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dimanche 26 avril 2015 à 06:42

Musée de la Maison d’Ecole de Montceau-les-Mines

LE CHEMIN VERS LA LAÏCITE (Troisième partie) La période 1856-1914



 

 

 

 

LE CHEMIN VERS LA LAÏCITE

(Troisième partie)

La période 1856-1914

 

 

 

Aux origines d’un enseignement laïque :

Sous le ministères Rouland (1856-1857 et 1860-1863) et Duruy (1863-1869), la restauration de l’enseignement public est engagée.

 

 

 

 

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Près de 7 000 instituteurs laïques répondent à une nouvelle enquête diligentée par Rouland, ils dénoncent pêle-mêle leurs mauvaises conditions d’exercice, le mauvais état des établissements scolaires et leur assujettissement aux autorités locales. Le résultat de cette enquête restera secret jusqu’en 1866, jusqu’à ce que les journaux d’opposition s’en emparent. Malgré les mesures prises par Rouland précédemment (revalorisation, plus grande autonomie des maîtres, enseignement pour les filles, écoles françaises à l’étranger « …là où la langue arrive, le commerce suit… »), il incombera à Duruy de mener la nouvelle politique scolaire. Il se heurtera cependant à l’hostilité des cléricaux et devra partir avant d’avoir accompli sa tâche. Il avait entre temps réfléchi à l’utilité et à l’importance d’un examen (le Certificat d’Etudes primaires), soutenu en cela par les parents qui y voyaient un grand intérêt pour leurs enfants.

 

 

 

Les premiers essais furent peu concluants, cependant, grâce aux maîtres, cette idée nouvelle fait, une fois de plus, son chemin dans les esprits et le Journal de l’Education du 13 juillet 1878 écrit dans ses lignes : «Aussi rivalisent-ils (les maîtres de zèle pour présenter le plus de candidats bien préparés. Pour atteindre ce but, ils sont naturellement obligés de rechercher les moyens de conserver le plus longtemps possible leurs élèves et d’élever le niveau de leur enseignement. Car les épreuves deviennent de plus en plus difficiles. Ces examens exercent donc une influence des plus heureuses sur la direction de nos écoles primaires : ce dont les félicitent tous les amis de l’instruction du peuple. » Jules Ferry reprendra plusieurs des orientations de Duruy dans son discours programme d’Epinal en 1879 et aura plus de chance dans leur aboutissement grâce à la majorité républicaine dont il bénéficiera alors.

 

 

D’un point de vue pédagogique, les travaux d’Octave Gréard sur la nécessaire progression dans les apprentissages et la sortie du Dictionnaire pédagogique de Ferdinand Buisson (1881-1882), alimentent la réflexion sur les programmes.

 

Après avoir fondé en 1866 la Ligue Française pour l’Enseignement, en 1872, Jean Macé avait obtenu, pour sa pétition, 1 267 000 signatures en appuyant ainsi sa demande d’une école laïque, selon « le principe : la science à l’école et l’instruction religieuse à l’église ». Il l’emportait nettement sur les 450 000 signatures de la pétition contraire des évêques. Jusqu’alors, cependant, aucune expérience de la laïcité ne permettait de rassurer les catholiques. Seule l’évolution historique a prouvé que leurs craintes étaient excessives. La ligue sera un soutien de poids pour la politique scolaire de Jules Ferry.

 

Les motivations qui ouvrent des perspectives à l’enseignement de masse ne sont malheureusement pas essentiellement humanistes et à la fin de l’Empire, beaucoup pensaient que si l’armée avait perdu la guerre en 1870, le système éducatif avait sa part de responsabilité. Les officiers allemands n’étaient-ils pas mieux instruits que les officiers français ?… Comment un jeune français ignorant son histoire, sa géographie, ses frontières même, pouvait-il défendre son pays ? La conclusion était simple, l’école aurait dû forger cet idéal commun, cette union nationale qui anime l’ardeur des combattants…

 

 

 

La leçon est retenue, l’école sera ce sérail où toutes les énergies patriotiques seront enseignées et défendues pour produire un corps social homogène épris de revanche, dont peu d’individus se démarqueront quand sonnera le tocsin de la déclaration de guerre du 2 août 1914… Jules Ferry ne se cache d’ailleurs pas de croire au rôle « normalisateur » de l’école pour orienter les esprits vers une identité nationale : « Avant de faire une France grande, pensons une France, une, refaisons l’union de tous les français… ; la République, il y a quatre ans, a sauvé l’honneur, c’est elle qui refera la patrie. » On retrouve bien là les accents d’un homme, vosgien de surplus, meurtri par la défaite de Sedan.

