La Claudine aime bien le week-end, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Manifestations : un peuple, deux calculettes et trois migraines
La Claudine s’emmerveille du génie Français chaque jour. Notre pays réserve à ses habitants toujours des moments hors sol comme le chiffrage des manifestations.
Le 1er mai 2026, la France a encore réussi ce petit miracle national : faire défiler les mêmes gens dans les mêmes rues, au même moment, mais pas dans les mêmes quantités. Selon le ministère de l’Intérieur, 158 000 personnes ont manifesté dans le pays, dont 24 000 à Paris. Selon la CGT, elles étaient plus de 300 000, dont 100 000 à Paris. À ce stade, ce n’est plus un écart : c’est un covoiturage entre deux réalités parallèles.
La scène est connue. À la télévision, le journaliste prend son air grave : « Ils étaient 12 000 selon la police, 48 000 selon les organisateurs. » Et chacun choisit son chiffre comme on choisit sa confiture : fraise pour les syndicats, pruneau pour la préfecture.
La Claudine a conscience qu’il s’agit là d’une vieille histoire française. La « guerre des chiffres » ne date pas d’hier. En France, le comptage des foules est historiquement lié aux services de renseignement chargés de surveiller les mouvements sociaux et politiques. Les Renseignements généraux, dont l’appellation moderne se structure notamment à partir de 1968, ont longtemps été au cœur de cette observation du pays qui râle, défile, chante et parfois renverse des poubelles. Côté police, la méthode officielle repose sur des agents placés en hauteur ou à des points stratégiques, qui comptent par lignes, groupes ou densité de cortège. Une réponse au Sénat expliquait que les fonctionnaires utilisent notamment des compteurs à main après avoir évalué le nombre de personnes par rangée. Une réponse à l’Assemblée nationale précisait que le comptage peut se faire par lignes ou groupes de 10 à 100 personnes.
Côté organisateurs, on compte aussi, mais avec une âme. On additionne les cortèges, les sympathisants, les retardataires, parfois l’enthousiasme. Ce n’est pas forcément de la triche : c’est une autre manière de voir la mobilisation. La police compte les corps ; les syndicats comptent aussi le message.
Pour la Claudine ces grands écarts appartiennent au patrimoine national. Quelques exemples valent tous les discours. Le 14 juin 2016, pendant les manifestations contre la loi travail, la police annonçait 125 000 manifestants en France, les syndicats 1,3 million. Le Monde parlait alors d’un écart record, « un contre dix ».
En 2023, contre la réforme des retraites, une journée a donné 570 000 manifestants selon le ministère, près de 2 millions selon la CGT. En 2024, contre l’extrême droite, la police comptait 217 000 personnes en France, la CGT plus de 640 000.
La Claudine se rend compte que même le 1ᵉʳ mai devient un concours de mathématiques appliquées à la mauvaise foi : en 2024, 121 000 selon l’Intérieur, plus de 210 000 selon la CGT ; en 2025, 157 000 selon l’Intérieur, 300 000 selon la CGT ; en 2026, 158 000 selon la police, plus de 300 000 selon la CGT.
Ce qui a corsé le tout, pour la Claudine, c’est l’arrivée du troisième larron : le compteur “indépendant”. Pour mettre fin à la querelle, des médias ont fini par appeler une sorte d’arbitre vidéo du cortège : le cabinet Occurrence. À partir de 2018, un collectif de médias, dont l’AFP, a utilisé cette méthode : capteurs vidéo placés en hauteur, ligne virtuelle, micro-comptages humains pour ajuster. Évidemment, cela n’a pas mis fin à la dispute, loin de là. En France, quand on ajoute un arbitre, on obtient trois contestations au lieu de deux. Dans ce sport particulier, plus on est de fous, plus l’on rit. Occurrence a été critiquée, notamment pour son manque supposé de transparence ou pour des difficultés lorsque la foule est très dense.
Pour être impartiale, on la connait, la Claudine, s’est posé la question : et ailleurs ?
La France n’est pas seule à souffrir du syndrome de la calculette militante. Au Royaume-Uni, la grande manifestation contre la guerre en Irak en 2003 aurait rassemblé 750 000 personnes selon la police, mais entre un et deux millions selon les organisateurs.
Aux États-Unis, l’affaire est devenue presque comique avec la Million Man March de 1995 : organisateurs entre 1,5 et 2 millions, police des parcs 400 000, puis estimation universitaire autour de 837 000 avec marge d’erreur. Après la polémique, le National Park Service a cessé de publier officiellement des estimations de foule à Washington.
En Espagne, la société Lynce-ExactCrowd s’est spécialisée dans le comptage par images prises en hauteur. Là aussi, les résultats ont parfois été très inférieurs aux chiffres des organisateurs.
La Claudine a déniché des cas insolites. Le plus drôle, ou le plus navrant, c’est quand la police manifeste. Qui compte ceux qui comptent ? En 2016, Slate posait exactement la question lors des manifestations de policiers : si les forces de l’ordre sont dans la rue, faut-il leur demander de s’auto-compter ou d’envoyer un collègue au balcon ?
Autre grand classique : la manifestation qui commence avec 5 000 personnes, passe à 20 000 au communiqué syndical, puis finit à 50 000 dans les souvenirs du repas de famille. La mémoire militante est comme la pâte à crêpes : elle gonfle si on la laisse reposer.
La Claudine a une philosophie dans ce domaine si particulier. Au fond, le chiffre d’une manifestation, c’est comme le poids sur la balance après les fêtes : personne n’a vraiment envie de croire l’appareil. La police voit maigre, les syndicats voient large, les médias font la moyenne, et le citoyen, lui, voit surtout qu’il y avait du monde, ou pas.
Alors Claudine propose une réforme simple : désormais, on annoncera trois chiffres.
Le chiffre de la police, pour les gens sérieux, le chiffre des organisateurs, pour garder le moral et le chiffre de la Claudine : “assez pour bloquer la rue, pas assez pour empêcher le lundi d’arriver.”
Gilles Desnoix


