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mardi 5 mai 2026 à 03:41

Faits Divers – Montceau-les-Mines

Pour une cigarette demandée « impoliment », l’un encourt 30 ans et l’autre aurait pu y laisser la vie



 

 

 

Le dimanche 19 février 2023, la police est appelée dans un bar, le Strobi, aujourd’hui fermé, rue des Oiseaux à Montceau-les-Mines : un homme a été blessé au cou par un couteau. L’homme est au sol, il perd beaucoup de sang. Les témoins désignent immédiatement monsieur X, plutôt connu sur Montceau.

 

Le juge d’instruction avait, à l’issue de l’enquête, qualifié les faits de violence volontaire avec arme ayant entraîné une ITT de plus de 8 jours mais les parties civiles ont fait appel de cette décision et la chambre de l’instruction renvoie l’affaire devant la Cour d’assises de Saône-et-Loire, pour tentative de meurtre.

Entrer dans une salle d’Assises à l’aube d’un procès, c’est abandonner toute évidence. Les jurés sont assis de part et d’autre de la présidente et des deux juges assesseurs. Un accusé se tient dans le box, celui-ci est en détention provisoire depuis un peu plus de trois ans. Devant, lui, maître Chavance, son avocate. En face, du côté de l’avocat général, se tient maître Öztürk, l’avocat de la victime et de ses parents qui se constituent également parties civiles. 

Les faits sont aussi simples que tragiques

Ce lundi 4 mai 2026, la présidente de la Cour expose les faits en lisant son rapport qui n’est « pas un pré-jugement », c’est juste un exposé général.
Ce dimanche de février 2023, les pompiers embarquent le blessé à l’hôpital de Montceau. Il sera ensuite héliporté vers Dijon, où après une intervention chirurgicale il est placé en coma artificiel pendant plusieurs jours.
Pendant ce temps les témoins désignent immédiatement monsieur X, « reconnaissable car il a un œil perdu ». La police se rend à son domicile : il n’y est pas.
Les témoins sont entendus le jour-même : la victime et deux copains étaient sortis du bar pour fumer. X leur demande une clope. On lui répond qu’il n’a qu’à s’en acheter. X s’éloigne, manifestant une certaine agressivité, puis revient, il passe devant le bar plusieurs fois. La future victime, qu’on va désigner par la lettre A (sans le moindre rapport avec son prénom ou son nom, ndla) finit par sortir du bar « pour connaître ses intentions ». Il est avec deux autres personnes. L’on voit X frapper A au niveau du cou, puis on voit le sang jaillir.

« J’ai fait une connerie » 

X se présentera de lui-même au commissariat : « J’ai fait une connerie. » Il est placé en garde à vue. L’homme était allé d’abord à la gare pour « trouver » des cigarettes, ou des bouts de cigarettes, en vain. Il est ensuite allé au Strobi, où on lui a dit : « Non, pas pour toi », menacé, c’est ce qu’il déclare, par les deux autres, « on va te faire le deuxième œil ». Il est rentré chez lui, a mis son couteau suisse dans sa poche, est retourné passer et repasser devant le bar. A est venu vers lui, de l’autre côté de la rue, et X dit qu’il a « eu peur, sorti son couteau, fermé son œil valide et qu’il a frappé ».

Des problèmes « dans ma tête », sous tutelle, sans traitement

Il dit qu’il a des problèmes psychiatriques, « j’ai des problèmes dans ma tête », dira-t-il à l’audience en fin d’après-midi, et qu’il n’a pas de traitement. Sa sœur l’a fait hospitaliser plusieurs fois, pour « schizophrénie » mais dès qu’il sort : ne prend plus de traitement.

Bilan provisoire de ce matin ensanglanté : le médecin légiste dit qu’en avril 2025, l’état de la victime n’était toujours pas consolidé ; l’expert psychiatre qui a rencontré l’accusé conclut à l’altération de son discernement au moment des faits.

L’accusé bénéficie d’un régime civil de protection : il est sous tutelle. Mais il ne bénéficie pas d’un régime de protection de soins car il ne reçoit de traitement que lorsqu’il est hospitalisé (comme en 2021) : en dehors de toute contrainte, l’homme ne prend aucun traitement. « Mais pour quoi faire ? renvoie-t-il à la présidente qui insiste. Je ne suis pas pédophile ! »

Un procès criminel consiste à tout reprendre oralement. Seule la présidente de la Cour et l’avocat général connaissent la procédure. Les juges assesseurs et les jurés n’en connaissent rien, alors la présidente doit déplier, tout, étape par étape, pas à pas, et ça entame les évidences, sans que rien ne permette de préjuger de l’issue. Un procès, c’est ça. C’est long, c’est éprouvant, et c’est admirable. 

