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mardi 6 octobre 2026 à 03:27

Quand l’État frappe, qui décide que c’est légitime ?

Des coups et des clics ou quand la matraque fait le buzz



Les manifestations lycéennes et étudiantes remettent au premier plan des questions que les Gilets jaunes avaient déjà soulevées et que notre précédent article retraçait dans leur profondeur historique. À longueur de journée, responsables politiques de tous bords, experts et commentateurs s’écharpent sur les violences policières, celles de certains manifestants et les dégradations commises par des éléments incontrôlés. Les accusations circulent, les mots aussi, parfois plus vite que les faits. Montceau News a voulu comprendre ce qu’ils recouvrent : violence d’État, légitime ou illégitime, légale ou illégale… Qui décide, au nom de quoi, et dans quelles limites ? Dans une ville façonnée par les luttes minières et distinguée pour sa Résistance, ces questions ont une résonance particulière. Un détour par le droit et l’histoire permettra peut-être d’éclairer un débat qui produit davantage d’étincelles que de lumière.

Il suffit parfois d’un adjectif pour rendre une réalité plus présentable. La violence inquiète ; qualifiée de « légitime », elle paraît avoir obtenu son certificat de bonne conduite. Pourtant, les coups restent des coups et les morts ne changent pas de nature parce que celui qui les a provoqués portait un uniforme. Cela ne signifie pas que toute intervention policière soit injustifiable. Une société doit pouvoir protéger ses habitants, empêcher une agression ou résister à un coup de force. Mais le droit de contraindre impose une question : à quelles conditions peut-on l’exercer ? À Montceau, le peuple minier a rencontré cette question dans ses grèves, ses solidarités et les épreuves de l’Occupation.

Lorsqu’un monopole n’est pas un blanc-seing. Max Weber définit l’État moderne par sa revendication du monopole de la violence physique légitime sur son territoire. La formule décrit une organisation du pouvoir ; elle n’approuve pas chacun de ses actes. Weber n’a pas signé un bon de commande autorisant toutes les matraques. La violence d’État désigne celui qui l’exerce et l’appareil qui l’organise. La légitimité interroge sa justification. La légalité examine sa conformité au droit. Ces questions se rencontrent sans se confondre.  Bien que cela soit le cas dans l’esprit de beaucoup et des commentateurs politiques de certaines chaines d’info en continu.

Une autorité légalement constituée peut prendre une décision illégale. Une intervention justifiée peut devenir disproportionnée. Dans le droit français actuel, la force employée pour disperser un attroupement doit être absolument nécessaire, proportionnée au trouble et cesser lorsque celui-ci a disparu. Rétablir l’ordre ne donne donc pas le droit de distribuer une punition collective.

Il faut examiner la République et ses contradictions pour aller plus loin. Le XIXᵉ siècle donne à cette question une profondeur sanglante. À Lyon, en avril 1834, la révolte des canuts mêle revendications ouvrières, liberté d’association et aspirations républicaines. Les combats et la répression font plus de 300 morts. À Paris, des soldats tuent douze habitants rue Transnonain. Daumier immortalise ce massacre : au pied des barricades, on peut mourir sans avoir combattu. Le contexte d’insurrection explique une intervention ; il ne justifie pas chaque victime. En juin 1848, la fermeture des Ateliers nationaux provoque un soulèvement ouvrier, réprimé militairement par Cavaignac (républicain modéré, opposé aux républicains démocrates-socialistes) : plusieurs milliers de morts. En mai 1871, le gouvernement Thiers (conservateur libéral, issu du courant orléaniste) écrase la Commune pendant la Semaine sanglante. Aux combats s’ajoutent les exécutions sommaires, puis les condamnations et les déportations. Le nombre exact des morts demeure discuté, mais l’ampleur de la tuerie ne l’est pas. Une guerre civile ne peut être décrite comme une manifestation pacifique. Elle ne transforme pas davantage l’exécution de prisonniers en nécessité militaire.

À Fourmies, le 1ᵉʳ mai 1891, la troupe tire au cours d’une mobilisation pour la journée de huit heures : neuf morts. En 1907, sous Clemenceau (républicain radical, issu de la gauche républicaine, laïque et anticléricale, les affrontements de la crise viticole deviennent meurtriers à Narbonne ; à Béziers, des soldats du 17ᵉ régiment se mutinent. En 1908, les ouvriers des sablières de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges subissent une répression meurtrière. Un gouvernement républicain peut ainsi traiter comme une menace ceux qui réclament une amélioration de leur existence.

