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vendredi 8 mai 2026 à 03:07

Quand le prix du pétrole décide de nos vies

  Pendant qu’Albert fait le plein à Montceau, des traders parient déjà sur son prochain ticket de caisse.



 

 

Parfois, Albert regarde sa facture de gaz, le prix du plein à la station, ou le ticket de caisse au supermarché, et il se demande « Mais enfin… qui décide de tout ça ? ». Et surtout « Comment est-il possible qu’une guerre à l’autre bout du monde fasse augmenter le prix du carburant à Montceau-les-Mines dès le lendemain matin ? »

Question simple. Question légitime. Question que beaucoup se posent sans toujours oser la formuler. Car derrière les mots compliqués de  marchés, bourses, cotations, spéculation, mondialisation,  il y a une réalité très concrète qui est celle de la vie quotidienne des gens.

Et il faut bien le reconnaître : beaucoup de Français ont le sentiment que les décisions qui gouvernent désormais leur existence se prennent très loin d’eux, très loin de leur travail, très loin de leur territoire et très loin de leur bon sens.

Le pétrole, le blé, le gaz : des produits devenus des paris mondiaux. Autrefois, pour beaucoup de gens, le prix d’une chose semblait simple. Un produit coûtait le prix du travail, le prix du transport, le prix de la fabrication. Mais, aujourd’hui, ce n’est plus aussi simple. Le pétrole, le gaz, le blé, le café ou le maïs sont devenus des produits financiers mondiaux. Avant même qu’un baril soit extrait, avant même qu’un champ soit récolté, leur prix est déjà fixé sur des marchés internationaux.

Comment ? Parce qu’on y échange des contrats portant sur le futur. On ne vend plus seulement du pétrole réel. On vend surtout des anticipations. Et c’est là que beaucoup de citoyens décrochent.

Car le système moderne ne fixe plus seulement le prix de ce qui existe. Il fixe surtout le prix de ce qu’on croit qui va arriver.

La peur vaut de l’argent, pour le démontrer, prenons un exemple très simple. Une guerre éclate au Moyen-Orient, même si les puits de pétrole fonctionnent encore, même si les bateaux continuent de circuler, même si aucun litre ne manque encore, les marchés pensent « Attention, demain cela pourrait manquer. ». Alors les investisseurs achètent massivement. Ce qui a pour résultat que les cours montent, le prix du baril grimpe, puis l’essence augmente et ce parfois en quelques heures.

Autrement dit, la peur future modifie immédiatement la vie réelle des gens. Et voilà, c’est bien cela, le cœur du système.

Le problème est que tout le monde ne joue pas avec les mêmes armes. À l’origine, ces marchés avaient une utilité. Un agriculteur pouvait vendre sa récolte à l’avance. Une compagnie aérienne pouvait garantir son carburant. Un industriel pouvait se protéger contre les hausses. Sur le papier, cela avait du sens, mais avec le temps, les marchés se sont financiarisés.

Et aujourd’hui, une grande partie des échanges est réalisée par les banques,  les fonds spéculatifs, les traders, des algorithmes. Donc un ensemble d’acteurs qui n’extraient pas une goutte de pétrole, qui ne cultivent pas un hectare, qui ne transportent rien. Non, ils parient et parfois, ils gagnent énormément d’argent sur les variations du monde.

Et c’est là où le citoyen ordinaire ressent une injustice. Albert, lui, a travaillé toute sa vie, comme beaucoup, avec des valeurs simples comme la loyauté,  le devoir, la parole donnée, le travail concret.

Pour beaucoup de Français de cette génération, la richesse devait normalement venir de l’effort, du métier, du savoir-faire, de l’utilité réelle, mais pas d’un écran de trading à Londres ou New York.

Et c’est là que naît le malaise moderne.

Parce que beaucoup ont désormais le sentiment que ceux qui produisent gagnent peu, que ceux qui spéculent gagnent énormément. Ils se disent que le monde économique semble parfois récompenser davantage la capacité à anticiper la peur que la capacité à fabriquer réellement quelque chose.

Nous vivons dans une société devenue dépendante de forces invisibles. Autrefois, les gens savaient à peu près où était le pouvoir, comme le maire, le préfet, le patron de l’usine, l’État.

Aujourd’hui, le pouvoir est devenu diffus. Il circule en réalité dans les marchés financiers, dans les grandes multinationales, dans les plateformes numériques, dans les fonds d’investissement, dans les réseaux mondiaux.

Et cela crée un sentiment troublant  qui fait que beaucoup de citoyens ont l’impression que plus personne ne décide vraiment, mais que tout le monde doit obéir.

