Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent
Quand, pour certains, la parole publique ne cherche plus à être crue, mais simplement à fonctionner.
On se perd sans cesse en conjectures avec Donald Trump, avec certains élus ou anciens élus, jusque dans les prétoires, comme lors du procès de Nicolas Sarkozy, à tenter de démêler le vrai du faux, la conviction de la stratégie, la maladresse de la manipulation. On analyse, on dissèque, on suppose des calculs complexes là où il n’y a parfois qu’un mélange plus brut de volonté de puissance, d’habitude du discours performatif et d’indifférence à la cohérence. Mais au fond, le trouble persistant vient peut-être de ce mécanisme bien plus simple, presque vertigineux, qu’Alexandre Soljenitsyne résumait ainsi : « Nous savons qu’ils mentent. Ils savent qu’ils mentent. Ils savent que nous savons qu’ils mentent. Et, pourtant, ils persistent à mentir. »
Cela s’appelle, selon les cas, revirement, opportunisme, inconstance, double discours, ou, dans le vocabulaire contemporain, “flip-flop”. Mais ces mots restent en surface. Car le phénomène ne relève pas seulement d’un défaut moral ou d’une faiblesse individuelle : il touche à la nature même de la parole politique lorsqu’elle devient un instrument plus qu’un engagement. Chez certains responsables, la parole n’est pas un contrat mais un levier. Elle sert à produire un effet immédiat, rassurer, mobiliser, détourner l’attention, gagner du temps. Dans cette logique, la contradiction n’est pas un problème : elle est absorbée, reformulée, parfois niée. Ce qui, vu de l’extérieur, ressemble à une incohérence, est vécu de l’intérieur comme une adaptation. « Je change d’avis » devient « j’évolue » ; « je recule » devient « je négocie » ; « je me contredis » devient « les circonstances ont changé ».
À cela s’ajoute un mécanisme bien connu en psychologie : la dissonance cognitive. Lorsqu’un individu agit en contradiction avec ses propres paroles, il ne se vit pas nécessairement comme incohérent. Il ajuste son récit intérieur : il estime avoir été mal compris, ou considère que l’essentiel de sa position demeure intact malgré les apparences. Peu à peu, la frontière entre sincérité et justification devient floue. Il y a aussi un pari implicite sur le fonctionnement du public. Dans un flux constant d’informations, de polémiques et de déclarations, la mémoire collective se fragmente. Une contradiction chasse l’autre. Ce qui demeure n’est pas tant la cohérence d’ensemble que l’impression générale : une posture, un style, une force apparente.
Et les exemples français ne manquent pas, non pas comme exceptions, mais comme illustrations de ce fonctionnement. Sous François Hollande, l’engagement d’une stabilisation fiscale a coexisté avec une hausse mesurée des prélèvements au début du quinquennat : on ne parlait plus d’augmentation d’impôts, mais d’“ajustements” ou de “rééquilibrage”. Sous Emmanuel Macron, la taxe carbone a été présentée comme indispensable avant d’être suspendue puis abandonnée sous la pression des Gilets jaunes : le recul n’était pas nommé comme tel, mais requalifié en “écoute” ou en “adaptation”. Dans le domaine de la sécurité, on peut affirmer que “la délinquance baisse” en s’appuyant sur certains indicateurs, tout en passant sous silence d’autres qui augmentent : la réalité n’est pas niée, elle est sélectionnée. Dans les débats sociaux, combien d’exemples “pédagogiques”, un salarié type, un allocataire type, sont construits sur des cas idéaux, presque théoriques, puis présentés comme des situations générales ? Là encore, il ne s’agit pas forcément d’inventer, mais de simplifier jusqu’à déformer.
Même dans le rapport à la justice, le double discours apparaît : affirmer respecter son indépendance tout en contestant ses décisions, dénoncer un “acharnement” tout en proclamant sa confiance dans l’institution. La contradiction n’est pas frontale, elle est diluée dans le langage. Et c’est bien là le cœur du phénomène : on ne crée pas toujours une fausse réalité de toutes pièces, on fabrique une version partielle du réel, suffisamment crédible pour fonctionner, suffisamment floue pour résister à la contradiction.
Peut-on alors croire ces paroles ? Sans doute pas, du moins pas seules. Ce qui importe n’est pas tant ce qui est dit que ce qui est fait, ni la constance absolue, impossible, mais la manière dont les changements sont assumés. Une évolution expliquée, argumentée, cohérente dans ses actes, diffère profondément d’un enchaînement de contradictions niées ou travesties. Le plus troublant, peut-être, est que ces contradictions ne sont pas toujours perçues comme telles par ceux qui les produisent. Certains les voient et s’en accommodent. D’autres les atténuent intérieurement. D’autres encore finissent par ne plus les voir du tout, portés par leur propre récit et par l’écho de leur entourage.
À force, ce n’est plus seulement la parole de quelques dirigeants qui se fissure, c’est la confiance elle-même qui se délite. Quand les contradictions deviennent la norme, quand le vrai et le faux semblent interchangeables, le débat public glisse vers un terrain instable où chacun peut choisir sa version des faits. Ce ne sont plus des désaccords sur les solutions, mais sur la réalité elle-même. Dans cet espace brouillé prospèrent les “réalités alternatives”, non pas comme des erreurs passagères, mais comme des systèmes cohérents pour ceux qui y adhèrent. La parole politique n’y est plus jugée à l’aune de sa vérité, mais de son efficacité : fédérer, rassurer, confirmer des convictions préexistantes. Dès lors, mentir ouvertement n’est plus forcément disqualifiant, c’est parfois un signal d’appartenance.
Le risque est profond : une démocratie peut survivre aux conflits, aux crises, même aux mensonges ponctuels. Elle survit beaucoup moins bien à l’érosion lente de la croyance commune en des faits partageables. Car sans ce socle minimal, il ne reste plus qu’un affrontement de récits, irréconciliables, où la parole n’engage plus rien, sinon le rapport de force. Et c’est peut-être là le véritable basculement : le moment où l’on cesse de demander si un responsable dit vrai, pour ne plus se demander que s’il est efficace. À cet instant, le mensonge n’est plus une faute. Il devient une méthode.
Gilles Desnoix


