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vendredi 20 février 2026 à 05:15

La fabrique du narratif

Quand l’image remplace l’argument et le récit devient produit d’appel



 

Tous les matins, à la radio ou à la télévision, le rituel est désormais bien rodé. « Et vous, qu’en pensez-vous ? », « Donnez-nous votre avis ! ». À peine une information est-elle évoquée qu’elle est aussitôt entourée d’un décor, d’un ton, d’un angle, d’un récit prêt à l’emploi. Les auditeurs sont invités à réagir… mais dans un cadre déjà balisé. Le problème est posé, les personnages distribués, les émotions suggérées. Le narratif est là, installé, avant même que la discussion commence.

Et nous participons, café à la main, à ce grand théâtre matinal du réel. Montceau News livre l’information, ne la transforme pas, ne l’aménage pas. Les lecteurs de Montceau News sont à même d’y trouver ce qui les intéresse sans que l’on ait besoin de leur tenir la main à la lecture.

 

On parle beaucoup du « narratif ». Le mot est partout : dans la politique, la communication, les médias, les entreprises, jusque dans les conversations ordinaires. Il sert à expliquer les succès électoraux, les campagnes marketing, les crises internationales, et même les conflits familiaux. Derrière cette omniprésence, il ne s’agit pas seulement d’une mode de langage. Il révèle une transformation profonde : raconter est devenu aussi important, parfois plus, que démontrer.  Dans Montceau News, nous avons beaucoup écrit sur les glissements sémantiques, en voilà encore un autre.

 

À l’origine, le narratif n’est pourtant qu’un terme technique. Il désigne la manière de construire un récit. Depuis toujours, les sociétés se racontent.

L’historien Hérodote organisait déjà les faits en histoires compréhensibles. Mais aujourd’hui, le mot ne décrit plus seulement une forme, il désigne une stratégie. On ne cherche plus seulement à comprendre ce qui s’est passé ; on cherche à orienter la manière dont cela sera perçu. Ce glissement s’explique d’abord par une évidence : nous vivons dans un excès d’informations. Dans ce flux permanent, l’individu ne peut plus tout analyser. Il sélectionne, simplifie, émotionnalise.

 

Le narratif devient un raccourci cognitif, un fil conducteur mental. Autrement dit, une boussole dans la tempête.

La communication politique et la communication commerciale ont parfaitement compris cette mutation. Elles utilisent désormais les mêmes recettes. Les partis racontent des trajectoires, les marques racontent des vies. Les uns vendent des programmes, les autres des produits, mais tous vendent des histoires. L’électeur devient un consommateur de récits ; le consommateur, un électeur de marques.

Les campagnes contemporaines en fournissent des exemples frappants. Le succès de Barack Obama a reposé sur une narration d’ascension et d’espoir. Celle de Donald Trump sur la rupture et la transgression. Les styles diffèrent, les mécanismes sont identiques : simplifier, incarner, polariser. Le marketing procède de même. On ne vend plus une chaussure, mais la victoire sur soi. On ne vend plus un savon, mais la pureté morale. On ne vend plus une voiture, mais la liberté. Et chacun a intégré cela, l’a fait sien et ainsi des concepts pas toujours compris, des détournements de sens, deviennent des éléments de langage compris par tous, même si leur finalité échappe à beaucoup.

 

Le paradoxe est que cette inflation de récits s’accompagne d’une réduction. L’un des phénomènes les plus marquants est la condensation identitaire.

Un individu peut être résumé à une image, une phrase ou un moment. La diplomate Nikki Haley a été largement caricaturée à partir d’une expression d’agacement lors d’une réunion internationale. La militante Greta Thunberg est devenue, selon les publics, un symbole ou une caricature. Le président Emmanuel Macron reste associé à certaines formules sorties de leur contexte. L’instant devient identité.

Ce phénomène ne concerne pas seulement les puissants. Il touche chacun. Une vidéo virale, un extrait malheureux, et voilà une réputation résumée. Nous sommes tous potentiellement des personnages secondaires d’un mème global.

 

Cette évolution nourrit un discours nostalgique : celui de l’appauvrissement du langage, de la disparition du vocabulaire, de la fin de l’écriture. Mais la réalité est plus subtile. Jamais l’humanité n’a autant écrit. Messages, commentaires, publications : la production textuelle explose. Ce qui change, c’est la forme. L’écriture devient rapide, conversationnelle, fragmentée. Le mème, mélange d’image et de texte, constitue un nouveau langage. Il est à la fois superficiel et inventif, ironique et efficace, honni et recherché.

 

Il y a là un autre paradoxe : la superficialité peut produire de la profondeur. Une image humoristique peut cristalliser une critique sociale. Une phrase courte peut révéler une fracture politique. L’humour devient une arme douce. La satire, une forme de participation. À Montceau News, nous essayons d’utiliser ces armes à bon escient, mais elles font partie des ingrédients indispensables pour la « lisibilité » d’un texte, parfois long, souvent lu de manière transversale.

Mais les risques sont réels. La simplification permanente favorise la polarisation. Les nuances disparaissent. La complexité devient suspecte. Les individus sont figés dans des rôles. La discussion se transforme en confrontation émotionnelle.

Et pourtant, un mouvement inverse existe. Podcasts, enquêtes longues, documentaires, séries approfondies rencontrent un succès massif. Les formats courts n’ont pas supprimé le désir de comprendre. Ils coexistent avec lui. L’époque navigue entre zapping et immersion.

 

Au fond, le narratif n’est ni une manipulation généralisée ni un déclin irrémédiable. Il est une réponse à un monde incertain et saturé. Il permet de donner du sens, mais aussi de simplifier à l’excès. Il peut démocratiser la parole, tout en favorisant la caricature.

La question n’est donc pas de condamner le narratif, ni de l’ériger en clé universelle. Il faut plutôt apprendre à le reconnaître. Derrière chaque information, chaque publicité, chaque débat matinal, se cache une mise en scène du réel, une mise en perspective orientée. Cela ne signifie pas que tout est faux ; cela signifie que tout est raconté.

 

À nous, auditeurs pressés et téléspectateurs réveillés, de faire la part des choses. Écouter les récits, oui. Mais aussi chercher les faits, les contextes, les contradictions. Accepter l’image, sans oublier la profondeur. Et, de temps à autre, résister à la tentation de donner notre avis avant même d’avoir compris la question. Après tout, il est encore permis de boire son café en silence, sans participer immédiatement à la grande conversation universelle. C’est peut-être, aujourd’hui, le geste le plus subversif qui soit. C’est la mission que s’est fixée Montceau News.

 

Gilles Desnoix

 

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