À Montceau, cette histoire nationale rencontre celle de la mine. En 1899, les mineurs réclament la reconnaissance de leur syndicat et le renvoi de la police de la mine. Cette dernière relève de la puissance patronale : elle ne doit pas être confondue avec la force publique. Mais son existence rappelle combien le contrôle pouvait déborder le lieu de travail. La longue grève de 1901, contre les licenciements massifs, se termine par un échec et plus de 1 800 renvois selon le musée de la mine de Blanzy. La répression sociale se mesure aussi aux foyers privés de salaire et aux familles contraintes de partir. Elle ne laisse pas toujours une tombe ; elle peut laisser une maison vide.

La gauche n’échappe pas à ces contradictions. Le 16 mars 1937, à Clichy, sous le Front populaire de Léon Blum, la police tire lors d’une contre-manifestation de socialistes et de communistes opposés à une réunion du Parti social français. La BnF retient cinq morts et environ 200 blessés. En 1948, sous le gouvernement Henri Queuille, le ministre socialiste Jules Moch (SFIO) fait intervenir CRS et armée contre la grève des mineurs. Des morts, de nombreux blessés et plus de 2 000 licenciements jalonnent la répression nationale. Les mineurs montcelliens participent à ce mouvement. Dans le bassin, la mémoire de 1948 appartient donc à une histoire vécue, et non à une querelle lointaine entre partis.

Il serait faux de réserver la répression à une seule famille politique. Il serait tout aussi faux d’affirmer que tous les gouvernements se valent ou que toutes les situations sont identiques. L’histoire montre la permanence des moyens de coercition à travers les alternances. Elle oblige ensuite à examiner chaque décision.

L’Algérie, la violence légitime jusque dans les gares ? Le 14 juillet 1953, sous le gouvernement de Joseph Laniel, membre du Centre national des indépendants et paysans (CNIP), formation de droite, la police tue sept manifestants place de la Nation : six Algériens et un militant français de la CGT. En 1955 et 1956, des rappelés contestent leur départ pour l’Algérie ; des civils les soutiennent et tentent de retarder les départs. Les archives militaires attestent ces incidents, notamment à Rouen, Valence et Nogent. La contrainte sert à faire exécuter les obligations militaires et à poursuivre une guerre dont certains refusent la nécessité. Il ne faut cependant pas attribuer à l’ensemble de ces mouvements un bilan meurtrier que les sources consultées n’établissent pas.

En mars 1956, l’Assemblée nationale accorde les pouvoirs spéciaux au gouvernement du socialiste Guy Mollet, par 455 voix contre 76. Des pouvoirs exceptionnels sont transférés à Robert Lacoste (SFIO), avec possibilité de délégation à l’autorité militaire. La responsabilité concerne donc aussi ceux qui votent l’élargissement des pouvoirs et organisent leur exercice.

Le 17 octobre 1961, sous De Gaulle et le gouvernement Michel Debré (Union pour la nouvelle République (UNR), droite), des Algériens manifestent pacifiquement à Paris contre un couvre-feu discriminatoire, à l’appel du FLN. La répression policière, sous l’autorité de Maurice Papon, tue des dizaines de personnes ; le nombre exact demeure discuté. Le 8 février 1962, la manifestation pour la paix en Algérie et contre les attentats de l’OAS est violemment réprimée à Charonne : neuf morts et plusieurs centaines de blessés. L’autorité républicaine ne garantit pas l’innocence de ses actes. Cela a été reproché à Maurice Papon à l’audience, lors de son procès à Bordeaux, le 15 octobre 1997, mais il n’était pas jugé pour ces faits.

Il faut distinguer l’exception et la persécution. Les pouvoirs spéciaux de 1956 ne doivent pas être confondus avec ceux accordés à De Gaulle en 1958, ni avec l’article 16 appliqué en 1961. En avril 1961, le putsch des généraux constitue une véritable rébellion contre les institutions. Le Conseil constitutionnel constate que les conditions d’application de l’article 16 sont réunies. Défendre le pouvoir constitutionnel contre une tentative militaire de prise du pouvoir peut être légitime. Cela laisse ouverte la discussion sur les mesures prises et sur le maintien de ces pouvoirs jusqu’au 30 septembre, après l’échec du putsch.

Vichy pose une question différente : le régime organise la persécution, les exclusions, les internements et la participation de l’administration française aux déportations. La violence vise des personnes pour ce qu’elles sont. Le Conseil d’État a reconnu la responsabilité de l’État dans des actes ayant facilité ces déportations. La nullité des textes antisémites de Vichy, constatée après la Libération, n’efface pas les responsabilités pour les actes commis. Comparer les dangers de la concentration du pouvoir peut éclairer le débat ; assimiler Vichy et la République gaullienne effacerait leurs différences fondamentales.

