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dimanche 12 avril 2015 à 06:21

Musée de la Maison d’Ecole de Montceau-les-Mines

LE CHEMIN VERS LA LAICITE (Première partie) Période 1789-1856



Aujourd’hui :

 

 

LE CHEMIN VERS LA LAICITE

 

(Première partie)

 

Période 1789-1856

 

 

L’enseignement du XVIIIème siècle au Second Empire :

 

Sous l’Ancien Régime, l’Eglise joue le rôle principal dans l’instruction.

 

 

Elle assure la direction et le financement de l’école malgré l’importance inattendue que prennent les prérogatives des Intendants du roi qui s’orientent vers le contrôle des nominations des maîtres, vers le prélèvement des taxes pour les payer et vers l’acquisition des locaux. Ces prémices de laïcisation iront croissants jusqu’à l’aube de 1789.

 

 

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« Le maître d’école » par Boissieu vers 1780

 

 

 

Les maîtres en question demeurent cependant les auxiliaires dévoués du curé dans leur rôle d’éducateur de bons chrétiens. De piètre qualité, l’enseignement ne concerne que les garçons et d’ailleurs, la lecture des cahiers de doléances des Etats Généraux de 1789 ne fait que peu référence à l’instruction élémentaire.

 

 

La volonté nationale ou tout simplement la nécessité d’instruire le plus grand nombre ne se fait pas sentir, en conséquence, la médiocrité domine : les maîtres sont incompétents, les locaux sont insalubres, il n’y a pas d’ouvrages ou de matériel adapté à l’enseignement. En somme, les écoles étaient répandues dans l’ancienne France, mais cela n’empêchait pas l’instruction de faire défaut. Dans l’ensemble, à peine la moitié des hommes savaient écrire et signer de leur nom et pour les femmes, la proportion était encore plus faible.

 

 

Si à la suite de la Révolution de 1789, quelques réflexions apparaissent de-ci de-là, menées par des Mirabeau, Talleyrand ou Condorcet, il faudra attendre juillet 1793 et la période de thermidor an II jusqu’au coup d’état du 18 brumaire pour voir se concrétiser de grands projets.

 

 

 

 

 

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« Première éducation des enfants »,

manuel de Pitel-Préfontaine, 1789 (collection privée)

 

 

 

 

L’enseignement en Saône-et-Loire en 1797 :

 

 

On retrouve trace de comptes que rend l’administration du département de Saône-et-Loire de sa gestion depuis le 27 vendémiaire an IV, époque de son installation, jusqu’à ce jour 24 germinal an V, en exécution de l’article CC de l’acte constitutionnel. En voici le contenu partiel :

 

 

« Pour les écoles primaires
En exécution de la loi du 3 brumaire an IV, l’administration a établi des jurés d’instruction publique dans les communes d’Autun, Chalon, Charolles, Louhans et Mâcon, pour examiner les citoyens qui se présentent pour être instituteurs.
Il a été établi des écoles primaires dans tous les chefs-lieux de canton et dans les communes au-dessus de 1200 âmes.
La plus grande partie des écoles primaires a ses instituteurs.

 

Les maisons et jardins que la loi du 3 brumaire promet aux instituteurs leur ont été concédés : on a choisi les ci-devant presbytères. Cette mesure, prise par un arrêté du 29 prairial dernier a été approuvée par le Ministre de l’Intérieur, suivant la lettre du 29 messidor de la même année.

 

Pour les écoles centrales
La même loi du 3 brumaire porte qu’il sera établi une école centrale dans tous les départements.
Celle du département de Saône-et-Loire a été fixée à Autun.
L’administration a établi en cette commune un jury, conformément à la loi, pour l’examen des professeurs.
Cette école est composée de 8 professeurs qui enseignent : le dessin, les langues anciennes, les mathématiques, la physique et chimie expérimentales, la grammaire générale, les belles-lettres, l’histoire et la législation.
Il y a de plus un bibliothécaire.

