Quand le plaisir parle la langue du carnage
Les tics de langage et le sens perdu des mots.
À Montceau News, nous avons la chance d’être lu par des personnes qui interrogent le sens des mots, des expressions, qui cherchent à comprendre ce que cela dit de nous et de notre société.
C’est le cas, cette fois-ci, avec l’expression « c’est une tuerie ». Nous nous sommes donc penchés sur la question.
À première vue, il s’agit d’un contresens révélateur d’un malaise contemporain.
L’expression « c’est une tuerie », utilisée aujourd’hui pour qualifier un plat délicieux, un spectacle réussi ou une expérience plaisante, constitue un contresens frappant lorsqu’on la confronte à sa signification littérale.
Une tuerie désigne originellement un massacre, un acte de violence extrême, une mise à mort collective ou particulièrement choquante. Employer ce terme pour exprimer un plaisir intense revient à détacher totalement le mot de la réalité qu’il nomme.
Cette déconnexion est d’autant plus problématique qu’elle s’inscrit dans un contexte mondial marqué par des tueries bien réelles, des conflits armés, des attentats, des fusillades, des violences de masse, des guerres asymétriques, des génocides, ou encore des violences policières.
Le mot tuerie n’est pas un vestige historique lointain ; il renvoie à une actualité brûlante, douloureuse, omniprésente dans les médias et dans la mémoire collective. Le détourner pour dire « c’est génial » ou « j’ai adoré » peut alors apparaître comme une forme d’aveuglement, voire d’indifférence symbolique à la souffrance d’autrui.
Dire « c’est une tuerie » pour tout et pour rien révèle aussi une difficulté à exprimer la joie autrement que par l’excès, par la violence métaphorique. Comme si l’intensité positive ne pouvait se dire qu’en empruntant le lexique du choc, de la destruction, de l’anéantissement. Ce glissement sémantique interroge. Il est symptomatique d’une tendance déjà bien établie qui touche toute la France et jusque dans le bassin minier, quels que soient les âges, les milieux sociaux, les lieux. Pourquoi faut-il convoquer l’imaginaire de la mort pour dire le plaisir ?
Que dit de nous une société qui normalise ce type d’images verbales dans un monde saturé de violences réelles, visibles et parfois insoutenables ?
En ce sens, l’usage banal de « c’est une tuerie » peut être perçu comme symptomatique d’une banalisation du mal par le langage, d’une perte de sens des mots et d’une forme de désensibilisation collective face à la gravité de ce qu’ils désignent à l’origine.
Il s’agit là d’un usage figuré, codifié et largement dédramatisé utilisé plus pour la futilité que pour la gravité. Il serait excessif de condamner cet usage sans tenir compte du fonctionnement réel de la langue. Le langage évolue, se transforme et repose largement sur des figures de style, notamment l’hyperbole. Dans ce cadre, « c’est une tuerie » s’inscrit dans une longue tradition d’expressions imagées où la violence est métaphorique, comme dans « être mort de rire, se tuer au travail, ça déchire, c’est à tomber, j’en ai bavé, c’est une boucherie, etc. »
Dans l’usage courant, notamment chez les jeunes générations, le mot tuerie est totalement désolidarisé de son sens premier. Il fonctionne comme un simple marqueur d’intensité positive, sans intention violente, sans référence consciente à des massacres réels. La plupart des locuteurs ne pensent ni à la mort ni à la souffrance lorsqu’ils l’emploient. Il s’agit d’un code linguistique partagé, efficace, expressif, qui permet de communiquer rapidement une émotion forte.
De plus, la langue n’est pas un outil moral neutre, mais un espace vivant, fait de décalages, de détournements et de jeux de sens. Exiger une correspondance stricte entre chaque mot et sa signification originelle reviendrait à figer la langue et à nier sa capacité d’adaptation. Dans ce contexte, « c’est une tuerie » n’est pas perçu comme une banalisation consciente de la violence, mais comme un cliché linguistique parmi d’autres, vidé de sa charge dramatique initiale.
Enfin, il faut reconnaître que l’interprétation choquante de l’expression dépend fortement de la sensibilité individuelle, de l’histoire personnelle et du contexte culturel. Ce qui en heurte certains, passe totalement inaperçu pour d’autres.
Que nous y voyions un simple détournement de sens ou un contresens dommageable, nous naviguons entre liberté linguistique, responsabilité symbolique et appauvrissement du langage. Il apparaît donc nécessaire de faire la part des choses.
D’un côté, il est légitime que certaines personnes soient profondément mal à l’aise avec l’usage de termes violents pour désigner des expériences positives, surtout dans un monde marqué par des souffrances endémiques et des violences structurelles. Leur malaise n’est ni excessif ni irrationnel : il repose sur une attention au sens des mots, à leur poids symbolique et à ce qu’ils charrient de réel.
D’un autre côté, il serait simpliste de réduire ces expressions à une forme de cynisme ou d’insensibilité volontaire. Elles relèvent souvent d’un automatisme linguistique, d’un tic de langage hérité d’un contexte social, médiatique et générationnel. La plupart du temps, il n’y a ni intention de choquer, ni conscience du décalage sémantique.
Cependant, ce débat met en lumière un enjeu plus large : l’appauvrissement du vocabulaire et la standardisation des émotions. À force d’utiliser toujours les mêmes expressions toutes faites, « c’est une tuerie, grave, de fou, incroyable, c’est clair », la langue perd en précision, en nuance, en richesse. Les mots forts deviennent des coquilles vides, et leur sens réel se dilue. La violence lexicale devient banale, tandis que la capacité à nommer finement le plaisir, la joie, l’émerveillement ou l’admiration s’érode.
En définitive, interroger ces expressions n’est pas une querelle de puristes, mais une réflexion sur notre rapport au monde, à la violence, et à la manière dont le langage façonne notre perception du réel. Sans censurer ni moraliser excessivement, il peut être salutaire de réapprendre à choisir ses mots, à en explorer la diversité et à redonner du sens là où l’habitude a tout aplati.
L’expression « c’est une tuerie » fait peut-être des victimes… Mais sans effusion de sang.
Dire « c’est une tuerie » pour un gâteau au chocolat, c’est, pour certains, applaudir debout avec une hache à la main. L’intention est festive, l’image est sanglante, et tout le monde fait comme si de rien n’était. Certains rient, d’autres tiquent, et le mot, lui, continue sa carrière tranquille, oscillant entre compliment enthousiaste et malaise discret.
Au fond, cette expression est un caméléon verbal : pour les uns, elle signifie simplement « j’ai adoré » ; pour les autres, elle sonne comme une sirène déplacée dans une conversation légère. Elle ne tue personne, mais elle fait parfois grincer des dents, ce qui est déjà une petite forme de dommage collatéral linguistique.
Alors, faut-il l’abolir ? Non. Mais peut-être la regarder en face et se demander pourquoi, pour dire que quelque chose est formidable, on choisit un mot qui évoque l’innommable. À force de crier « c’est une tuerie » pour un brunch, on finit par transformer la langue en champ de bataille émotionnel où plus rien n’est vraiment grave… sauf quand ça l’est vraiment.
Tout cela peut paraître futile ou grave, mais cela n’engage que ceux qui réagissent. On pourrait aller plus loin et dire que quand l’enthousiasme emprunte le vocabulaire de l’horreur, la langue applaudit pendant que le sens agonise.
Mais ce serait affirmer que, de nos jours, le mot est mort-vivant.
Gilles Desnoix


