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mercredi 14 mars 2018 à 06:15

Assises de Saône-et-Loire

Affaire M’Charek  et décès de maître Dumont : avocat au barreau de Mâcon



 

 

C’est un procès bien particulier qui s’est ouvert ce mardi devant les assises de Saône-et-Loire, où le poids des mots sera sans doute encore plus fort que pour d’autres procès…

 


L’opérateur du 15 demande à l’adjudant de gendarmerie de «lui tenir les mains et de lui parler sans cesse pour l’empêcher de sombrer».
«C’est pas facile de dire qu’un mort a menti !»

 


La déposition spontanée de l’épouse de l’accusé a duré 30 secondes montre en main… La cour lui a demandé de revenir mercredi.

 

 
Le 18 décembre 2012 sur le parking d’un restaurant de Tournus, une altercation. 

 

Les gendarmes recueillent les premières déclarations de la victime : maître Patrick Dumont, du barreau de Mâcon, explique avoir déjeuné avec une de ses clientes (dont le commerce fait l’objet d’une procédure de redressement judiciaire). Au sortir du restaurant, le mari de la cliente surgit et l’agresse, le fait tomber, le frappe. 

 
Les gendarmes, à leur arrivée, ne constatent pas de blessures mais l’état général de l’avocat se dégrade très rapidement. Le lendemain un médecin légiste constate deux hématomes sous-duraux aigus : le pronostic vital est engagé. Patrick Dumont, 54 ans, a sombré dans le coma, il décède 4 jours plus tard. Ce mardi 13 mars 2018 s’ouvre aux assises de Saône et Loire le procès de son agresseur, accusé de « violence sur un avocat ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». L’accusé encourt, s’il était reconnu coupable, 20 ans de réclusion criminelle, car la qualité d’avocat de la victime est un facteur aggravant qui majore de 5 ans la peine. 
 
 
?Anthony M’Charek, 61 ans aujourd’hui, comparaît libre, il fut placé sous contrôle judiciaire le 5 septembre 2013, après 36 semaines de détention provisoire. Il conteste « absolument » les violences volontaires. Il se tient longuement à la barre pour raconter la funeste journée du 18 décembre 2012, et prend soin de toujours appeler la victime « monsieur Dumont » : « je n’ai pas intégré ce jour-là que monsieur Dumont était avocat, jusqu’à ce qu’il se présente aux gendarmes. »
 
 
Autre enjeu : la corrélation entre les coups portés et le décès d’un homme qui souffrait de problèmes cardiaques et dont le traitement d’anticoagulant a « aggravé les conséquences des lésions traumatiques ».
 
Dans la salle, les parties civiles, la veuve de maître Dumont, ses enfants, son frère, sa mère : le temps leur paraîtra sans doute long jusqu’à ce qu’ils puissent s’exprimer. Présidente de la cour, Caroline Podevin rappelle à l’accusé le principe de l’oralité des débats : les jurés et les juges assesseurs vont découvrir le dossier au fur et à mesure des débats, et elle prend soin de préciser que le rapport qu’elle s’apprête à lire (qui expose ce qui a conduit à la mise en accusation d’Anthony M’Charek devant la cour d’assises de Saône et Loire) « ne permet pas de préjuger de votre culpabilité ».
 
 
« Ma famille a été jetée en pâture sur des faits que personne n’a encore prouvés »

 
 
Être accusé de violences « ayant entraîné la mort sans intention de la donner » est quelque chose qui doit être difficile à vivre : on n’a jamais voulu tuer quelqu’un, personne ne conteste cela, mais pourtant quelqu’un a perdu la vie dans cette histoire, il y a de l’irréversible. 
 
« 5 ans et 3 ans d’attente pour discuter de cette dramatique affaire qui a porté la peine à la famille Dumont, peine à laquelle je le suis associé, dès le début. Je vis un calvaire, ma vie a été exposée sur le net, mes enfants ont été quasiment poussés au suicide. Vous pouvez compter sur ma collaboration totale. Aujourd’hui je ne comprends pas ce qui s’est passé. Monsieur Dumont est mort, paix à son âme. Ma famille a été jetée en pâture sur des faits que personne n’a encore prouvés. J’ai toujours crié mon innocence, je n’ai jamais été différent dans mes auditions. » Sur ce point la présidente relèvera que, non, monsieur M’Charek n’a pas « été linéaire » au cours des auditions successives.
 
