Bonnes résolutions, vœux collectifs
Ce que le passage à la nouvelle année dit de nous
Entre promesses personnelles et attentes communes, le rituel du Nouvel An révèle moins notre volonté de changer que nos rapports au temps, à la responsabilité… et au collectif. Chaque début d’année rejoue la même scène. On se promet de faire mieux, d’aller plus loin, de corriger ce qui cloche. On formule aussi, presque machinalement, des vœux collectifs : plus de paix, plus d’écoute, plus d’empathie, un avenir plus soutenable. Les uns sont souvent moqués pour leur fragilité, les autres pour leur naïveté. Pourtant, ces promesses individuelles et ces attentes collectives ont une histoire longue, profonde, et surtout révélatrice : elles disent notre rapport au changement, à la responsabilité, et aux limites de nos sociétés. Loin d’être anodines, elles constituent un miroir politique, moral et culturel de notre époque.
L’habitude de prendre des « bonnes résolutions » ne date ni des réseaux sociaux ni du développement personnel. Elle plonge ses racines à près de quatre mille ans.
Vers 2000 avant notre ère, les Babyloniens célèbrent le Nouvel An lors de la fête d’Akitu. À cette occasion, ils ne cherchent pas à « se réinventer », mais à se remettre en règle : rembourser ses dettes, restituer les objets empruntés, se comporter avec justice. Ces engagements sont religieux et contractuels. Les rompre expose à la colère divine. Il ne s’agit pas encore de résolutions personnelles, mais de vœux moraux collectifs, liés au passage du temps.
Rome, Janus et l’invention du regard vers l’avenir, marquent un vrai basculement qui s’opère. En 153 avant J.-C., le début de l’année est fixé au 1ᵉʳ janvier, mois dédié à Janus, dieu aux deux visages : l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir. Les Romains y renouvellent leurs alliances civiques, font des offrandes et promettent de mieux se comporter. Une idée structurante apparaît : relire le passé pour corriger l’avenir.
Au Moyen Âge, la pratique change de nature. Le christianisme nous a apporté l’intériorisation et l’examen de conscience. Le Nouvel An devient un temps d’examen moral, de repentir et de renouvellement spirituel. Les promesses sont désormais adressées à Dieu. En 1740, le prédicateur John Wesley popularise dans le monde anglo-saxon des cérémonies de renouvellement de l’engagement moral. La résolution devient intérieure, individuelle, marquant une étape décisive.
Le XIXᵉ siècle s’avère la matrice du modèle moderne où l’on glisse clairement du salut de l’âme à l’amélioration de soi. Avec l’essor de la presse, l’alphabétisation et la standardisation des calendriers civils, le XIXᵉ siècle voit émerger la forme moderne des bonnes résolutions. En 1813, un journal de Boston mentionne déjà des résolutions prises… et abandonnées.
Au XXᵉ siècle, la pratique devient presque obligatoire, une norme sociale. Médias de masse, psychologie populaire, culture de la performance et marketing imposent des résolutions standardisées : arrêter de fumer, faire du sport, perdre du poids, mieux gérer son temps. Les résolutions ne sont plus religieuses ni civiques : elles sont psychologiques et sociales.
Ce que les bonnes résolutions ont toutes en commun, c’est qu’elles échouent très, très, souvent. Peut-être moins dans le bassin minier où nous sommes des êtres de résolution…
Ce qu’il faut constater, c’est que l’échec massif des résolutions n’est pas une faiblesse individuelle, c’est un symptôme social. Parce que d’abord, elles reposent sur une fiction : celle du « nouveau moi ». Le 1ᵉʳ janvier promet une page blanche, mais les contraintes, les habitudes et les déterminants sociaux restent inchangés. On projette un idéal sans transformer le cadre réel. Parce qu’ensuite, elles confondent volonté et structure. Mieux manger coûte souvent plus cher. Faire du sport demande du temps et de l’énergie. Ralentir contredit l’organisation du travail. L’échec est personnalisé, alors que les causes sont collectives. Et aussi parce qu’elles sont formulées contre soi : « arrêter », « perdre », « se forcer ». Le vocabulaire est punitif, guerrier, souvent déconnecté de la réalité. La flagellation fait l’être fort et vainqueur, enfin le croit-on faussement ! Et parce qu’elles servent un idéal normatif : productivité, minceur, optimisation permanente. Ce ne sont pas toujours nos désirs, mais ceux valorisés par la société. Ça fait toujours du bien de le penser…
Depuis une quinzaine d’années, une lassitude s’installe. Les résolutions laissent place à d’autres formes. Il s’agit là d’une remise en question contemporaine fondée sur la fatigue et la réinvention. Les intentions remplacent les objectifs binaires, elles tracent un cap sans mesurer l’échec. Les résolutions “douces” privilégient le petit pas, compatible avec le réel. Les anti-résolutions, enfin, revendiquent le droit de ne pas s’optimiser, de rester imparfait, parfois comme un geste politique. Cette évolution traduit une fatigue psychique, un besoin de douceur, et un désir de réconciliation avec le réel.
