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lundi 23 février 2026 à 04:43

La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.

Quand l’eau revient, l’inertie déborde et ce sont toujours les mêmes qui épongent



 

 

Depuis des jours et des jours, la Claudine entend parler d’inondations, elle les voit en se promenant, elle connaît des familles qui ont eu le malheur de voir la Bourbince s’introduire chez elles sans demander la permission.

La Claudine le sait, dans le bassin minier comme ailleurs, les inondations ne sont pas seulement “un coup du sort”. Elles révèlent des choix d’aménagement et des retards accumulés. Depuis des décennies, l’État, les experts, les agences de l’eau, les élus locaux savent expliquer le mécanisme : plus on urbanise et plus on imperméabilise, plus l’eau ruisselle vite, charge les routes et les fossés, sature les réseaux, déborde dans les rues, envahit les maisons, et emporte avec elle des polluants (hydrocarbures, boues, eaux usées quand les réseaux déversent).

Et dans le bassin minier, ce sont des familles qui, à l’arrivée, sont épuisées, des commerces qui se retrouvent à genoux, des écoles que l’on doit fermer, et des quartiers entiers qui vivent avec la peur de “la prochaine”.

La Claudine a consulté les chiffres nationaux qui donnent une idée de l’ampleur du phénomène. L’inondation est le premier risque naturel en France. Les services de l’État estiment 17,1 millions d’habitants exposés aux inondations par débordement de cours d’eau (dont 16,8 millions en métropole).  Et sur les territoires jugés les plus critiques (les “TRI”, territoires à risque important d’inondation), on compte 2 560 communes concernées.

En Bourgogne-Franche-Comté, le risque est très concret : une analyse Insee rappelle que, dans plusieurs grandes villes de la région (dont Chalon-sur-Saône et Mâcon), des milliers d’habitants vivent en zone inondable, et souligne aussi que la vulnérabilité sociale (pauvreté, précarité) se retrouve davantage dans ces zones. Autrement dit : l’eau n’inonde pas au hasard. Elle frappe plus durement là où l’urbanisation s’est faite vite, là où l’entretien des milieux et des réseaux n’a pas suivi, là où les habitants ont moins de marges pour réparer, se reloger, refaire.

Mais la Claudine s’énerve car le drame, c’est que cette histoire n’est pas nouvelle. Depuis les années 1970, on annonce, on réglemente, on cartographie, on promet la prévention. Et pourtant, on a longtemps continué à construire “en zone connue”, à rogner les sols naturels, à renvoyer les travaux à plus tard, faute de budgets, de courage politique ou parce que “ça n’arrive pas tous les ans”. Sauf qu’aujourd’hui, avec des pluies plus intenses et des sols plus durs, ça arrive plus souvent… et les sinistrés n’ont plus le luxe d’attendre.

Il n’est pas facile de quantifier le problème car, en France, il n’existe pas un seul compteur officiel de “communes en zone inondable” au sens strict, parce que la notion de “zone inondable” peut renvoyer à des cartes d’aléas (atlas, études hydrauliques), des périmètres réglementaires (PPRi/PPRI) ou des périmètres de la Directive inondation (TRI, cartographies associées). La Claudine a compris que pour donner des chiffres solides, il faut s’appuyer surtout sur cette documentation et c’est la jungle. Il faut de la patience, des thermos de café et du paracétamol.

En France, d’après les chiffres trouvés par la Claudine, 2 560 communes sont dans un TRI (territoires à risque important d’inondation), près de 10 900 communes sont couvertes par un plan de prévention “inondation” (PPRI/PPRi) (hors submersion marine), selon Géorisques.  Donc le risque est connu, documenté, et pourtant…

En Bourgogne–Franche-Comté, un rapport de la CCR (fonds Barnier/prévention) indique qu’environ 1 175 communes de la région sont couvertes par un PPR prescrit ou approuvé (tous risques confondus), soit “environ 30 % des communes de la région”. Côté “inondation” au sens Directive inondation, la région dispose de 6 TRI cartographiés.

En Saône-et-Loire, un document de stratégie locale (SLGRI) indique que le périmètre couvre 88 communes, dont 19 dans l’Ain : cela fait 69 communes en Saône-et-Loire rien que pour ce périmètre de stratégie (Val de Saône). Ceci constitue un minimum, pas un total départemental. Pour obtenir cela, il conviendrait d’analyser l’ensemble des listes et cartes (PPRI par vallée, secteurs Saône/Loire/Bourbince/Arroux, etc.), mais l’addition “propre” en un nombre unique n’est pas consultable en tant que telle. Tout ce que la Claudine a pu comprendre, c’est que la Saône-et-Loire est un territoire structurellement exposé.”

