Poème
" J’aime ma ville "
J’aime ma ville.
J’y vis
comme on porte un vieux blouson
qui sent la pluie, le tabac froid
et les retours tardifs.
Je ne la vois plus.
Ses façades passent
comme des visages dans le métro,
je marche dedans
les yeux pleins d’habitudes.
Les trottoirs ne me parlent plus,
les graffitis sont devenus du papier peint,
les sirènes une berceuse métallique.
Mais qu’on la critique.
Qu’on dise qu’elle est sale,
bruyante, mal foutue,
qu’on crache sur ses immeubles fatigués
et ses hivers trop longs
et elle me remonte dans la peau
comme une fièvre.
D’un coup je la vois.
Ses vieux murs sous le soleil bas,
les arbres têtus entre deux parkings,
les cafés qui tiennent debout
malgré les dettes et les humeurs.
Elle me revient dans la gorge.
Je la défends
comme on défend un frère bancal.
J’aime ses habitants.
Même ceux qui râlent pour rien,
ceux qui doublent sans clignotant,
ceux qui parlent trop fort au téléphone
et me fatiguent dès le matin.
Ils m’exaspèrent, oui.
Ils me ressemblent trop.
Mais qu’on les traite d’arriérés,
de rustres,
de gens qui ne comprennent rien
et je me sens l’un d’eux
jusqu’au bout des ongles.
On a la même pluie sur la nuque,
la même poussière sous les chaussures.
On partage la même fatigue
et la même manière de tenir debout
sans demander pardon.
J’aime ma vie ici.
Même si je me centre d’abord sur moi,
mes factures,
mes parcours cabossés,
mes petites victoires silencieuses.
Je fais ma route
sans lever l’œil très haut.
Mais quand je vois les drames ailleurs,
les villes submergées,
les gens qui fuient
avec leur maison dans un sac plastique
alors ma rue me paraît sacrée.
Râpeuse.
Rude.
Mais à moi.
Un amour qui colle aux semelles.
Qui ne s’excuse pas.
Qui ne lâche rien.
Ma ville,
c’est une cicatrice que je caresse
même quand elle me gratte.
On peut la critiquer avec moi.
Mais pas sans moi.
Gilles Desnoix


