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lundi 23 octobre 2017 à 07:30

Prix des Poésiades (Montceau)

60e récompense pour Guy Mezery



 

 

 

 

 

 

Un beau moment d’émotion pour Guy Mezery ce samedi 21 octobre à Moulins, puisqu’il y est allé recevoir sa…60e récompense pour les Poésiades! Alors 6e prix certes, mais qui n’en vient pas moins enrichir une collection de diplômes et de médailles conséquents…

 

 

Par amitié, il offre sa « Marche funèbre » à nos lecteurs. 

 

 

 

Marche funèbre,

 

 

 

 

La famille Copeau fabriquait des cercueils depuis longtemps, très longtemps. Seule, la grand-mère qui avait gardé encore toute sa tête, était capable de réciter de mémoire la liste des patrons successifs. Le reste de la famille avait renoncé depuis belle lurette.

 

Tout avait commencé sous Napoléon pendant les guerres de l’Empire contre les coalitions des pays d’Europe. Isidore Copeau faisait partie des grognards de la garde rapprochée de l’empereur . Après de glorieux combats, il avait acquis ce statut privilégié de dormir près de l’homme le plus puissant de son temps.

 

Avant son incorporation au 5eme régiment de lanciers, Isidore était menuisier. Il avait fait son apprentissage chez Jean Dubois maître artisan, compagnon du devoir, établi en cette bonne ville de Nevers. Certes, Isidore n’avait pas eu le temps de beaucoup pratiquer son métier avant d’être incorporé dans les armées impériales. Une blessure à la jambe lui valut de regagner ses foyers plus tôt que prévu et son petit viatique lui permit de s’installer comme artisan menuisier à quelques distance de son ancien maître à Saint Saulge !

 

 

Bien évidemment, la clientèle à ses débuts se faisait rare et c’est une épidémie de peste qui amena Jean Dubois à faire appel à ses services. Jamais l’entreprise de Nevers malgré sa taille respectable n’aurait été en mesure de répondre à la demande brutale de cercueils émanant de l’hôtel Dieu . Les gens mouraient par dizaine quotidiennement. Isidore qui avait voyagé et vu du pays prit rapidement la mesure du problème et mis au point une installation lui permettant de découper ses planches à cercueil par paquet de cinq en un temps record.

 

 

 

Il n’était pas question en cette période d’épidémie de fabriquer du sur mesure en prenant le risque d’attraper la maladie en relevant les mensurations du futur locataire. De plus il fallait quelque chose de pas cher car tous les malheureux n’avait pas forcément les moyens de s’offrir du chêne ou du noyer. Les affaires allèrent bon train jusqu’à la fin de l’épidémie. Isidore devenu riche sans le vouloir avait construit de nouveaux locaux, embauché des ouvriers et courait les environs pour agrandir le cercle de sa clientèle. Il eut beau faire pour démontrer son savoir en menuiserie, les affaires ne marchaient bien que dans le cercueil qui devint par la force des choses son fond de commerce. Comme lui, son fils fabriqua des cercueils, son petit-fils continua à fabriquer des cercueils. Toujours ces mêmes cercueils standards à bas prix. Pourquoi changer une activité rentable? Et c’est ainsi que le sixième descendant sur la lignée agnatique pris la commande passée par le boucher charcutier de Saint Saulge qui venait de perdre son père.

 

 

Le défunt était le cantonnier du village. Il venait de raccrocher brutalement et définitivement ; piémontaise et fourche à gravillons. Pourtant le brave homme était un sacré gaillard qui tombait du travail pour trois. Toujours en salopette de jardinier avec ses gros godillots cloutés, on l’entendait venir de loin : toc-toc, le rythme était soutenu. Il parcourait encore, la veille de sa mort, ses douze kilomètres quotidiens juste pour entretenir un jarret ayant gardé toute sa souplesse d’antan. Non seulement il était grand mais il était d’une force peu commune. Ses mains n’avaient jamais trouvé de gants à sa taille et la seule fois où quelqu’un l’avait vu en colère au bistrot de la Pauline avait suffit pour qu’il devienne une légende. D’une seule de ses paluches il avait soulevé un freluquet à moitié ivre qui venait de manquer de respect à la maîtresse de maison. Il l’avait assis sur le comptoir pour qu’il s’excuse dans les plus brefs délais. Requête à laquelle l’intéressé, sidéré malgré son état d’ébriété avancé, s’était empressé de souscrire.

 

 

 

Tous les anciens avaient encore en mémoire la fête de la saint Michel qui se déroulait sur la place du marché. Le maire de l’époque, marchand de bois, fuel et limonade avait un sens aigu de la communication et pour attirer le chaland organisait ce jour-là des jeux préfigurant « Intervilles ». Notre brave cantonnier encore jeune à cette époque ne craignait personne pour transférer à la brouette, un tombereau de gravillons d’un point de la place à un autre en un temps record. Sa fourche à douze dents, au manche court et lisse à force de frottements prenait des allures de pelleteuse mécanique tant l’effort était soutenu. Pas étonnant que l’homme dispose d’une musculature impressionnante et d’une force herculéenne. Mais pour l’heure, il était défunté et la maison Copeau se devait d’honorer sa clientèle. Nous étions le lundi 2 janvier 1956 et la cérémonie était prévue pour le jeudi 5 à 14 heures. Rien d’extraordinaire à cela pour une entreprise dont la notoriété n’était plus à faire.

