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vendredi 6 mai 2016 Ă  08:53

Le couteau et l’enfant…

"Passage de témoin" !



Au moment où le grand père en fait cadeau à son petit fils, un couteau se met à raconter à l’enfant quelques moments de sa vie et nous vous invitons à vous laisser aller tout au long de ce récit empli d’un pur sentiment d’intense émotion !

 

Mon Cher Jonathan,

 

 

En préambule, permets moi tout d’abord de me présenter : Je suis un couteau pliant, traditionnel dont la lame est en acier et le manche en corne de vache d’Aubrac. C’est dans les années 80 du siècle dernier que j’ai eu l’honneur d’être fabriqué dans les ateliers de « Forge de Laguiole », ce qui fait de moi un couteau unique et de qualité. Mon ressort et mon abeille sont finement décorés, je suis très fier de mon élégance et de ma ligne épurée. 

 

 

 

 

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Ma vie :

 

 

J’ai fait connaissance avec ton pĂ©pĂ© Jean Mi au dĂ©but de l’annĂ©e 1991, lorsqu’un collègue Ă  lui, originaire de la mĂŞme rĂ©gion que moi, lui proposa de m’acquĂ©rir. Je crois que nous nous sommes apprĂ©ciĂ©s tout de suite et voilĂ  donc 25 ans que nous vivons très heureux tous les deux. Curieusement, ton grand père ne m’a jamais donnĂ© de nom mais je sais qu’il possède un bon nombre d’autres couteaux et que je suis le seul qu’il nomme « mon couteau »….. et je n’en suis pas peu fier !

 

 

 

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Ces 25 annĂ©es de complicitĂ© ont Ă©tĂ©, parfois… mĂŞme assez souvent… interrompues par la « tĂŞte en l’air » de ton grand père qui m’oubliait dans une poche, sur un meuble, chez un ami, dans le jardin, dans la voiture…. Comme j’étais malheureux lors de ces abandons ! Mais, lorsqu’il me retrouvait, je ressentais sa joie, sa grande Ă©motion, je savais alors qu’il avait souffert plus que moi de notre sĂ©paration et j’apprĂ©ciais son grand soulagement.
Zoom sur un drame qui s’est bien terminé :

 

 

Une fois cependant, notre sĂ©paration fut beaucoup plus longue et aurait pu ĂŞtre dĂ©finitive sans l’intervention de la Providence, de la chance, peut-ĂŞtre mĂŞme d’un miracle…..

 

 

Ton pépé avait organisé, comme il en a l’habitude, une sortie aux champignons, dans le Morvan, avec quelques amis. A la fin de la cueillette, alors qu’il rejoignait la voiture avec son panier rempli de chanterelles grises, en plein bois, sur une pente très abrupte, il glissa sur une branche morte humide et dévala cette pente sur quelques mètres et il nous lâcha, le panier et moi. S’il réussit à se relever sans encombre et à remettre les champignons dans le panier, malgré de longues recherches, il dût se rendre à l’évidence, il ne me retrouverait pas. J’au su, plus tard qu’il avait pleuré en cachette.

 

 

 

La providence voulut que, 22 mois après, à l’occasion d’une autre sortie aux champignons, dans la même forêt, l’un de ses amis, le Lili, se mit à crier : « Jean Mi, j’ai trouvé un couteau ! » et aussitôt j’eus la joie d’entendre ton grand père hurler : « c’est pas vrai ! c’est mon Laguiole ! ». Effectivement, c’était bien moi, un peu défraichi par plusieurs mois passés sous les feuilles, mais sans la moindre pointe de rouille, seule avait un souffert la corne de mon manche que, quelques jours plus tard, le Jean, un autre ami à lui, s’attacha à redonner son caractère et sa beauté. Revenons à nos retrouvailles. La joie du Lili et du Pépé était indescriptible et tout au long du retour et puis très longtemps après, ils ne parlèrent que de ce miracle. Moi aussi j’étais heureux et j’avais acquis la certitude que rien ne pourrait jamais plus nous séparer.

 

 

 

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Pour l’anecdote, saches que lorsqu’il m’eut perdu, ton grand père essaya de me remplacer et rĂ©ussit Ă  trouver, chez un revendeur local, une sorte de sosie Ă  moi dont les origines Ă©taient plus industrielles que les miennes, il Ă©tait nĂ© Ă  Thiers et non Ă  Laguiole, mais il est vrai qu’il me ressemble beaucoup. MalgrĂ© cette ressemblance, il parait qu’il ne pouvait pas se faire Ă  lui, il ne pouvait pas me remplacer dans son cĹ“ur. Après nos retrouvailles, mon demi-frère et moi avons cohabitĂ© dans sa poche pendant quelques jours, une semaine ou deux….au plus… et après qu’il l’eut dĂ©posĂ© dans la boĂ®te aux couteaux communs, j’ai retrouvĂ© ma complète souverainetĂ©.

 

 

 

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Mes « métiers » :

 

 

Avec ton grand père, mon mĂ©tier de couteau Ă©tait des plus faciles, des plus agrĂ©ables : Je taillais les bâtons, je rĂ©coltais les salades au jardin avant de les trier avec soin. Quel plaisir aussi que de soigner rĂ©gulièrement les plans de tomates en supprimant les « gourmands », en prĂ©-coupant la ficelle qui permettait d’attacher le pied au tuteur. MĂŞme si c’est mon copain le « longue lame » qui cueillait les pissenlits (photo 6), c’est moi qui Ă©tait chargĂ© de les « dĂ©faire »… .et Dieu sait si j’en ai dĂ©faits…

 

 

 

Je ne pelais pas beaucoup les fruits, il dit que leur peau est bonne pour la santé. Je pelais quand même les agrumes. Ma grande passion avec lui, c’était la cueillette des champignons, la cueillette des cèpes et autres bolets, des pieds de moutons, des girolles, qu’elles soient grises ou jaunes, des rosés des prés ou autres mousserons et pieds de bœufs. Quelle émotion je ressentais lorsqu’il pressait mon manche avec sa main au moment de couper les spécimens d’école ! Et puis après, nous vivions ensemble, la cérémonie de leur nettoyage que nous nous réservions égoïstement avec une dérogation exceptionnelle pour la Mamy.