De 1940 à sa libération, le 6 septembre 1944, Montceau connaît l’Occupation, les persécutions et la répression. Des habitants juifs sont arrêtés et déportés ; des résistants, notamment des mineurs polonais, sont arrêtés par la police française puis envoyés dans les camps. Derrière ces mots se trouvent des familles, des rues, des quartiers familiers. L’histoire de la violence d’État passe aussi par Darcy, la Saule ou le Bois-du-Verne.

Mais le bassin résiste. Les mineurs distribuent des tracts, organisent des grèves, participent aux sabotages et rejoignent les maquis. La ville est libérée par ses maquisards le 6 septembre 1944, avant l’arrivée des éléments avancés de la Première Armée française. Montceau reçoit la médaille de la Résistance française par décret du 24 avril 1946, remise par le général de Lattre de Tassigny le 15 septembre suivant. Cette distinction honore un engagement collectif. Elle rappelle aussi que ceux que l’ordre de l’Occupation poursuivait comme des ennemis combattaient pour la liberté. Voilà qui invite à manier le mot « légitime » avec précaution.

Mais alors, qui répond des coups ? La question ne disparaît pas avec les décennies. En décembre 1986, sous le gouvernement de Jacques Chirac, Malik Oussekine est frappé à mort par des policiers voltigeurs. En octobre 2014, sous François Hollande et Manuel Valls, Rémi Fraisse meurt à Sivens, touché par une grenade offensive. En 2025, la Cour européenne des droits de l’homme constate une violation du droit à la vie en raison des lacunes du cadre juridique et des défaillances dans la préparation et la conduite de l’opération. Elle distingue les violences de certains manifestants du comportement de Rémi Fraisse, qui n’y participait pas.

Entre le ministre, le préfet, le commandement et l’agent, les responsabilités diffèrent. Elles doivent être recherchées, pas diluées. Un déploiement décidé politiquement ne prouve pas un ordre ministériel de tuer. Mais l’absence d’un tel ordre n’exonère pas automatiquement les choix d’armement, les consignes ou les défaillances du contrôle. L’obéissance comporte elle-même une limite juridique face à un ordre manifestement illégal compromettant gravement un intérêt public.

À Montceau, se souvenir des grèves et de la Résistance oblige à garder ces distinctions. Une revendication sociale, une insurrection, un putsch et une lutte contre l’occupant ne sont pas interchangeables. Les violences de certains ne rendent pas coupable toute une foule. La fonction de protection de la police ne rend pas juste chacun de ses gestes. L’État peut devoir employer la force ; il doit démontrer pourquoi, comment et jusqu’où. Quand il frappe, il ne peut être à la fois celui qui donne le coup et celui qui délivre le certificat de bonne conduite. Le monopole de la force n’emporte pas celui de la justification. Et un mort ne devient jamais proportionné par communiqué.

Autrefois, l’information arrivait souvent après les coups, par le journal, la radio, la télévision ou le récit de ceux qui y étaient. Le pouvoir disposait de davantage de temps pour installer sa version ; les victimes pouvaient attendre des années pour faire entendre la leur. Aujourd’hui, un téléphone peut montrer ce qu’un communiqué aurait laissé dans l’ombre. C’est un progrès considérable. Mais les chaînes en continu et les réseaux sociaux font aussi circuler des fragments dont chacun croit pouvoir tirer toute l’histoire. Une même image devient, selon celui qui la regarde, la preuve d’une brutalité policière ou celle d’un désordre insupportable. La peur, la colère et l’indignation voyagent plus vite ; les appartenances sociales et politiques orientent ce que l’on voit, ce que l’on ressent et ce que l’on accepte. La violence demeure physique, mais sa perception se joue désormais aussi dans une bataille permanente d’images. À Montceau comme ailleurs, on peut habiter la même rue et vivre dans deux actualités différentes. Nous avons gagné la possibilité de voir les faits en direct. Pour les comprendre ensemble, la connexion reste parfois capricieuse.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Légifrance, Bibliothèque nationale de France, L’Histoire par l’image, Archives de Paris, Écomusée Creusot Montceau, Musée de la mine de Blanzy, Ville de Villeneuve-Saint-Georges, Sénat, Assemblée nationale, Service historique de la Défense, Musée national de l’histoire de l’immigration, Institut national de l’audiovisuel, Conseil constitutionnel, Conseil d’État, Cour européenne des droits de l’homme, Ordre de la Libération, Musée de la Résistance en ligne, AJPN, Montceau News, Élysée, Persée, Tramor Quemeneur.

 

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