 

 

Elle est en activité depuis le 10 germinal, an IV…
…L’administration a fait sentir par plusieurs adresses et arrêtés combien, sous un gouvernement libre et républicain, il est nécessaire que les jeunes citoyens profitent du bienfait inappréciable de l’instruction . Malheureusement le succès n’a pas couronné les efforts de l’administration ; elle n’en exprimera pas les motifs, elle se bornera à plaindre le sort de la génération actuelle, privée de toute instruction, et à faire des vœux pour que le gouvernement fixe son attention la plus constante sur cette partie importante de la morale publique. Elle invite ses successeurs à chercher, par des efforts continuels, à vaincre les obstacles qui se sont opposés jusqu’à présent à l’éducation de la jeunesse. »

 

 

 

Le terme d’instituteur était apparu dans des textes de 1792 et c’est à travers la sécularisation des biens que naîtra peu à peu la conception d’un service public d’enseignement laïque garant d’une unité nationale. La Convention s’emploie à imposer la langue française et timidement émergent les idées de laïcité, de gratuité et d’engagement de l’état dans l’éducation, autant de concepts qui germeront tout au long des XIXème et XXème siècles pour aboutir à l’école de la IIIème République.

 

 

Malheureusement, le Consulat et l’Empire, bien qu’ayant réformé l’enseignement secondaire, traduisent leur impuissance à gérer l’enseignement primaire par un encouragement de l’initiative privée, laissant ce dernier à la charge des communes. On retourne progressivement au système de l’Ancien Régime : des écoles payantes ou des écoles de charité. La porte est ouverte aux congrégations et les Frères des Ecoles Chrétiennes sont officiellement autorisés à enseigner en 1810 bien que les Ecoles Normales aient été créées par le décret impérial du 17 mars 1808 (décret sans suite au demeurant).

 

 

Alors que 900 000 élèves seulement sont scolarisés en primaire et que rien n’est fait pour les filles, les guerres impériales fixent des priorités qui ne sont pas éducatives. C’est à cette époque que naît un dogme nouveau issu du corps social qui regroupe les bourgeois, les riches boutiquiers, les manufacturiers et les gros propriétaires. Ces derniers sont fortement sensibilisés à l’éducation du peuple, non pas par altruisme, mais ils ont pris conscience de la valeur économique de l’instruction populaire. La création de deux sociétés va présider au développement de l’enseignement. Toutes deux sont animées par des bourgeois et des nobles aux idées nouvelles : la première est la Société d’encouragement pour l’Industrie nationale et la seconde est la Société pour l’Instruction primaire. L’essor de l’agriculture et de l’industrie, pensent-ils, passe par l’inculcation d’un esprit public et par l’éducation d’un corps social stable.

 

 

Dans la période post-Empire, ces nouvelles orientations n’ont que peu d’effet sur la France de province. Le financement communal de l’enseignement primaire va surtout aux écoles chrétiennes et les instituteurs restent toujours inféodés aux notables locaux et au curé. Le peuple lui-même, affamé par des années de guerre, ne voit dans l’école qu’un dévoiement des enfants à la main d’œuvre peu chère, plutôt qu’un promoteur social.

 

Il reste que l’élite voit toujours dans les progrès de l’enseignement, un tremplin vers ses ambitions sociales et économiques. Les Sociétés pour l’Instruction élémentaire n’ont de cesse de faire rédiger des manuels, de créer des Prix ou d’ouvrir des bibliothèques, tandis que les libéraux, quant à eux, n’ont de cesse de détourner l’enseignement au profit de l’Eglise. Cette lutte d’influence se prolongera tout au long du XIXème siècle et l’enjeu en sera la laïcité de l’enseignement. En 1824 l’Instruction Publique et les Affaires Ecclésiastiques sont toujours regroupées sous le même ministère, mais en 1828, un ministère de l’Instruction Publique est créé, ainsi qu’une réglementation plus stricte des conditions d’enseignement qui verra son aboutissement avec les textes de 1833.