D’un côté de la barre, un homme qui semble délirant

A 10h20 ce lundi, la présidente demande à l’accusé sa position par rapport aux faits. Réponse : « Après, je reconnais les faits. J’étais en cavale. Je voulais pas le tuer. » Peu avant 18 heures, la présidente reprendra l’accusé : « Non, il n’y pas de cavale, ça n’est pas vrai. » Ça n’est pas vrai, mais pour lui qu’en est-il vraiment ? Son état perturbe, ce qu’il dit, perturbe. Si éventuellement ça peut faire sourire une minute, en principe immédiatement derrière on s’interroge.
On n’a pas compté le nombre de fois où la présidente a dû ramener l’accusé vers une rive à laquelle décidément rien ne semble l’arrimer.

Pourquoi vous avez un tuteur ? « Parce que ma sœur disait que j’avais trop d’argent mais je suis pauvre, je suis SDF. »
Lorsqu’il était en période de probation, il était suivi au CMP mais avec quel traitement ? « Pour quoi faire !? Madame, est-ce que je rentre chez les gens pour les violer ? Non, madame. »
Pourquoi ne veut-il pas de traitement ? « Mais pour quoi faire, madame ??? J’en n’ai pas besoin. »

« Vous comprenez pas », « J’ai l’impression que vous me traitez de pédophile »

La présidente essaie de lui faire reconstituer la scène, avec tout ce qui l’a précédée. Elle exhorte l’accusé. « Concentrez-vous ! Faites un effort, vous en êtes capable. » 
« Je suis en train de vous expliquer, dit l’homme. Vous comprenez pas. Je suis pas Michel Fourniret. Il m’a agressé, j’ai sorti un couteau mais j’ai pas fait exprès. Je suis pas Michel Fourniret. » La présidente le ramène à la question posée. « J’ai l’impression que vous me traitez de pédophile. Des nanas j’en ai eu toute ma vie. » La présidente intervient : « Non. Je n’ai jamais dit ça, arrêtez d’avoir cette d’impression. » Elle répète sa question : « Quand on vous dit Non, ça se passe comment ? – Je me suis barré vous croyez-quoi. Toutes ces attaques racistes. Tous ces polonais-là, ceux qui sont là c’est des polonais. »

L’accusé monte en pression. La victime lâche un « Ta gueule » aussi spontané que malvenu.
La présidente en arrive à « vous aviez le couteau sur vous ». L’accusé propose de se dévêtir (« Certainement pas ! » lui dit la présidente) pour montrer « les cicatrices de verre de pare-brise, comment c’est et comment ça fait mal ». Et il évoque sa peur d’être tué, que ce danger peut venir de n’importe où.

« Viol », « violeur », « pédophile », « électricité impayée » et… « la peur »

Il rentre chez lui, il ressort avec le couteau, et « pourquoi vous repassez devant le Strobi ? » L’accusé : « Vous connaissez la pharmacie rue des Oiseaux, madame, j’ai passé ma carte vitale, ils paient même pas l’électricité. »
On ne peut tout rapporter mais la constellation interne de cet homme qu’on peut qualifier de malheureux vu qu’il n’est depuis trois ans d’aucun danger pour autrui, sa constellation est habitée, pour ne pas dire, hantée, par les mots de « viol », « violeur », « pédophile », « électricité impayée » et… « la peur ». En dehors du dernier mot, les autres n’ont rien à voir avec cette affaire.

« Pensez-vous que ce que vous avez fait est grave ? – Un p’tit peu, mais ça vaut pas 10 ans. Il n’est pas mort ! »

« Pourquoi avoir sorti ce couteau ? – J’avais peur. -Pourquoi peur ? – (il évoque accident de voiture). -Pourquoi avoir mis le couteau déplié dans la poche ? – Y avait tous ces mecs, là ! Vous avez vu la taille de ces deux pochtrons, là ? – Attention à vos propos ! » L’homme se lève, mime le geste de sortir ce couteau de sa poche, et dit « Il me saute dessus ! J’ai eu peur, moi ! Je voulais pas le tuer ! »

Au commissariat, il a demandé si A était mort. « Ils m’ont dit qu’il était aux soins intensifs. – Pourquoi vous pensez que vous pouviez l’avoir tué ? – La quantité de sang. Ça a fait un jet. J’ai eu peur. – Pensez-vous que ce que vous avez fait est grave ? – Un p’tit peu, mais ça vaut pas 10 ans. C’est grave et ça ne se fait pas. Il n’est pas mort ! Je viens de faire trois ans parce qu’ils m’ont vidé mon appart. On fait tout ça à un homme pour lui voler son argent. »