Plus que beaucoup d’Etats, les multinationales sont  devenues des puissances mondiales

Certaines grandes entreprises pèsent aujourd’hui plus lourd économiquement que des États.

Elles influencent l’énergie, l’alimentation, les transports, l’information, les technologies et parfois même les décisions politiques.

Et il faut être honnête, les gouvernements eux-mêmes dépendent désormais des marchés. Quand un État emprunte de l’argent, quand il cherche des investisseurs, quand il veut éviter une crise économique, il regarde la réaction des marchés financiers. Et beaucoup de citoyens entendent alors cette petite phrase devenue célèbre « Il faut rassurer les marchés. »

Et du coup, une question surgit aussitôt « qui gouverne réellement ? »

Le paradoxe reste que nous critiquons ce système, tout en vivant dedans. Alors, c’est là qu’il faut garder de la mesure car le capitalisme mondialisé n’a pas apporté que des catastrophes.

Il a aussi permis une abondance matérielle sans précédent, des progrès médicaux immenses, des technologies incroyables, des échanges mondiaux, une amélioration du niveau de vie pour des centaines de millions de personnes.

Nous critiquons le système, mais nous dépendons aussi profondément de lui pour nos téléphones, nos voitures, nos médicaments, nos vêtements, nos retraites, nos emplois. Tout est lié à cette gigantesque machine mondiale. C’est ce qui rend le sujet si compliqué.

Alors pourquoi ce malaise grandit-il ? Parce que beaucoup de gens ressentent désormais une perte de contrôle, une fatigue, une accélération permanente, une peur du déclassement, un éloignement des centres de décision.

Le citoyen vote encore, mais il a parfois le sentiment que les grandes orientations économiques échappent au débat démocratique. Un peu comme si certaines décisions étaient devenues automatiques, comme si l’économie mondiale imposait ses propres règles.

Il s’agit en fait, d’une question morale avant d’être économique. Au fond, tout cela dépasse largement le pétrole ou la bourse, la vraie question est presque philosophique. Une société peut-elle accepter que des biens essentiels comme l’énergie, l’alimentation, le logement, parfois même l’eau soient entièrement soumis à la logique des marchés mondiaux ?

Pour les défenseurs du capitalisme, le marché reste le système le plus efficace pour organiser la production et éviter les pénuries. Pour ses critiques, le danger est immense de transformer toute chose humaine en marchandise.

Le vieux monde du devoir face au nouveau monde du flux parce qu’il existe aussi un choc entre deux visions du monde. D’un côté le monde ancien, celui du travail concret, de la fidélité, du territoire, de l’entreprise où l’on faisait carrière, des repères stables, qui s’oppose à l’autre côté considéré comme le monde moderne, mobile, financier, mondialisé, numérique, rapide, parfois impersonnel. Et beaucoup de gens n’ont pas le sentiment d’avoir choisi cette transformation, ils ont simplement vu leur monde changer autour d’eux.

Ce que cela dit finalement de notre époque pendant laquelle notre société est devenue extraordinairement puissante techniquement. Pourtant, aux yeux d’une multitude elle semble parfois avoir perdu le contrôle moral de sa propre puissance. Nous savons produire énormément, transporter partout, calculer instantanément, spéculer à la milliseconde, mais nous peinons encore à répondre à des questions simples comme qu’est-ce qui doit rester humain ? Qu’est-ce qui doit échapper au marché ? Jusqu’où peut-on soumettre une société entière à des logiques financières mondiales ? Et surtout, interrogation fondamentale, l’économie doit-elle servir l’homme… Ou l’homme doit-il s’adapter sans cesse aux exigences de l’économie ?

Albert n’a peut-être jamais spéculé sur un baril de pétrole de sa vie et franchement, il a déjà assez à faire avec sa chaudière, ses impôts et le prix des côtes de porc. Mais il comprend instinctivement quelque chose que beaucoup de grands experts oublient parfois, une société ne peut pas fonctionner longtemps quand ceux qui travaillent ont le sentiment que les règles sont devenues illisibles, lointaines et faites pour d’autres.

Car derrière les marchés, les cours du Brent et les écrans de trading, il ne s’agit pas seulement d’économie, il s’agit de confiance.

Et quand les gens commencent à avoir davantage confiance dans leur garagiste, leur boulanger ou le voisin du quartier que dans les grands mécanismes censés organiser le monde… c’est qu’un ressort profond est en train de se détendre.

À force de laisser les marchés décider du prix de tout, beaucoup finissent par se demander combien vaut encore leur propre place dans le monde.

Et ça, même la Bourse ne sait pas le coter.

 

Gilles Desnoixgilles-070526

 



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