 
Un couple séparé mais uni par les dettes et le ressentiment 

 

L’accusé raconte. Il raconte un couple qui n’existait plus « depuis des années ». Une épouse infidèle, à qui il permet cependant, en se portant caution pour un commerce de prêt à porter, de se refaire une situation à la suite d’un licenciement brutal (sur lequel la cour reviendra ultérieurement). 

 
Il avait eu recours à un détective privé pour les adultères. Il raconte que ce matin-là il découvre plus de 200 000 euros de dettes. « J’étais obnubilé par cette faillite qui allait occasionner un désastre », plus loin il répète « cette dette me gangrenait la cervelle ».?Une requête en divorce est introduite en 2012, le couple s’était mis d’accord pour un divorce à l’amiable mais son avocat lui aurait dit qu’un constat d’adultère ferait avancer le schmilblic, et l’époux va voir dans la configuration du jour une occasion d’en avoir un.  
 
 
C’est ainsi qu’il appelle les gendarmes de Tournus, lesquels ne sont pas compétents, puis un huissier qui arrivera « dans deux heures ». « Qu’est-ce que je peux faire pour les retarder ? » Il crève deux pneus à chaque voiture, celle de son épouse, celle de l’avocat.
 
 
Il avait suivi sa femme dès le matin, ce jour-là

 

« Quand on a une situation de dette à ce point, avec trois enfants et mes parents à charge… j’ai vu la situation basculer, j’étais dans le noir, j’avais absolument besoin de cette preuve. » C’est le seul moment où cet homme dit avoir été « dans le noir ». Pour le reste il décrit un comportement parfaitement maîtrisé, une attitude courtoise, « sans animosité », car, voyant son épouse sortir d’un restaurant suivie de son avocat qui était au téléphone, il voit en « monsieur Dumont » un allié possible, qui confirmerait un adultère. 
 
Il ne l’a jamais frappé, a juste voulu « poser une main amicale sur son épaule », puisque somme toute c’était la deuxième fois qu’il le voyait ce jour-là et qu’il « est d’usage de ne pas saluer deux fois dans la même journée » : il avait suivi sa femme le matin même jusqu’au point de rendez-vous avec son conseil juridique pour la liquidation judiciaire de son commerce, il avait serré la main du dit conseil, et s’était assuré de son identité auprès du cabinet comptable de sa femme.
 
Le gendarme : « lui tenir les mains et lui parler sans cesse pour l’empêcher de sombrer »

 

Un peu éprouvante bien sûr la scène où maître Dumont tombe, « il était tremblotant, il m’a dit ‘ne me frappez pas, j’ai été opéré à cœur ouvert’. Ça m’a surpris, qu’il dise ça, je l’ai rassuré comme on rassure un enfant. » Eprouvant pour éprouvant, le pire est à venir car bientôt les médecins experts témoigneront, et l’on sait déjà, par le rapport lu ce mardi matin, que « la version donnée par monsieur M’Charek n’est pas compatible » avec les conclusions de l’expertise médico-légale.
 
Les deux gendarmes de la brigade de Tournus qui déposent à la barre ce mardi après-midi disent que l’avocat était « choqué et apeuré », que l’agresseur désigné était « énervé par l’adultère ». 
 
Très vite Patrick Dumont fait un malaise. L’opérateur du 15 demande à l’adjudant de gendarmerie de « lui tenir les mains et de lui parler sans cesse pour l’empêcher de sombrer ». 
 
Anthony M’Charek et sa femme s’écharpent, et lui, il vient jeter à l’homme qui déjà ne peut plus prononcer un mot, « je ne vous ai pas touché ». Le gendarme lui demande de quitter les lieux : le secours à la victime est prioritaire sur toute autre considération à cet instant.
 
 
 
 
« On est dans la merde, il faut qu’on trouve une solution »

 

 

Le 18 décembre 2012 vers 17 heures monsieur M’Charek rentre donc chez lui, à Dracy le Fort, mais la gendarmerie le rappelle : il doit revenir, toutes affaires cessantes. L’avocat a sombré pendant son transport en hélicoptère, le profil de l’altercation prend une autre tournure.  Anthony M’Charek appelle son fils, et lui dit, c’est lui qui raconte à la barre : « Ta mère a encore fait des siennes, on est dans la merde, il faut qu’on trouve une solution. » Il est alors placé en garde à vue.
 