 

 

 

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A table, que ce soit à la maison, au restaurant, dans les repas de familles, comme les baptêmes par exemple, j’étais souvent chargé de remplacer mes collègues pas très affutés ou mal foutus, pour couper les viandes, les fromages ou les fruits.

 

 

 

Tu vois, notre vie s’écoulait tranquillement, nous vivions notre complicité dans un parfait bonheur. J’étais nettoyé et aiguisé régulièrement.

 

 

 

La cure et mon créateur

 

 

Ah oui, je me souviens ! Il y a quelques années, tes grands parents ont effectué une cure thermale à Eugénie les bains, dans les Landes, et bien sûr, j’étais du voyage.

 

 

Cette cure s’est mal déroulée pour moi puisque j’ai perdu mon abeille dans la deuxième semaine du séjour, le changement d’air sans doute ! Ton grand père qui avait remarqué, lors d’une ballade dans une bastide locale, la présence d’un coutelier d’art, m’y emmena aussitôt et lui demanda s’il était capable de ressouder mon abeille. L’artiste, après m’avoir minutieusement expertisé, répondit négativement et, reconnaissant manifestement mes qualités et le sérieux de mes origines affirma au pépé que j’étais garanti à vie par mon créateur et lui conseilla de me rapprocher de lui.
Aussitôt de retour à la maison, il entreprit les démarches auprès de « Forge de Laguiole ». Je fus renvoyé sur les lieux de ma naissance et là, gratuitement, on remit mon abeille à sa place, je passai un examen complet, on me refit une beauté et, huit jours plus tard j’étais de retour auprès de mon maître dans une forme extraordinaire.

 

 

 

Le dernier accident

 

 

Malheureusement, il y a peu de temps, le pĂ©pĂ© qui perd de son habiletĂ© avec l’âge, m’a laissĂ© tomber sur du bĂ©ton et cette chute a lĂ©gèrement endommagĂ© mon ressort. Je suis reparti en consultation Ă  Laguiole et, cette fois-ci, le verdict est tombé : j’étais inopĂ©rable, mes crĂ©ateurs m’ont prescrit, pour que je vive longtemps, de ne pas faire trop de folies et de me mĂ©nager… Depuis que je suis rentrĂ©, le pĂ©pĂ© prend encore plus soin de moi… mais je me tiens toujours bien Ă  table, au jardin, au nettoyage des lĂ©gumes et aussi Ă  la cueillette des champignons, il est toujours aussi fier de moi !

 

 

 

Epilogue :

 

 

Oui, il est toujours fier et fou de moi et cela dure depuis 25 ans. Il fallait l’entendre faire mon éloge auprès de ses amis et proches, il fallait le voir leur montrer et vanter mes qualités qu’il disait supérieures à celles de leurs couteaux personnels ! Il disait qu’il n’y en avait qu’un qui soutenait la comparaison, c’était celui de Christian, son cousin, son frère.

 

 

 

Tu sais Jonathan, si ton grand père me confie à toi, c’est qu’il est certain que tu es en âge de comprendre son geste, c’est qu’il te fait entièrement confiance. Il sait que tu prendras soin de moi. N’oublie jamais que je ne suis pas une arme mais un compagnon de route à ton service (photo 8). Ne me perds jamais de vue, les jaloux, les voleurs rodent toujours alentours. Ne m’emmène pas dans des lieux où je ne serai pas accepté, comme dans les enceintes de stade ou au collège ou encore dans des endroits où tu pourrais me perdre, comme à la pêche à la ligne par exemple, pour cette activité, emmène un collègue à moi que tu trouveras avec les autres dans la boîte que tu sais, ainsi tu le regretteras moins s’il tombe à l’eau. Ecoute tes parents, ils sauront te conseiller lorsque tu hésiteras à m’emmener avec toi.

 

 

 

De temps en temps, permets moi de rencontrer le pépé pour que nous puissions nous revoir et nous souvenir, pour qu’il puisse me faire un câlin ! Nous apprécierons, sois en sûr !

 

 

Ton couteau qui t’aime déjà !

 

 

 

Jean Michel LENDEL

 

 

 

 

 

 

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3 commentaires sur “Le couteau et l’enfant…”

  1. cntrbbl71 dit :

    Très joli texte, le Laguiole de mon père doit ĂŞtre un de ses frères ou cousins, il l’a longtemps emmenĂ© partout avec lui, la lame est bien usĂ©e maintenant, mais coupe toujours aussi bien et je pense Ă  lui Ă  chaque fois que je l’utilise, c’est un tĂ©moin.

  2. gigi dit :

    quel beau texte te voila ecrivain sur tes vieux jours magnifique continu commeça a bientot de te relire bonne soiree JEAN MICHEL on est fiere de toi

  3. germaine dit :

    ah!! quel plaisir de lire un tel texte !! Que c’est touchant ce passage de ce fabuleux couteau d’une gĂ©nĂ©ration a une autre , et comme ce couteau doit avoir aussi une valeur sentimentale pour ce petit fils !!
    Que dieu fasse qu’il ne le perde jamais car quel responsabilitĂ© !!!!
    J’ai adorĂ© ce texte et je vais le garder car c’est tres rare une petite perle comme ça
    continue de nous montrer le chemin du beau langage et de l’humain!!!