De l’autre côté de la barre, traumatisme, souffrances et une existence mise en abyme

La victime – « Je me suis vu mourir, et ça fait peur »

D’abord des questions sur le déroulé de ce qu’il a fait, la veille et le matin même. L’homme, environ une trentaine d’années, reconnaît avoir eu une consommation occasionnelle de cocaïne. Sa mère dira que ça continue et que ça l’aide à « tenir », à « oublier quand il touche le fond ».
La veille il était chez un copain, ils ont dîné chez ses parents, il a dormi chez lui. Sont-ils allés dans un bar ? Non. La présidente insiste. Il ne sait pas. Le matin vers 8h30 ils vont au Strobi et y retrouvent deux copains. Que boivent-ils ? Du Ricard. « C’était le week-end avec des amis. »
Il décrit ensuite la scène en deux temps qui s’est achevée dans son propre sang. « J’ai été très calme. » Il dit de l’accusé qu’il est « à l’ouest, si je peux dire ». La présidente rebondit : « Vous voyez donc que c’est un monsieur qui peut avoir des difficultés mentales. » On y reviendra. « Je suis certain qu’il a voulu me tuer » assure la victime.

Ses parents

La mère et le père de la victime se succèdent à la barre, pour dire d’abord combien ils ont eu peur de le perdre. Leur fils vit chez sa mère, laquelle dit devoir « tout gérer », parce qu’il ne va pas bien, « mélange », « oublie ». Elle dit aussi que l’aide psychologique est arrivée tard, et grâce à un médecin expert qui s’est étonné que rien ne soit mis en place dans l’intérêt du blessé.
Il faut bien voir ce qu’un coup de couteau, qui pique direct dans la trachée, le sang qui part en geyser, vos forces qui vous quittent, peut représenter comme effraction dans l’existence. On pense aux victimes d’attentat qui en parlent bien.
Le père s’est rendu à l’hôpital de Montceau dès qu’il a été prévenu. « Mon fils était en PLS (position latérale de sécurité), il avait un point de suture à la gorge, mais il crachait du sang par la bouche et par le nez ! J’ai appelé le médecin : une des trois fonctions vitales est touchée, il faut faire un scanner. »
Qu’attendent-ils de ce procès ? « Que ce monsieur (l’accusé) ne puisse pas recommencer. »
Depuis trois ans, leur fils ne travaille plus, souffre. Celui-ci dit vouloir « oublier » mais la blessure semble encore à vif. Elle n’est pourtant pas à cultiver.

L’enjeu du procès : intention de tuer, oui ou non ?

La Cour s’est, ce lundi, attachée à reconstituer les faits, selon les différents points de vue et les différentes versions des uns et des autres, et elle a insisté sur la question contextuelle.
En effet, même les témoins appelés à la barre ont pu dire : « Dans le bar on s’est dit que ce gars-là n’allait pas bien dans sa tête », « Il (l’accusé) est connu dans Montceau, on dit de lui qu’il est bizarre, imprévisible ».
Une juge assesseur observe : « Vous auriez pu rester de l’autre côté de la route, et rien ne se serait passé. » La victime répond : « Pour moi, il n’y avait pas de risque. » « C’est un peu contradictoire, relève la présidente : vous dites ‘il est imprévisible’, et vous dites ‘il n’y avait pas de risque’. »
En d’autres termes : la victime a-t-elle finalement voulu répondre à la provocation du prévenu qui revenant vers le bar, se tenait sur le trottoir d’en face, faisant des signes aux autres de venir, par la provocation, à son tour, en y allant au lieu de l’ignorer ?
Il semble patent que si dans le box ça déjante à qui mieux mieux sans qu’on puisse faire la part des choses, de l’autre côté de la barre, un couvercle est posé sur une partie de la marmite, et c’est cela qu’interroge la Cour. La Cour interroge un narratif qui semble lisser les choses et donc les trahirait alors que lui redonner un relief plus proche de ce qui s’est passé, les humaniserait, tout simplement. Sans autre forme de jugement. Celui qui est jugé dort en prison.  
On termine sur cette question de la présidente, à la victime, question qui porte en elle une grande partie de l’enjeu de ce procès : « Qu’est ce qui fait que vous y allez ? »

Florence Saint-Arroman

Note : pour éviter tout malentendu, si c’est possible, on précise que les questions posées par la Cour autour du contexte (propos racistes éventuels, agressions verbales, menaces peut-être et enfin provocation, peut-être) visent à faire émerger une vérité mais celle-ci ne viendrait en aucun cas faire de la victime un coupable, et de l’accusé un innocent. Ça n’est pas possible.
Ce mardi, l’expert psychiatre déposera par visioconférence, autant dire que ça sera un moment important.

 



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