Ce qui fait bouillir la Claudine, c’est que depuis les années 1970, il a été dit, installé, prévu des tonnes de choses et que les résultats ont tardé et se font encore attendre 56 ans après.

Le 7 janvier 1971, la France crée pour la première fois un ministère spécifiquement consacré à l’environnement, appelé alors ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement, confié à Robert Poujade, souvent considéré comme le premier ministre de l’Environnement en France.

 À partir de là, le discours public s’élargit : eau, risques, qualité de vie. Mais l’aménagement du territoire reste dominé par l’équipement, la route, le foncier. En 1982 est institué le régime CatNat (catastrophes naturelles). Cette création était indispensable pour indemniser. Mais les critiques n’ont pas tardé à pointer sa logique “on répare après” plutôt que “on empêche avant”. En 1995, la loi Barnier crée les PPR Plan de Prévention des risques, dont les PPRi/PPRI). Il s’agit d’un document réglementaire élaboré par l’État (le préfet), qui sert à identifier les zones exposées à des risques naturels, à encadrer l’urbanisation, à protéger les habitants et les biens, à réduire la vulnérabilité des territoires. Ce fut un tournant majeur. Ayant pour objectif de maîtriser l’urbanisation en zones exposées, d’imposer des prescriptions, d’interdire certains secteurs, de réduire la vulnérabilité. Noble cause, mais forte inertie, voire grosses résistances. La Claudine a bien conscience que l’objectif s’est heurté à mille obstacles, administratifs, politiques, judiciaires et administratifs.

Dans les années 2000/2010, on a assisté au déploiement des PPRI/PPRi, mais ce fut lent, sinueux et difficile du fait de cartographies parfois lentes, de pressions locales pour “assouplir”, de dérogations, et surtout du fait d’une imperméabilisation continue (zones commerciales, parkings, lotissements, voiries), pendant que les réseaux et les milieux peinaient à suivre.

En 2007, une directive inondation de l’Union Européenne fixait un cadre commun (évaluer, cartographier, planifier). En France, la traduction de cette directive a donné les TRI et des plans de gestion. Les territoires à risque important d’inondation sont des zones identifiées par l’État comme prioritaires en matière de prévention des inondations, parce qu’elles concentrent beaucoup d’habitants, des activités économiques, des infrastructures sensibles, ou des enjeux stratégiques.

Du coup, l’État peut dire “voilà les territoires prioritaires”, sauf qu’ensuite il faut financer et arbitrer. La Claudine se dit : « C’est bien, on sait, on cartographie, on organise… mais on se heurte encore et toujours au foncier, aux budgets et à l’urgence. »  Le risque est officiellement identifié sur une large partie du pays. En parallèle, l’État affiche une doctrine qui est de mieux prendre en compte le risque dans l’aménagement et de réduire le coût des dommages. Sauf que lorsque ce n’est “pas fait ou pas assez fait”, on en revient toujours sur les difficultés habituelles comme stopper réellement l’urbanisation en zones exposées (ou la conditionner fortement), désimperméabiliser et remettre du sol vivant, adapter les réseaux (pluvial/assainissement) aux nouvelles réalités (pluies intenses, ruissellement), réduire la vulnérabilité des bâtiments existants (diagnostics, batardeaux, rehaussements, continuité des services). Car dans les faits, assumer le “recul” quand il est rationnel (rachat, relocalisation) s’avère très souvent politiquement explosif.

La Claudine se dit que l’on ne peut plus dire qu’on ne savait pas : près de 10 900 communes ont un plan inondation (PPRi/PPRI) et 2 560 communes sont classées en territoires à risque important ; qu’en Bourgogne–Franche-Comté, des dizaines de milliers d’habitants vivent en zone inondable, et la précarité y est souvent plus forte : quand l’eau monte, l’injustice monte avec.” Et que pour terminer, en Saône-et-Loire, rien que sur le Val de Saône, le périmètre de stratégie locale couvre 69 communes côté département ; donc l’exposition n’est pas marginale, elle structure le territoire.

 

Après s’être bien monté le bourrichon avec toutes ces données et ces constats, les pensées de la Claudine reviennent vers ces habitants qui n’en peuvent mais et qui subissent les résultats de politiques parfois anciennes que l’on n’a pas réussi à appliquer pour le bien de tous.

 Mais la Claudine pense qu’il faut faire montre d’optimisme, car « ça peut toujours être pire ».

 

Gilles Desnoix

 

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