 
2h40 d’audition de l’épouse : il faut lui arracher les mots au forceps
 
En ce mardi 13 mars, premier jour de ce procès prévu pour se dérouler jusqu’à vendredi, la cour entend en fin d’après-midi, cette mère, justement. Rhadia A., épouse M’Charek. Elle reste à la barre de 19 heures à 21h40, parce qu’il faut lui arracher les mots au forceps. 
 
Flippante, elle est flippante, et semble en même temps complètement flippée, « terrorisée », « morte de peur », dit-on dans la salle. Rhadia M’Charek a fait plusieurs déclarations au cours de l’instruction, mais aujourd’hui c’est simple : rien. Elle ne dit rien, ne se souvient de rien, « je ne sais plus », « pas de souvenir », « peut-être », « s’il le dit… ».
 
 
La présidente Podevin s’agace. La témoin, elle, semble absente, on dirait une gomme, elle efface, elle annule, systématiquement, mécaniquement, ou alors elle se prend les pieds dans le tapis : « Madame, vous êtes-vous mis d’accord avec maître Dumont pour dire que votre mari l’avait roué de coups ? » Silence. Puis : « Oui. » « A quel moment de la scène que vous nous racontez, avez-vous pu le faire, alors ? – Quand les gendarmes ont demandé à monsieur M’Charek de partir. » Stupeur : à ce moment-là, maître Dumont n’était plus capable de prononcer le moindre mot. « Il ne pouvait plus parler ! » s’exclame Caroline Podevin. 
« Madame, êtes-vous en pleine possession de vos moyens ? »

En 2012 la thèse du mari jaloux avait transpiré et les médias avaient véhiculé l’idée de l’adultère, idée sur laquelle la témoin s’était montrée ambiguë puisque disant que « pour elle », l’invitation à déjeuner pouvait ressembler à une tentative de séduction. La présidente l’interroge franchement : « Aviez-vous un rendez-vous galant avec maître Dumont ? – Quand ? » Le temps de se remettre de cette réponse : « Avant son décès.  – C’était un rendez-vous d’affaire, pour moi. – Vous n’avez jamais eu de doute là-dessus ? – Non. – Pourtant vous avez dit le contraire au juge d’instruction. Madame, êtes-vous en pleine possession de vos moyens ? »

 
« 10 jours d’ITT le 10 octobre 2011, c’est le certificat médical d’une femme battue »

 

Quatre avocats représentent les nombreuses parties civiles. Maître Braillon, maître Mortimore, maître Molin, et maître Doyez. Ce dernier : « Est-ce que vous respectez la justice ? – Oui. – Est-ce que vous respectez la mémoire des morts ? – Oui. – Selon votre déclaration, maître Dumont a menti ? » 

 
Elle regarde un coin de plafond, les bras croisés sur sa poitrine : « Je prends la responsabilité de mes actes et de mes dires, c’est tout. – C’est pas facile de dire qu’un mort a menti ! » tonne l’avocat qui exigeait une réponse qu’il n’aura eue que par défaut. « Depuis quand mentez-vous, madame ? » lui demande maître Braillon. Silence, puis « je suis là pour dire la vérité aujourd’hui. » 
 
L’avocat énumère, et il sera renforcé par les questions de Philippe Chassaigne, avocat général, tous les épisodes de maltraitances qui sont décrits dans les plaintes posées. Plaintes ensuite retirées. « 10 jours d’ITT le 10 octobre 2011, dit l’avocat général, c’est le certificat médical d’une femme battue ! – Non. » 
 
 
L’avocat de la défense termine le tour. « Est-ce que l’un ou l’autre de vos enfants a exercé des pressions sur vous ? Fussent-elles affectueuses ? » demande maître Nicolle. Rhadia M’Charek ne répond pas. Elle fait « non » de la tête.
 
Chaque témoin, qu’il prête serment ou pas, a en principe le devoir de contribuer à l’émergence de la vérité. La déposition spontanée de l’épouse de l’accusé a duré 30 secondes montre en main, la cour et tous les avocats auront cherché à faire sauter les verrous que cette femme semblait tenir fermés, les bras croisés forts contre elle, pendant plus de 2 heures. La cour lui demande de se présenter à nouveau demain.
 
 
FSA

 

 

 

tribunal 2208172

 


 

 

 



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