 

 

 

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Jules Ferry (1832-1893), portrait officiel peint par Léon Bonnat en 1888

 

 

Sous la Troisième République, Jules ferry, presque sans interruption ministre de l’Instruction publique, de 1879 à 1883, rendit donc laïque l’enseignement primaire public, par la loi du 28 mars 1882, tandis que la même loi portait en elle un immense espoir : elle rendait obligatoire l’enseignement primaire public ou privé, laïcisait les programmes, fixait entre 6 et 13 ans l’obligation scolaire, établissait la gratuité de l’enseignement (Duruy avait réussi aux deux tiers cette tâche) et prolongeait la loi du 16 juin 1881 qui étendait ces dispositions aux Ecoles Normales et aux salles d’asiles (devenues écoles maternelles par décret du 2 août 1881). Jules Ferry crée véritablement l’école « communale » laïque et républicaine qui selon lui va « mêler sur les bancs de l’école les enfants qui se trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la Patrie ».

 

 

A l’école publique, on ne devait plus enseigner la religion. Clin d’œil de l’histoire, la dite-République, qui aidera à naître des idées démocratiques, fut sauvée à une voix de majorité par une assemblée essentiellement monarchiste ! Ainsi sont rétablis : la Marseillaise comme hymne national et le 14 juillet comme fête du même nom…

 

Plus tard, le chef du gouvernement René Waldeck-Rousseau (1899-1902), par une loi de 1901, soumettait l’existence des congrégations enseignantes à « une autorisation donnée par une loi ». Son successeur, Emile Combes (1902-1905), après avoir refusé toutes les autorisations sollicitées, fit fermer les dernières écoles congréganistes par la loi de 1904.

 

 

L’école secondaire publique, elle-même, allait devenir laïque par suite de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, votée le 9 décembre 1905, au nom des députés du bloc des Gauches, sur l’intervention de l’un d’eux, Aristide Briand, et appliquée ultérieurement grâce à celui-ci notamment, quand il fut devenu ministre. C’était, a-t-on dit, l’obligation de recevoir, en la même école, des enfants de toutes les confessions, qui avait imposé la laïcité.

 

 

 

 

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« Ils pleurent, mais ils devront quand même aller à l’école », photographie (collection G. Sirot)

 

 

 

Pour l’enseignement d’une morale laïque dans une école publique devenue obligatoire :

 

 

Bien avant que le terme de laïcité ne fût explicité, dans le dernier quart du XIXème siècle, n’avait-il pas fallu déjà, grâce à Montaigne, apprendre à s’affranchir d’opinions reçues, pour ne conserver que celles qui étaient « admissibles par de nombreuses gens réfléchis » ? De ce précepte viendront les idées de tolérance et de liberté de conscience qu’on retrouvera aux débuts de la Révolution française de 1789, et que Jules Ferry adoptera.

 

Influencé par ces dernières, il adressa en 1883 aux instituteurs, sa belle lettre où il révélait enfin le fond de sa pensée en leur demandant d’enseigner une morale acceptable par tout honnête homme. Ce n’était point là opposer un prétendu dogme rationaliste à des dogmes religieux, malgré ce qui a pu être écrit à ce propos. Il s’agissait au contraire de penser par soi-même, librement, en s’imposant une stricte réserve vis-à-vis des croyances religieuses.

 

C’était notamment pour réconcilier les points de vue de hardis radicaux, comme Paul Bert, de protestants philosophes, comme Ferdinand Buisson, de catholiques, comme Henri Wallon ( rappelons que le mot « République » avait été introduit dans la Constitution grâce à l’amendement Wallon le 30 janvier 1875), ou d’opportunistes comme lui, que Jules Ferry (de 1879 à 1885, la France fut gouvernée par le parti opportuniste, guidé par Gambetta, puis par Jules Ferry) adressa cette circulaire aux maîtres le 27 novembre.

 

Il leur proposait une règle pratique : « demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire ? Si oui, abstenez-vous de le dire ; si non, parlez hardiment. »

 

« Toute empirique qu’elle fut, et précisément parce qu’elle l’était, cette règle était la seule qui pût fonder une laïcité durable en écartant tout sectarisme. » (citation empruntée à A. Prost : « Histoire de l’enseignement en France : 1800-1967»).

 

Ainsi, le législateur, avec les enseignants de l’école primaire, puis, après la séparation des églises et de l’état en 1905, avec les enseignants de l’école secondaire, et, depuis des décennies, avec ceux de l’université, était en mesure, malgré d’abord la continuation de discordes certaines, de favoriser toute une évolution des mœurs, dans le sens de l’unité et de la consolidation de la République, conformément, d’ailleurs, à la tradition héritée de la Révolution française de 1789.