Cette obsession de la résolution individuelle est très occidentale. Ailleurs dans le monde, il existe d’autres rapports au changement. En Asie de l’Est, le Nouvel An est collectif, ritualisé, centré sur la purification et l’harmonie. Dans le monde musulman, l’amélioration passe par des temps spirituels collectifs. Dans de nombreuses sociétés africaines traditionnelles, le temps est pensé comme circulaire, on ne se transforme pas seul contre soi-même.
La résolution individuelle, évaluée en réussite ou en échec, est un produit de l’individualisme moderne, du protestantisme et du capitalisme et de plein de mots en isme.
À côté des promesses personnelles, les vœux collectifs, paix, empathie, dialogue, sont souvent tournés en dérision. On juge ces vœux vagues, impuissants, trop consensuels. Oui, ils peuvent paraître “bateau” mais ils sont indispensables. Et de toute manière ils persistent. Ils jouent un rôle rituel : ils disent ce qu’une société considère comme désirable. Ils créent un horizon commun, une étoile polaire plus qu’une feuille de route. Ils expriment aussi une conscience diffuse des limites et une nostalgie du collectif dans des sociétés fragmentées. Ils deviennent creux quand ils restent incantatoires, mais puissants lorsqu’ils s’incarnent dans des pratiques, des institutions, des contraintes. L’Organisation des Nations unies incarne cette tension avec ses idéaux universels, ses moyens imparfaits, son langage commun pourtant jugé indispensable. Mais il arrive que des idéaux changent réellement l’histoire.
Un vœu collectif n’est ni sincère ni creux par nature. Il le devient selon le coût qu’il implique, les conflits qu’il accepte et sa durée. Prenons la paix, elle a parfois été un simple outil de conservation de l’ordre. Mais elle a aussi été un moteur historique. Mahatma Gandhi fait de la non-violence une stratégie exigeante, conflictuelle, coûteuse, qui mène à l’indépendance de l’Inde. Nelson Mandela impose une empathie sans amnésie, via la Truth and Reconciliation Commission, permettant une sortie de l’apartheid sans guerre civile. Les accords d’Helsinki, jugés naïfs à leur signature, fourniront des outils décisifs aux dissidents de l’Est.
Sans viser si haut, le climat est devenu le vœu contemporain par excellence. « Agir pour le climat » est aujourd’hui le vœu collectif le plus partagé. Il repose sur un diagnostic scientifique solide, mais reste piégé par son consensus. Il devient creux lorsqu’il est sans coût réel, lorsqu’il individualise la responsabilité ou lorsqu’il évite le conflit social. Il devient opérant lorsqu’il s’incarne dans des contraintes, comme l’accord de Paris, ou dans le travail de cadrage du GIEC. À condition d’accepter le conflit, la redistribution et le temps long.
Ce que ces promesses disent de nous, c’est que nous voulons préserver l’avenir sans bouleverser le présent. Nous demandons aux individus de gérer des tensions produites collectivement. Nous oscillons entre désir de liberté et injonction à la performance. Les bonnes résolutions et les vœux collectifs ne sont pas des futilités de calendrier. Ils sont des indicateurs précieux de nos impasses et de nos aspirations.
Peut-être que le véritable enjeu n’est pas de promettre de faire mieux, mais de comprendre pourquoi nous nous demandons sans cesse de changer, seuls, face à des défis profondément collectifs.
Ici, dans le bassin minier de Montceau-les-Mines, on sait mieux que beaucoup d’autres que rien ne change par de simples promesses. L’histoire locale l’a appris, les transformations durables naissent quand le collectif s’organise, quand les efforts sont partagés, quand les mots se traduisent en actes concrets. En ce début d’année, peut-être que la vraie résolution n’est pas individuelle, ni spectaculaire, mais profondément locale : ne pas rester seuls face aux difficultés, continuer à faire société, et rappeler que l’avenir ne se construit pas contre les territoires, mais avec eux.
Gilles Desnoix