 

 

Les visiteurs défilèrent trois jours durant au chevet du cantonnier connu bien au-delà des limites du village. Le jeudi matin quand le croque-mort vint pour la mise en bière, il fallut presser ces derniers vers la sortie car le temps allait manquer. Enveloppé dans un linceul, le corps préparé comme pour se rendre à la noce, ( Costume, lavallière et chaussures cloutées, c’étaient les dernières volontés du défunt) fut descendu du lit où il reposait dans le cercueil amené jusque là par la charrette de livraison de la maison Copeau. Et là !

 

 

Malédiction ! Le corps ne tenait pas dans la boite !..Comment le fils avait-il pu oublier que son cantonnier de père mesurait bien mieux de deux mètres ? C’était à tomber à la renverse ! Pourquoi la maison Copeau n’avait pas pris les mesures du défunt ?

 

 

La réponse à la première question pouvait se comprendre. Le fils envahi par l’émotion n’avait pas toute sa clairvoyance. Quant à la deuxième question, il ne servait à rien de se la poser pour la seule bonne raison que les cercueils Copeau depuis Napoléon mesuraient deux mètres très précisément. L’installation de l’ancêtre Isidore ne permettait pas de couper les planches plus grandes. Les soldats de l’empire n’étaient pas des géants !

 

 

Et voilà nos trois bonhommes : croque-mort, fabricant de cercueil et fils de défunt plantés comme de baluches devant ce mort qui n’en finissait pas de dépasser. Plein de commisération, le croque-mort qui en avait vu d’autres tenta de plier les jambes du défunt mais bernique, la rigidité cadavérique interdisait toute modification de la posture. L’illustre descendant de la maison Copeau quant à lui, se lamentait en se tortillant frénétiquement les moustaches, signe chez cet artisan du plumier d’un intense réflexion. En effet, il n’était plus possible sauf à retarder l’enterrement de fabriquer un cercueil sur mesure. D’autant que le maire avait convaincu le sous-préfet de venir remettre à titre posthume une médaille du mérite agricole à un homme qui avait si bien entretenu les fossés de la commune. Compte tenu de l’honneur qui était fait à son père, le boucher charcutier avait convié toute la famille. Il n’était plus question d’annuler des billets de train à la dernière minute pour des gens venus de Cosne sur Loire, de Bourges et encore moins de Paris.

 

 

Chacun avait fait le tour de ses réflexions et c’est le fils qui prit la seule décision qui s’imposait. En deux temps trois mouvements, il s’en alla quérir dans sa boutique une scie à os qu’il ramena cachée sous sa veste. Il fallait faire vite mais le gaillard avait du métier lui aussi ! Après avoir remonté les jambières du pantalon jusqu’aux genoux, il coupa consciencieusement tibias et péronés et plaça les deux jambes avec chaussures de part et d’autre des cuisses. Cette fois le mort tenait dans le cercueil qu’ils s’empressèrent de refermer. Qui pourrait deviner qu’à l’intérieur gisait un mort raccourci de cinquante centimètres ?

 

 

Quand ils chargèrent le cercueil dans le corbillard, ils crurent entendre un bruit, comme un choc sourd. Quand ils déchargèrent le corbillard pour le rentrer dans l’église, ils entendirent à nouveau le bruit. Mais cette fois, ils n’étaient plus seuls et le voisinage immédiat entendit, lui aussi, très nettement, le bruit intérieur. Des regards furtifs et interrogateurs s’échangèrent sur le parvis.

 

 

 

De nouveau, quand le cercueil fut déposé sur le catafalque, les trois ou quatre premiers rangs de l’assistance dans l’église entendirent deux bruits cette fois : toc,toc. Le curé lui-même, réputé pour être dur de la feuille souleva un sourcil interrogateur La cérémonie se déroula avec toute la pompe en usage, le sous-préfet déposa sur un coussin la médaille du mérite, le maire fit un discours et chacun vint saluer une dernière fois celui qui avait été une légende en son temps. Jusqu’à la descente dans la fosse, chaque manœuvre provoqua du bruit et nos deux compères eurent des sueurs froides, s’attendant à tout moment que quelqu’un demande à ce qu’on vérifie que le cantonnier était bien mort. Si le boucher charcutier avait eu l’idée d’attacher les jambes aux cuisses du défunt, les souliers ne seraient pas venu taper de la semelle cloutée sur les parois chaque fois que le cercueil était incliné pour être chargé ou déchargé. Après la dernière pelletée de terre jetée dans la tombe, nos trois gaillards soulagés mais le cœur cognant dans la poitrine comme un locomobile un jour de battage se hâtèrent d’aller boire un petit remontant chez la Pauline. Quand ils eurent avalé les trois tournées de rigueur, revigorés, ils envisagèrent l’avenir avec beaucoup plus d’optimisme mais c’était sans compter sur la rumeur.

 

 

 

À Saint Saulge, le soir à la veillée, parmi toutes les histoires racontée sur les morts : personnes enterrées vivantes, cercueils rouverts mais trop tard, griffures sur les garnitures, cheveux blanchis, ongles incrustés dans le bois, il se disait que de nombreux témoins ayant assisté aux obsèques du cantonnier avaient très nettement entendu le bonhomme qui continuait à marcher dans son cercueil alors qu’on le conduisait dans sa dernière demeure. Cette histoire ne manquait pas de provoquer des frissons chez l’auditoire friand d’énigmes et questions sans réponse. Seuls nos trois comparses gardèrent avec un sourire amusé le secret de cette marche funèbre jusqu’à leur mort.

 

 

 

 

 

MEZERY 2310172

 

 

 



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