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lundi 9 février 2026 à 04:01

La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.

Le bruit, le doute et le café froid



 

La Claudine aime les week-ends car ils permettent d’oublier, pendant quarante-huit heures, que le monde adore les mauvaises nouvelles. Le café y refroidit tranquillement, sans urgence. Et puis l’info en boucle arrive le vendredi soir et se répercute tout le weekend en boucle dans des « spéciales » de la journée.

C’est le raz-de-marée informationnel, avec ses alertes, ses notifications, ses révélations sur l’affaire Epstein qui revient, encore, comme une chanson qu’on n’a jamais demandée mais que tout le monde connaît par cœur.

La Claudine se dit qu’il fut un temps où les scandales passaient. Ils faisaient du bruit, dérangeaient les repas du dimanche, puis s’éloignaient. Aujourd’hui, ils s’installent. Ils ont leur série, leurs épisodes, leurs rebondissements. On ne les suit plus, on vit dedans. L’affaire Epstein est devenue un décor permanent, un fond d’écran moralement douteux. On ne cherche plus vraiment à comprendre. On regarde, on soupire, on partage. Un peu comme une météo anxiogène : attention, risque élevé de cynisme aujourd’hui.

 C’est assez hypnotique, dans les documents, parfois, apparaissent des noms connus, des responsables, des puissants, des respectables, ou supposés tels. Alors le réflexe est immédiat : évidemment. Pas besoin d’enquête longue, pas besoin de nuance. Le soupçon est devenu un réflexe de défense. En France, il est bien entraîné. Il court vite, il saute haut, il ne se fatigue jamais. La politique ressemble alors à une vieille pièce dont on connaît déjà la fin, mais qu’on continue à regarder par habitude.

Pourtant la Claudine se dit que les journalistes travaillent, sérieusement, souvent. Mais autour, ça tourne. Les plateaux s’agitent, les titres crient, les experts s’invitent. Tout devient urgent, tout devient « historique ». Le moindre document ressemble à une révélation biblique. Et le public observe, perplexe, ce grand manège de l’information.

Qui croire, qui attendre, qui zapper ? Par prudence, on fait un peu des trois. Des millions de pages rendues publiques. Sur le papier, c’est magnifique. Dans la vraie vie, c’est irréaliste. Personne ne peut tout lire, personne ne peut tout comprendre.

Alors on picore. Un extrait ici, une capture d’écran là, un résumé ailleurs. La vérité devient un puzzle sans modèle. On contemple les pièces, sans toujours savoir ce qu’elles dessinent.

Autre nouveauté de l’époque, qui désole tant la Claudine, la justice en direct. Avant, on attendait. Aujourd’hui, on commente. On accuse, on débat, on tranche, parfois avant même le café du matin. Les réputations se froissent plus vite qu’un journal gratuit. Les coupables se perdent dans le bruit, les innocents aussi. Tout le monde marche sur un fil.

Face à tout cela, on pourrait s’indigner tous les jours, à plein temps. Mais on est fatigués. Fatigués d’être outrés, fatigués de vérifier, fatigués de douter. Alors on lève les yeux au ciel, on fait défiler, on passe à autre chose. La Claudine fait parfois comme tout le monde, mais ce n’est pas de l’indifférence, c’est de la survie mentale.

L’affaire Epstein ne parle pas seulement de crimes, la Claudine en a conscience, elle parle de nous. De notre fascination pour le sombre, de notre méfiance envers les puissants, de notre difficulté à croire sans naïveté, de notre besoin de comprendre sans toujours y parvenir.

Elle montre une société lucide, mais épuisée, exigeante, mais désorientée, un peu comme quelqu’un qui voudrait manger sainement dans une gare bondée. On a longtemps cru que révéler, c’était régler, que montrer, c’était réparer. Ce n’est pas vrai.

La vérité a besoin de calme, de temps, de confiance. Sans cela, elle se transforme en bruit, un bruit de fond permanent auquel on finit par ne plus prêter attention.

La Claudine aime les week-ends, mais parfois, le lundi est utile. Il oblige à regarder derrière les écrans, les documents, les polémiques, à voir une société qui cherche encore comment se parler sans s’abîmer, une société qui sait beaucoup de choses, mais qui se demande encore : qu’est-ce qu’on en fait, ensemble ?

 

Gilles Desnoix

 

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