Joli conte de noël, recueil de contes
Gilles Desnoix 2004
Poussah, tout monde l’appelait poussah. Bien sur il n’était pas grand. Bien sur il était gros. Bien sur il était timide. Enfin, timide, non, il était complexé. Le jour où il se mit en tête de jouer au football les mercredis après midi, ce fut le rire le plus gigantesque et le plus cruel qui parcouru la classe depuis des décennies. Mais Poussah décida de montrer à tout le monde qu’il valait mieux que les quolibets que ses camarades de class, et l’institutrice, lui décochaient.
Le père de Poussah, lorsqu’il avait trop bu le traitait de fillette et de bouboule. Cela blessait profondément l’enfant. Il allait lui montrer à lui aussi, ce type vautré sur son canapé en buvant de la bière et en insultant Zizou, ce qu’il valait, que c’était son fils et pas seulement un punching-ball. Il vint pendant des mois et des mois s’entraîner. Bien sur il courait moins vite, bien sur il n’avait pas l’adresse de ses camarades, mais il avait la volonté. Les moqueries ne cessèrent jamais. Il fut arrière, goal, ailier.
Le professeur de sport ne l’avait pas pris en grippe. Voilà bien le premier être humain, à part sa mère, qui prenait Poussah pour un gamin comme un autre. Cela motiva l’enfant qui s’accrocha et malgré les noms d’oiseaux que lui donnaient les autres, il finit par être potable sur le terrain. L’année suivante, il avait atteint onze ans, des changements se produisaient en lui, il s’allongeait, se dépouponnait, trouvait un souffle qu’il n’avait jamais eu. Pourtant ses complexes persistaient. Il en avait maintenant d’autres puisqu’il ne comprenait pas ce que son corps devenait chaque jour, pourquoi sa voix ressemblait à celle de la grenouille et pourquoi enfin son visage était criblé de boutons disgracieux.
Sur le terrain son jeu s’affinait, mais il manquait encore de réflexe et d’audace. Comme il poussait cette fois plus vite en hauteur qu’en largeur, on le mit goal. Il n’était pas mauvais. Les instituteurs de son école, passionnés de foot, avaient organisé pour Noël un tournoi avec les classes de sixième du Lycée voisin. Poussah fut relégué sur le banc des remplaçants en qualité de goal. C’est dire s’il avait peu de chance de jouer.
Le tournoi s’effectua en plusieurs manches éliminatoires. La finale opposait l’équipe de Poussah et celle de la sixième S. Dans cette dernière il y avait de véritables vedettes. Le match fut acharné. Les camarades de Poussah se défendirent comme de beaux diables. A la fin ils menaient d’un point à trente secondes du coup de sifflet final quand l’avant centre des sixièmes perça le rideau défensif, dribbla, et shoota, le goal fusillé de près eu un arrêt réflexe.
La balle rebondit devant lui. L’attaquant adverse donna un coup de pied qui fut arrêté par le goal qui le fit tomber. Le coup de pied, dans l’action, mais de la faute du gardien, lui heurta la tête. Il resta au sol alors que l’arbitre désignait le point de penalty. Ce fut une bronca dans les rangs de l’équipe de Poussah. Le professeur après avoir protesté vint trouver l’enfant pour lui dire de prendre sa place dans les buts. Toute l’équipe était désespérée.
Avec Poussah dans les buts on était bons pour la prolongation et la défaite. L’enfant n’en menait pas large, il avait peur, la pression qui pesait sur ses épaules était énorme. Malgré tout il se concentra, se rappela tout ce qu’il avait appris. Le joueur adverse prenait son temps, il narguait Poussah, posait la balle, la laisser dépasser le point, la remettait en place, adressait une sourire goguenard au goal, se reculait.
Poussah avait l’habitude de cette attitude à toute heure de sa vie. Aussi il ne se laissa pas impressionner. Face à lui il avait ceux qui se moquaient de lui, son père qui le battait et le traitait de tantouze. Ce garçon en face de lui ne lui faisait pas peur. En même temps il visionnait la fin de tout cela. Il partait sous les insultes, les boites de coca, les crachats. Cela ne pouvait que se terminer ainsi. Il le savait, il le sentait, il ne pouvait y avoir d’autre issue. Sauf que, quelque part en lui, un cri monte, terrible, sans frein : NON !
Le joueur tire, poussah a vu son regard, le pied ne va pas dans la direction. Quitte ou double, poussah plonge à droite, et là pour son plus grand bonheur le ballon rencontre ses mains. Il arrête le penalty et reste au sol. Incroyable, il a rêvé, le ballon est passé à gauche et il a cru l’arrêter. Les joueurs de son équipe se précipitent sur lui, ils vont le taper, il le sait. Mais, mais… ils hurlent de joie et le portent en triomphe… il a véritablement arrêté le penalty ? Il a sauvé le match ?
Depuis poussah est surnommé Barthez par ses camarades. Il n’a jamais connu un noël aussi heureux. Depuis, il joue Goal titulaire dans l’équipe.