 

En commentant le texte de la loi à voter du 28 mars 1882, Jules Ferry avait dit que la morale à enseigner était « la morale tout court… plus grande sans épithète ». N’était-ce pas souligner déjà qu’elle pouvait tendre à avoir une valeur universelle, devenir ainsi une morale laïque ? Elle laissait au demeurant, hors de l’école, à l’enseignant ou à l’élève, le droit d’agir selon des convictions philosophiques ou religieuses éventuellement. Elle ne rejetait pas toute idée d’un Dieu impersonnel, par exemple à travers l’étude discrète de l’histoire ou parfois de poésies comme celles de Victor Hugo, l’un des écrivains préférés à l’école. Dira-t-on comme le journal « Le Temps », à l’avant-veille du vote de cette loi, qu’elle allait annoncer « une révolution dans les idées et dans les mœurs » ? Ne faut-il pas penser aussi que la laïcité, instituée ainsi, contribuerait à rapprocher des français trop divisés entre eux ?

 

Enseigner une morale laïque devait donner du sens à la conduite d’apprentissages pour les enfants.

 

 

Afin de conclure pour cette période durant laquelle se sont succédés les événements fondateurs de notre école, comment ne pas rappeler deux textes de Jules Ferry dont l’actualité est encore frappante : une déclaration faite lors d’un congrès pédagogique, tenu à Paris en 1880 :

 

« Nous voulons des éducateurs. Eh quoi ! Est-ce donc être trop ambitieux ?… Est-ce que l’on pourra dire éternellement … qu’il n’existe pas d’éducateurs laïques ! Ah ! Messieurs, ce n’est pas possible !

 

Et vous allez voir que ce n’est pas vrai. Je n’en veux pour preuve que la direction actuelle de la pédagogie, que des méthodes nouvelles qui ont pris tant de développement,… qui consistent, non plus à dicter comme un arrêt la règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver; qui se proposent avant tout d’exciter et d’éveiller la spontanéité de l’enfant pour… en diriger le développement normal,… au lieu de l’enfermer dans des formules dont il ne retire que de l’ennui, et qui n’ aboutissent qu’à jeter dans ces petites têtes,… comme une sorte de crépuscule intellectuel…

 

Ces méthodes ne sont praticables qu’à une condition : à savoir que le maître, le professeur entrera en communication intime et constante avec l’élève…Pour appliquer…ces méthodes excitatrices de la pensée, il faut y dépenser son intelligence, y mettre tout son cœur, montrer l’homme enfin, au lieu de la férule, et quand l’homme apparaît, voilà l’éducateur ! ». (extrait du Bulletin de l’Instruction primaire pour le département de Saône-et-Loire, n°37, de 1880) et un extrait d’un de ses discours du 19 avril 1881 :

 

« …Il est un terrain sur lequel je vous autorise, que dis-je ? je vous recommande de vous tenir fermes dans votre droit, de vous barricader dans votre indépendance : c’est le terrain de la politique militante et quotidienne ! Ne souffrez pas qu’on fasse jamais de vous des agents politiques !…

 

Je ne dirais pas, et vous ne me laisseriez pas dire qu’il ne doit pas y avoir dans l’enseignement primaire, dans votre enseignement, aucun esprit, aucune tendance politique. A Dieu ne plaise ! Pour deux raisons : d’abord, n’êtes-vous pas chargés, d’après les nouveaux programmes, de l’enseignement civique ? c’est une première raison ; il y en a une seconde et plus haute, c’est que vous êtes tous les fils de 89 ! Vous avez été affranchis comme citoyens par la Révolution française, vous allez être émancipés, comme instituteurs, par la République de 1880 ; comment n’aimeriez-vous pas et ne feriez-vous pas aimer dans votre enseignement et la Révolution et la République ? »

 

La loi du 30 octobre 1886 complètera le processus de laïcisation en octroyant un jour par semaine pour l’enseignement religieux hors de l’école, ce dernier étant remplacé dans les programme par l’éducation morale et civique.

 

 

Patrick PLUCHOT
Président de la Maison d’Ecole
Collection Ecomusée de la CUCM-Musée de France

 

 

 

 

 

 

 



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Un commentaire sur “Musée de la Maison d’Ecole de Montceau-les-Mines”

  1. Babs210 dit :

    J’ai visité la semaine dernière le musée de l’école de Montceau pour la première fois. C’est une merveille !!! Que de choses à voir, des BENEVOLES fantastiques, l’écriture à la plume… Je ne peux dire que bravo !