 

 

A la suite de La Révolution de juillet 1830, un état des lieux de l’instruction primaire va être dressé pour la première fois. 490 inspecteurs sont dépêchés dans toute la France (principalement rurale) pour engager une réflexion de terrain qui inspirera la loi du 28 juin 1833, dite loi Guizot. Celle-ci organise l’enseignement primaire en instituant le Brevet de capacité et l’obligation à chaque commune d’ouvrir une école.

 

 

La confusion est cependant toujours entretenue entre enseignants congréganistes et maîtres laïques, Guizot lui-même ne déclare-t-il pas : « Il n’y a aucune difficulté à ce que les Frères soient instituteurs communaux, ils entrent à cet égard dans le droit commun », ces propos définissaient le statut de soumission au régime, bien répandu chez les frères, et qui devaient s’appliquer à tous « C’est la gloire de l’instituteur de ne prétendre à rien au-dessus de son obscure et laborieuse condition. ». L’instituteur reste soumis au contrôle des comités locaux et des autorités religieuses. C’est le commencement de la longue querelle sur la laïcité de l’enseignement qui, aujourd’hui même, n’est pas encore éteinte. Le point d’importance est cependant la création, dans chaque département, d’un lieu de formation des maîtres.

 

 

 

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Hippolyte Carnot (1801-1888)

 

 

La conception républicaine de l’enseignement est définitivement encrée dans la société à la suite de la Révolution de 1848 et de la nomination à l’Instruction publique d’Hippolyte Carnot, fils du conventionnel Lazare Carnot, frère de l’ingénieur Sadi Carnot, et père de Sadi Carnot, futur Président de la République. Tenant de Saint Simon, il renoue avec les idées de 1789 dans sa circulaire du 6 mars 1848 et son engagement contraste singulièrement avec celui de Guizot : « Que nos 36 000 instituteurs primaires se lèvent donc à mon appel pour se faire immédiatement les réparateurs de l’instruction publique devant la population des campagnes… des hommes nouveaux voilà ce que réclame la France… qu’une ambition généreuse s’allume en eux ; qu’ils oublient l’obscurité de leur condition ; elle était des plus humbles sous la monarchie, elle devient sous la république, des plus honorables et des plus respectées… » .

 

Le projet de loi qu’il soutient annonce les grands thèmes de la IIIème République : obligation, gratuité et neutralité de l’enseignement :

 

« Art. 2 : L’enseignement primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes.
Art. 3 : Dans les écoles publiques, l’enseignement est gratuit.
Art. 7 : Dans toutes les écoles publiques, l’instituteur est nommé par le ministre de l’Instruction publique sur la présentation du conseil municipal. »

 

Malheureusement, Hippolyte Carnot est contraint de démissionner le 5 juillet 1848 et il faudra attendre 30 ans pour que ses idées, reprises par Jules Ferry, voient leur concrétisation.

 

L’élection de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République le 8 décembre 1848 permettra à la réaction, incarnée par la bourgeoisie libérale et le clergé, de faire voter deux lois dès 1850 : la loi Parieu (11 janvier) et la loi Falloux (15 mars). La première pourchasse les instituteurs « révolutionnaires » (plus de 4000 révocations auront lieu), la seconde supprime les écoles primaires supérieures, modifie les écoles normales et renforce, les prérogatives de l’église en matière d’enseignement en favorisant, à nouveau, l’implantation des congréganistes. Ce texte introduit pour la première fois les notions d’école publique et d’école libre.

 

 

On sent poindre alors l’empire autoritaire qui plongera les instituteurs et les institutrices publiques laïques dans l’opprobre et la vexation, à l’image de Thiers qui dénonce « ces affreux petits rhéteurs de village… » et qui déclarera : « je demande que l’action du curé soit forte, beaucoup plus forte qu’elle ne l’est, parce que je compte beaucoup sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir. »

 

Beaucoup de maîtres souffriront en effet, des plus connus comme Pierre Vaux, aux plus obscurs comme François Bourgogne, instituteur de Gourdon, né à Collonges-en-Charolais dont nous vous compterons l’histoire dans le prochain article .

 

 

 

Patrick PLUCHOT
Président de la Maison d’Ecole
Collection Ecomusée de la CUCM-Musée de France

 

 

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