Pénuries de médicaments : quand la gestion administrative gouverne la médecine
En France, la pénurie de médicaments n’est plus une anomalie passagère. Elle est devenue un fait structurel du système de santé.
Les chiffres, les dispositifs réglementaires et les consignes officielles montrent que ces tensions ne relèvent plus uniquement de crises ponctuelles, mais d’une transformation profonde de la manière dont les soins sont organisés, prescrits et priorisés. Cette évolution n’est pas sans conséquences sur la pratique médicale, l’autonomie des médecins et la conception même de la médecine moderne.
Quand la pénurie gouverne la médecine. Dans un cabinet médical du bassin minier de Montceau-les-Mines, la scène est devenue banale. Le médecin explique à sa patiente que le traitement pour son cœur a changé. Non pas parce que son état a évolué, mais parce que le médicament habituel est introuvable. « On remplace les pilules bleues par des rouges », pourrait-il dire. Et cette phrase résumerait à elle seule une réalité qui s’impose partout en France, mais avec une brutalité particulière dans les territoires déjà fragilisés : la pénurie de médicaments est devenue une composante ordinaire du soin.
Une pénurie devenue structurelle Depuis plusieurs années, les chiffres de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) s’accumulent : milliers de signalements de ruptures, tensions chroniques sur des médicaments essentiels, plans d’urgence répétés.
Ce ne sont plus des accidents isolés, mais les symptômes d’un système déséquilibré.
Dépendance à des chaînes de production mondialisées, choix industriels guidés par la rentabilité, stocks insuffisants, arbitrages économiques : la liste des causes est connue. Et pourtant, la pénurie s’installe.
Dans les territoires, une double peine. À Montceau-les-Mines et dans l’ensemble du bassin minier, la pénurie ne frappe jamais seule. Elle s’ajoute à la désertification médicale, aux temps d’attente, aux cabinets qui ferment, aux médecins débordés.
Quand un traitement manque dans une grande métropole, une alternative est parfois trouvée rapidement. Quand il manque dans un territoire déjà sous-doté, c’est souvent une consultation de plus, un délai supplémentaire, parfois un renoncement pur et simple.
À cela s’ajoute la réalité économique. Dans ces zones marquées par le chômage, les petites retraites et la précarité, beaucoup retardent ou abandonnent les soins. Changer de traitement, multiplier les rendez-vous, avancer des frais, comprendre une substitution imposée : tout cela devient un obstacle de plus.
Une médecine sous consignes. Face aux pénuries, l’ANSM publie des recommandations : limiter les initiations de traitement, privilégier certaines alternatives, réserver les médicaments disponibles à des usages précis. L’Assurance maladie encadre ensuite la prescription par des règles de remboursement, des référentiels de « bon usage », des contrôles.
Sur le papier, ces consignes sont présentées comme temporaires et pragmatiques.
Dans la réalité, elles deviennent le cadre ordinaire de la prescription. Le médecin continue de diagnostiquer, mais prescrit de plus en plus en fonction de ce qui est disponible, et non de ce qui serait idéal pour le patient. La tension officiellement documentée début 2026 concerne clairement le propranolol 40 mg comprimé l’ANSM, dans ce cas précis mais elle le fait aussi pour d’autres prescrition comme le Levotyrox) développe une stratégie très explicite : « éviter les nouvelles initiations quand on peut, basculer vers alternatives, sécuriser la continuité pour les patients déjà traités, et compléter par des lots dérogatoires »
Une expertise de plus en plus encadrée. Les organisations de médecins le disent clairement : il ne s’agit pas de refuser la gestion collective de la rareté. Mais la pénurie transforme le métier. Le médecin devient un gestionnaire de contraintes, un médiateur entre des consignes administratives et des patients inquiets. Il reste responsable, mais avec une autonomie réduite.
Dans des territoires comme le bassin minier, cette tension est encore plus visible. Le praticien connaît ses patients, leurs conditions de vie, leurs difficultés financières. Il sait que chaque changement de traitement peut être un facteur de rupture. Pourtant, il doit appliquer des règles qui lui échappent.
Des patients qui décrochent. Du côté des patients, la lassitude et l’incompréhension dominent. Changer plusieurs fois de médicament, entendre que « c’est équivalent », sans toujours le ressentir comme tel, alimente le doute. Pour certains, la pénurie devient la goutte de trop. On reporte un rendez-vous, on espace les prises, on renonce. Dans les territoires populaires, la pénurie accélère le non-recours aux soins.
Une santé de plus en plus administrée Peu à peu, la médecine glisse vers une logique de gestion : stocks, flux, priorités, conformité. Le soin devient un problème technique à administrer. La responsabilité reste individuelle, celle du médecin, mais la décision est de plus en plus collective et administrative. L’expertise médicale subsiste, mais elle s’exerce dans un cadre étroitement balisé.
Une question politique ouverte. Les responsables politiques reconnaissent la gravité du problème. On parle de souveraineté sanitaire, de relocalisation, de médicaments essentiels.
Mais sur le terrain, les réponses restent surtout des outils de gestion, pas une transformation profonde. Dans des territoires comme Montceau-les-Mines, cette situation pose la question simple et brutale de savoir comment garantir un accès réel aux soins quand la pénurie, la désertification médicale et la précarité s’additionnent ?
La pénurie de médicaments n’est pas seulement un problème industriel ou logistique.
Elle révèle une transformation silencieuse de la médecine, particulièrement visible dans les territoires oubliés. Une médecine où le médecin soigne encore, mais sous contrainte. Une médecine où l’administration pèse de plus en plus sur l’acte de soin. Une médecine où certains patients, découragés, finissent par renoncer.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment gérer la pénurie, mais quelle médecine et quelle égalité d’accès aux soins la France veut encore garantir, notamment dans ses territoires les plus fragiles.
Gilles Desnoix
Sources : Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), ministère de la Santé et de la Prévention, Assurance maladie, Vidal, Cour des comptes européenne, Capital, AMASanté, Académie nationale de médecine, Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), rapports parlementaires – Sénat, associations de patients (psychiatrie, maladies chroniques).


