L’ère des milliardaires : « quand la richesse se concentre, la société se fracture ».
En France, de Montceau-les-Mines aux fortunes records : le grand décrochage.
Oxfam titre : « La décennie des milliardaires ». L’ONG parle de la concentration des richesses et de l’accroissement de la fracture territoriale.
Montceau News va faire une lecture du sujet à partir du cas français et du bassin minier de Montceau-les-Mines.
Les années 2020 marquent une rupture nette dans l’histoire contemporaine des inégalités. Pour la première fois, le monde compte plus de 3 000 milliardaires, et surtout, jamais leurs patrimoines n’ont augmenté aussi rapidement, à un rythme très supérieur à celui de l’économie mondiale. Cette dynamique n’est pas un simple effet de conjoncture lié à la reprise post-covid : elle révèle un décrochage structurel entre la création de richesse globale et sa répartition, avec une concentration sans précédent au sommet.
Entre 2019 et 2025, la fortune cumulée des milliardaires a doublé, alors que le PIB mondial progressait beaucoup plus lentement. L’année 2024-2025 illustre cette tendance extrême : en douze mois, la richesse des milliardaires a augmenté davantage que le revenu annuel cumulé de la moitié la plus pauvre de l’humanité. Oxfam parle à ce titre d’une véritable « décennie des milliardaires », non pas parce qu’ils existeraient davantage qu’avant, mais parce qu’ils s’enrichissent plus vite, plus massivement et plus durablement que le reste de la société.
En France l’enrichissement est dominé par l’industrie du luxe. En effet, la France constitue un cas emblématique. Elle compte désormais 53 milliardaires, dont la richesse cumulée dépasse celle détenue par les 50 % les plus pauvres de la population. Cette situation est d’autant plus frappante que la structure des grandes fortunes françaises est très concentrée sectoriellement. Le luxe en est la source principale : mode, maroquinerie, cosmétique, spiritueux, marques mondiales à forte valeur symbolique. Ces groupes bénéficient d’une clientèle internationale très solvable, peu sensible aux crises, et disposent d’un pouvoir important sur les prix. La richesse qui en découle repose moins sur l’emploi que sur la rente de marque, la valorisation financière et la concentration du capital. D’ailleurs l’emploi est souvent une variable d’ajustement.
À côté du luxe, on retrouve d’autres sources importantes de grandes fortunes comme l’industrie lourde et la construction (souvent liées à des groupes familiaux et à la commande publique), l’agroalimentaire industriel (fondé sur la concentration des filières et les volumes), l’énergie et les ressources (soumises aux prix mondiaux et aux tensions géopolitiques), ainsi que les télécoms et certaines activités technologiques. Un point commun relie ces secteurs : ils sont très capitalistiques, peu intensifs en emploi, et largement mondialisés. L’enrichissement y progresse bien plus vite que les salaires.
Nous retrouvons des logiques similaires dans ce qui constitue un phénomène mondial. Même si, à l’échelle mondiale, le tableau est plus diversifié il obéit aux mêmes logiques. Les technologies et plateformes numériques dominent largement le classement des grandes fortunes, notamment aux États-Unis et en Asie. Elles reposent sur des effets de réseau, des positions quasi monopolistiques et des valorisations boursières massives. La finance et l’investissement constituent une autre source majeure d’enrichissement, souvent déconnectée de l’économie réelle et de l’emploi. Les secteurs de l’énergie, des matières premières et de l’immobilier jouent également un rôle central, en particulier dans les périodes de crise ou de tensions internationales, où les rentes explosent.
Dans l’ensemble, ces formes de richesse ont un trait commun : elles bénéficient très peu du “ruissellement” vers le reste de la société. L’idée selon laquelle l’enrichissement du sommet profiterait mécaniquement à tous est largement infirmée par les données.
Dans la réalité il existe un indubitable décrochage avec le niveau de vie moyen. En France, cette concentration s’opère dans un contexte social dégradé. Le niveau de vie médian stagne, tandis que la pauvreté progresse fortement. Près de 10 millions de personnes vivent désormais sous le seuil de pauvreté, soit plus de 15 % de la population. Les écarts se creusent entre revenus du capital et revenus du travail, mais aussi entre territoires. La comparaison est éloquente : un milliardaire français gagne en quelques dizaines de minutes l’équivalent du salaire annuel moyen. Dans le même temps, une part croissante de la population peine à faire face aux dépenses essentielles (logement, énergie, alimentation), malgré le travail.
Nous possèdons un étalon territorial de l’inégalité : Montceau-les-Mines. C’est ici que le détour par Montceau-les-Mines et son bassin minier prend tout son sens. Ancien territoire de production industrielle et énergétique, Montceau incarne ce que l’on pourrait appeler le « pays réel » face aux dynamiques de la richesse mondialisée. Le revenu médian y est nettement inférieur à la moyenne nationale et le taux de pauvreté atteint environ 22 %, soit bien au-dessus du niveau français. Le chômage y reste structurellement plus élevé, malgré les efforts de reconversion.
Montceau rappelle une réalité souvent absente des graphiques globaux : la richesse nationale a été produite dans des territoires comme celui-ci, au prix d’un travail pénible, de risques sanitaires et de destructions environnementales, sans que ces territoires n’en aient durablement capté les fruits. Aujourd’hui, alors que les grandes fortunes sont de plus en plus mobiles et déterritorialisées, les territoires populaires restent, eux, fixes, dépendants de l’emploi local, des services publics et de la redistribution.
Le cœur du problème est politique dans un système sous tension concernant la fiscalité, l’emploi, la redistribution. Les grandes fortunes tirent l’essentiel de leurs revenus du capital, peu taxé, facilement optimisable et souvent internationalisé. La contribution fiscale effective des plus riches progresse beaucoup moins vite que leurs patrimoines. En parallèle, la charge fiscale repose de plus en plus sur le travail et la consommation, pesant davantage sur les classes populaires et moyennes. Sur le plan de l’emploi, les secteurs dominants des milliardaires créent relativement peu de postes au regard des profits générés. La croissance de la richesse ne se traduit ni par une hausse équivalente de l’emploi, ni par une amélioration proportionnelle des salaires. La redistribution devient alors le principal amortisseur, mais elle est fragilisée par l’érosion des recettes fiscales et l’augmentation des besoins sociaux.
La « décennie des milliardaires » ne pose pas seulement une question d’inégalités de revenus ou de patrimoine. Elle interroge le modèle économique, la justice fiscale, l’équilibre territorial et, à terme, la cohésion démocratique.
Vue depuis Montceau-les-Mines, cette décennie n’apparaît pas comme un succès collectif, mais comme le symptôme d’un système où la richesse se concentre au sommet, tandis que les territoires populaires continuent de porter le poids des ajustements sociaux et économiques.
La question politique centrale n’est donc plus de savoir si ces inégalités existent, mais jusqu’où une société peut accepter une telle concentration de richesse sans remettre en cause son contrat social, son équilibre territorial et sa légitimité démocratique.
Gilles Desnoix
Sources : Oxfam, Forbes, Insee, Banque mondiale, OCDE, Le Monde, Alternatives Économiques, Les Échos, The Economist, Financial Times


