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vendredi 27 mars 2026 à 04:46

Cadmium : un poison discret dans nos assiettes…

  Et une question qui concerne aussi le bassin minier  



 

Pourquoi parler du cadmium aujourd’hui ? Parce que ce que l’on croyait marginal ne l’est plus. L’ANSES et Santé publique France tirent la sonnette d’alarme : les Français sont de plus en plus exposés, à bas bruit, à ce métal toxique qui s’invite dans l’alimentation quotidienne. Invisible, cumulatif, durable… le cadmium n’est plus un sujet technique, c’est désormais un enjeu de santé publique.

 

Il s’agit d’un héritage qui ne disparaît pas mais qui se transmet. À première vue, le mot ne dit pas grand-chose. Le cadmium ne fait pas partie des préoccupations quotidiennes, encore moins des conversations de comptoir. Et pourtant, ce métal lourd, invisible, inodore, s’invite dans nos assiettes. Et ici, en Bourgogne, en Saône-et-Loire, et jusque dans le bassin minier de Montceau, la question mérite d’être posée sans détour.

Le cadmium est naturellement présent dans les sols, mais l’activité humaine en a amplifié la présence, notamment via l’industrie et surtout l’usage de certains engrais phosphatés qui enrichissent lentement les terres agricoles. Ce qui est dans le sol finit dans les plantes, puis dans les aliments, puis dans nos organismes. Il ne s’agit pas d’une pollution spectaculaire, mais d’une contamination diffuse, silencieuse, installée dans le temps long.

La Bourgogne étant une région agricole, avec des cultures de blé, de céréales et de pommes de terre, elle est directement concernée, d’autant que les principales sources d’exposition alimentaire sont précisément des produits du quotidien comme le pain, les pâtes ou les pommes de terre. Autrement dit, le cadmium ne vient pas d’un aliment exceptionnel, mais de l’accumulation de consommations ordinaires.

Dire que le bassin minier de Montceau a une histoire industrielle forte est une évidence, mais encore faut-il comprendre en quoi cette histoire éclaire les enjeux actuels. Pendant plus d’un siècle, Montceau et ses alentours ont vécu au rythme du charbon, avec tout ce que cela implique en termes d’extraction, de combustion, de transports et d’activités annexes.

Or le charbon contient naturellement des éléments traces métalliques, dont le cadmium, qui ont pu être libérés lors de la combustion et dispersés dans l’environnement, dans l’air puis dans les sols, mais aussi dans les cendres, les remblais et les résidus industriels. À cela se sont ajoutées des activités connexes, des circulations de matériaux, des dépôts, autant de vecteurs possibles de diffusion de métaux lourds.

Soyons clairs, il ne s’agit pas de dire que Montceau est aujourd’hui une zone fortement contaminée, les données locales ne permettent pas de l’affirmer, mais ce passé industriel pose une réalité simple : les sols ne sont jamais totalement vierges d’histoire. Et ce que l’on suppose ici est en réalité bien documenté ailleurs en France.

En Lorraine, région marquée par l’industrie lourde, les travaux scientifiques ont montré que la présence de cadmium dans les sols résulte à la fois des retombées atmosphériques liées à la pollution industrielle ancienne et des apports agricoles plus récents, preuve que les sols gardent la mémoire de plusieurs décennies d’activités humaines. Dans le Nord–Pas-de-Calais, autre bassin industriel majeur, des études ont mis en évidence des concentrations élevées en métaux lourds, dont le cadmium, issues des retombées industrielles, avec une part significative de ce métal sous une forme mobilisable, donc susceptible d’être absorbée par les plantes. Plus frappant encore, dans les Cévennes, anciennes terres minières, des décennies après l’arrêt des exploitations, des pollutions persistantes aux métaux lourds sont toujours présentes dans les sols, au point de conduire localement à des restrictions d’usage, notamment pour le jardinage.

 

Cela montre une chose simple : l’après-mine peut durer des générations. Revenons à Montceau. Aujourd’hui, le paysage a changé, les terrils se sont fondus dans le décor, l’agriculture a repris une place centrale autour du bassin, mais une question demeure : que reste-t-il dans les sols ? Car le cadmium a deux caractéristiques essentielles, il est persistant et il s’accumule sur le long terme, ce qui signifie que même de faibles apports anciens peuvent laisser une trace durable, d’autant plus lorsqu’ils se combinent avec des apports contemporains liés aux pratiques agricoles.

On n’est donc pas face à une pollution unique, mais potentiellement à un effet cumulatif, entre héritage industriel diffus et apports agricoles actuels. Et ce lien entre passé industriel et alimentation est souvent mal perçu, car il n’est pas immédiat, pourtant le mécanisme est simple : sol, plante, aliment, organisme. Si le sol contient du cadmium, certaines cultures peuvent l’absorber et le faire entrer dans la chaîne alimentaire, ce qui signifie que le sujet ne concerne pas seulement des friches ou des sites identifiés, mais l’ensemble du territoire agricole.

Encore une fois, il faut rester mesuré, rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que le bassin minier de Montceau présente une surexposition spécifique, mais les exemples français montrent que les sols postindustriels peuvent conserver des traces durables, que ces traces peuvent interagir avec les pratiques agricoles actuelles et finir, lentement, dans l’alimentation.

Dans ce contexte, le cadmium pose un problème simple du point de vue de la santé : il n’a aucune utilité pour l’organisme humain. Contrairement au fer ou au zinc, il ne joue aucun rôle biologique. En revanche, il s’accumule dans le corps pendant des années, notamment dans les reins et le foie, avec des effets bien identifiés à long terme : atteintes rénales, fragilisation des os, et classification comme substance cancérogène. Le plus préoccupant est que tout cela se joue à bas bruit, sans symptôme immédiat, dans une exposition chronique liée à l’alimentation quotidienne.

Les autorités sanitaires ont récemment confirmé qu’une partie de la population française est trop exposée au cadmium, en particulier par l’alimentation, avec une attention particulière pour les enfants, et une tendance qui n’est pas à la baisse. Dès lors, la réponse ne peut pas être uniquement individuelle. Bien sûr, varier son alimentation ou arrêter de fumer peut limiter certaines expositions, mais le véritable levier est collectif, en agissant à la source sur les sols, les pratiques agricoles et la composition des engrais.

 

L’ensemble de ces données demande donc une vigilance locale car pour les habitants du bassin minier, la question n’est pas abstraite. Elle touche à ce lien discret entre passé et présent, entre ce que le territoire a produit hier et ce qu’il nourrit aujourd’hui.

Sans céder à l’inquiétude, il y a là matière à rester attentif, à s’informer, à regarder autrement ce que l’on croyait acquis. Le cadmium ne fait pas de bruit, mais il rappelle une chose essentielle : les sols ont une mémoire, et cette mémoire nous concerne directement.

 

Gilles Desnoix

 

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