Nos défauts, ces grands architectes
Les passions qui nous gouvernent
Entre les guerres qui ravagent encore des régions entières du monde, les tensions internationales qui semblent se multiplier, et jusque dans nos débats les plus locaux, élections municipales dans lesquelles nous nous trouvons et nous agitons, querelles d’aménagement, rivalités politiques, une question revient avec une insistance presque troublante : qu’est-ce qui pousse les humains à agir ainsi ?
Cette question me passionne et me fait m’interroger sur nous et sur moi. Derrière les discours, les idéologies et les intérêts, il y a toujours quelque chose de plus ancien et de plus profond : les défauts humains. L’orgueil, la peur, l’ambition, la jalousie, l’avidité, mais aussi l’espoir, la loyauté ou la compassion. Depuis des millénaires, religions et philosophies tentent de comprendre ces forces qui nous habitent. Car elles ne façonnent pas seulement nos vies privées ; elles ont contribué à bâtir des empires, déclenché des guerres, inspiré des œuvres d’art et forgé les institutions qui organisent nos sociétés.
Toutes les civilisations ont tenté de nommer et de comprendre ce qui dévie l’humain de la sagesse. La sagesse est un idéal éthique, aussi dite vertu, désignant généralement la capacité de gouverner ses passions par la raison, l’expérience et le sens du bien commun. Elle conduit les hommes parce qu’elle apparaît comme l’idéal opposé aux défauts humains : comprendre nos faiblesses pour mieux les maîtriser et orienter nos actions vers une vie plus juste et équilibrée.
Dans la tradition chrétienne, les péchés capitaux, orgueil, avarice, jalousie, colère, luxure, gourmandise et paresse, sont vus comme les racines du mal moral.
Dans la philosophie grecque, la faute majeure n’est pas le péché mais la démesure, cette « hybris » qui pousse l’homme à dépasser les limites raisonnables.
Dans le bouddhisme, les causes de la souffrance humaine sont résumées en trois « poisons » : l’ignorance, l’attachement et l’aversion.
Ce sont trois traditions très différentes, mais partant d’une intuition commune : l’humain est traversé par des forces contradictoires qui peuvent construire autant qu’elles peuvent détruire. Ces forces prennent chez l’humain le nom de passion. C’est-à-dire une émotion ou un désir intense qui s’impose à l’esprit et peut influencer fortement les jugements et les actions, parfois au détriment de la raison.
Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire pour voir ces passions à l’œuvre. L’orgueil a fait tomber des puissants. La campagne de Russie de Napoléon Bonaparte en 1812 est souvent interprétée comme l’exemple classique d’une ambition devenue démesure. Convaincu de sa supériorité stratégique, l’empereur engage son armée dans une aventure qui finira par précipiter la chute de son empire.
La jalousie politique a renversé des régimes. L’assassinat de Julius Caesar en 44 avant notre ère naît d’un mélange explosif d’ambition personnelle et de peur de perdre le pouvoir parmi les sénateurs romains.
L’avidité économique a parfois ébranlé des sociétés entières. La crise financière mondiale de 1929, puis d’autres crises plus récentes (2008 par exemple), ont souvent été analysées comme les conséquences d’un excès de spéculation et de recherche du profit rapide.
La peur collective peut transformer la politique. Dans de nombreuses périodes troublées de l’histoire, la peur de l’ennemi ou de l’étranger a servi de moteur à des décisions radicales.
L’ambition, pourtant, peut aussi produire des avancées. La rivalité entre puissances européennes aux XVe et XVIᵉ siècles a encouragé les grandes explorations maritimes et ouvert de nouveaux horizons géographiques.
La rivalité intellectuelle a nourri les progrès scientifiques. Les compétitions entre savants et universités ont souvent stimulé la recherche et l’innovation.
Le désir de gloire a laissé des monuments durables. Les grandes cathédrales médiévales, comme de nombreux palais ou cités impériales, sont aussi des manifestations de la volonté de laisser une trace dans l’histoire.
La colère sociale a provoqué des révolutions. L’indignation face aux injustices peut être destructrice, mais elle peut aussi devenir un moteur de transformation politique.
La compassion, enfin, peut elle aussi changer le cours de l’histoire. Les mouvements humanitaires, les systèmes de protection sociale ou les droits civiques sont souvent nés d’une sensibilité nouvelle à la souffrance d’autrui.
Ces exemples montrent une chose : les mêmes passions peuvent produire le pire ou le meilleur.
L’histoire des sociétés n’est pas seulement faite d’idées nobles et de projets rationnels. Elle est aussi traversée par des émotions et des instincts très humains. L’ambition pousse à gouverner, à entreprendre, à inventer. La peur pousse à créer des lois, des institutions, des armées. La rivalité stimule l’innovation et la compétition économique.
Beaucoup d’institutions modernes ont justement été conçues pour canaliser ces défauts plutôt que pour les supprimer. Les constitutions politiques tentent de limiter l’abus de pouvoir. Les marchés organisent la concurrence pour éviter le chaos économique (ce qui reste encore aujourd’hui très contesté par une partie du monde). Les systèmes judiciaires cherchent à tempérer la violence. Les civilisations sont donc, d’une certaine manière, des architectures destinées à maîtriser les passions humaines.
Je me pose toujours cette question simple : les qualités humaines sont elles indépendantes ou issues des défauts ?
La question reste ouverte pour moi comme pour les autres, semble-t-il. Certaines traditions affirment que les vertus sont simplement l’opposé des défauts : générosité contre avarice, courage contre lâcheté, humilité contre orgueil. D’autres pensent au contraire que les qualités humaines naissent de la transformation de ces mêmes passions. L’ambition devient persévérance, la peur devient prudence, le désir de reconnaissance devient créativité. Ce ne sont plus les passions qui disparaissent ; ce sont les passions qui apprennent à se discipliner.
En réalité, les civilisations se sont construites sur un équilibre fragile entre deux pôles, c’est une tension permanente au cœur de l’histoire humaine. D’un côté : la domination, la jalousie, l’avidité, la violence, de l’autre : la solidarité, la justice, l’empathie, la sagesse. Les institutions politiques, les religions, les philosophies et même les œuvres d’art peuvent être vues comme des tentatives répétées de maintenir cet équilibre.
Pour ma part, observer les défauts humains n’est pas céder au pessimisme. C’est peut-être simplement regarder l’humanité telle qu’elle est. C’est un spectacle permanent et passionnant qui nous en apprend autant sur nous que sur les autres.
L’être humain est faillible, souvent emporté par ses passions, capable du pire lorsqu’il cède à l’orgueil, à la peur ou à la haine. L’histoire en fournit des preuves innombrables.
Mais il est aussi capable de se corriger, d’apprendre et de transformer ses faiblesses en forces.
Il est tout à la fois terrible et plein de compassion, fragile et pourtant incroyablement solide, capable d’analyse et de raison, mais aussi prêt à croire à la vérité révélée et aux promesses d’un monde meilleur.
C’est peut-être dans cette contradiction permanente que se trouvent la véritable nature humaine et, finalement, la source la plus profonde de nos civilisations, comme l’expression la plus intime de ce que nous sommes.
Gilles Desnoix


