La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu
Réseaux sociaux et santé mentale : la Claudine observe… et s’interroge
La Claudine n’en finit pas d’être étonnée par son époque. Ces jours-ci, elle entend parler partout des réseaux sociaux. À la radio, à la télévision, chez la coiffeuse, même à la boulangerie entre la baguette bien cuite et le croissant du dimanche. On dirait que tout le monde vient de découvrir qu’ils influencent les gens.
Ça l’amuse un peu, la Claudine. Parce que, voyez-vous, influencer, ça ne date pas d’hier. Elle se souvient, enfin, pas elle directement, mais disons qu’elle a bonne mémoire, que des livres ont déjà fait bouger le monde. Des journaux ont fait tomber des gouvernements. Des films ont retourné des générations entières. Le Contrat social a nourri des idéaux révolutionnaires, Germinal a marqué les consciences sur la condition ouvrière, La Case de l’oncle Tom a pesé dans le débat sur l’esclavage. La presse, elle aussi, a façonné l’opinion, structuré les débats, parfois attisé les tensions, rappelons-nous de « J’accuse » de Zola. Le grand écran n’a pas été en reste avec Le Dictateur qui a tourné en dérision les totalitarismes, Orange mécanique qui a interrogé la violence, Fight Club qui a marqué toute une génération.
Autrement dit, l’influence n’est pas née avec le numérique.
À l’époque, on lisait. On réfléchissait. Parfois on n’était pas d’accord. Mais il y avait une sorte de distance. On ouvrait un livre… et on pouvait le refermer.
Disons qu’aujourd’hui, c’est un peu différent, même si pour une part de la population, voire de l’humanité, le livre, le cinéma tiennent un rôle aussi important, voire même supérieur, à celui tenu par les réseaux sociaux.
La Claudine a remarqué ça l’autre jour, chez son voisin. Il était assis à table, téléphone à la main. Il regardait des petites vidéos. Une, puis deux, puis dix. Il levait à peine les yeux. On aurait dit qu’il attendait quelque chose… mais quoi, il ne savait pas lui-même.
Et là, la Claudine s’est dit : là où un livre se lisait tranquillement, où un journal se consultait presque comme un rituel du matin, le réseau social, lui, ne demande plus rien. Il s’invite. Il s’impose. Il revient. Il insiste. Jusqu’à remplir tout l’espace, même quand on pensait juste « jeter un œil ».
Mais ce qui intrigue le plus la Claudine, ce n’est pas seulement ça. C’est que le réseau social ne se contente pas de montrer. Il regarde aussi. Il regarde, analyse, dissèque ce que vous aimez. Ce que vous regardez plus longtemps. Ce qui vous fait sourire… ou soupirer. Et sans faire de bruit, il s’adapte. Il vous ressert un peu de la même chose. Un peu plus. Un peu plus fort. Comme si quelqu’un, quelque part, par-dessus votre épaule pour ainsi dire, prenait des notes.
Et puis, sans qu’on s’en rende compte, on glisse. On entre dans un flux qui ne se contente pas de défiler : il observe, il apprend, il ajuste. Pire, à chaque fois que vous cliquez sur un site, il vous demande votre accord sur les cookies, et du coup, à chaque geste, il affine ce qu’il croit savoir de vous. Et plus il apprend, plus il devient pertinent… au point parfois de vous enfermer doucement dans ce qu’il pense que vous êtes.
La Claudine trouve ça… fascinant. Et un peu inquiétant. Elle se défend de tomber dans le panneau, mais avec les réseaux tout n’est qu’apparence, traitement en surface, en miroir (?), alors peut-on être certain de quoi que ce soit, surtout au niveau de ses latitudes de liberté et de son libre arbitre ?
La Claudine en est consciente, navrée aussi, avant, on allait vers les idées, aujourd’hui, ce sont elles qui viennent à vous. Mais si vous choisissiez vos lectures selon des affinités ou au hasard, les idées, elles, ne viennent pas à vous par hasard et surtout suite à un profilage comportemental.
Alors bien sûr, on peut accuser les réseaux sociaux. C’est tentant. C’est même pratique.
Mais la Claudine se dit que ce n’est peut-être pas si simple.
Car si cela fonctionne aussi bien, c’est peut-être aussi parce que nous, humains, on aime regarder, comparer, s’inquiéter, s’enthousiasmer… parfois un peu trop vite. Et surtout, en faisant cela, on perd peu à peu cet esprit de vigilance, cette petite voix intérieure qui, autrefois, nous faisait dire : « attends, réfléchis ». On se laisse embarquer. On réagit avant de penser. On ressent avant de comprendre.
Et dans ce mouvement, presque imperceptible, on perd quelque chose de précieux : la capacité de prendre du recul sur soi-même. Celle qui permet de se regarder agir, de se voir penser, de s’interroger sur ce que l’on ressent vraiment. Comme si, pris dans le flux, on devenait à la fois acteur… et spectateur absent.
La Claudine dirait presque que le plus grand piège n’est pas ce que l’on regarde, mais la vitesse à laquelle on cesse de se regarder soi-même en train de regarder. Et là, forcément, il devient beaucoup plus difficile de s’arrêter.
À ce stade de sa réflexion, la Claudine se dit qu’il y a une chose qui n’a pas changé.
Avant comme aujourd’hui, les idées circulent. Mais maintenant, elles savent où vous habitez.
Et ça, voyez-vous… ça change quand même un peu la donne.
Gilles Desnoix
(PS en réponse au cordial commentaire de Daniel Z)


