Jeudi de l’Ascension : d’une grande fête chrétienne à un long week-end bien français
Des clochers du Moyen Âge aux bouchons sur l’A6
Ce jeudi, beaucoup de Français profiteront d’un week-end prolongé. Routes chargées, retrouvailles familiales, escapades à la campagne ou premiers barbecues de printemps… Enfin, s’il ne peut pas. Le jeudi de l’Ascension est devenu, pour beaucoup, un moment de respiration dans l’année. Pourtant, derrière ce jour férié bien ancré dans le calendrier français se cache une histoire vieille de près de deux mille ans.
Une histoire qui traverse les siècles, les monarchies, la Révolution française et les profondes transformations de la société.
Une fête chrétienne majeure depuis l’Antiquité
Dans la tradition chrétienne, l’Ascension commémore la montée du Christ au ciel quarante jours après Pâques. Très tôt, dès les premiers siècles du christianisme, cette fête prend une place importante dans le calendrier religieux. Au Moyen Âge, elle devient l’un des grands rendez-vous de la vie collective. Dans les villages comme dans les villes, les cloches rythment la journée, les processions traversent les rues et les cérémonies religieuses rassemblent largement la population. Il faut dire qu’à cette époque, religion, vie sociale et pouvoir politique sont intimement liés. Les fêtes religieuses structurent l’année autant que les saisons agricoles. Dans certaines régions, l’Ascension donnait même lieu à des bénédictions des récoltes ou des champs, signe d’une société profondément rurale où les croyances religieuses accompagnaient le quotidien.
Quand le Christ « montait » réellement dans les églises
Certaines traditions médiévales paraissent aujourd’hui étonnantes. Dans plusieurs églises européennes, on mettait littéralement en scène l’Ascension du Christ. Une statue représentant Jésus était hissée vers la voûte grâce à des cordes et des poulies, parfois à travers une ouverture aménagée dans le plafond de l’église. Les fidèles voyaient alors le Christ « disparaître » dans les hauteurs au milieu des chants et de l’encens. Dans certaines paroisses, on faisait ensuite tomber des pétales de fleurs depuis le plafond pour symboliser la présence divine. Les chroniques rapportent aussi quelques incidents cocasses lorsque les mécanismes se bloquaient ou fonctionnaient mal, provoquant parfois des scènes involontairement comiques au beau milieu de la cérémonie.
Une journée entourée de croyances populaires
Pendant des siècles, le jeudi de l’Ascension fut également associé à de nombreuses croyances populaires. Dans les campagnes françaises, certains paysans estimaient que la météo du jour annonçait la qualité des récoltes à venir. D’ailleurs, un vieux dicton affirmait : « S’il pleut à l’Ascension, tous les cochons seront mouillés. »
Dans plusieurs régions, il était déconseillé de travailler la terre ce jour-là. Des processions traversaient parfois les champs afin de bénir les cultures et protéger les récoltes contre les orages, la grêle, les maladies ou les invasions d’insectes. Et dans une société où une mauvaise récolte pouvait provoquer famine et misère, ces rites avaient une importance considérable.
Sous l’Ancien Régime, l’ascension était officiellement chômée.
Sous la monarchie française, le catholicisme est religion d’État et le jeudi de l’Ascension devient naturellement un jour respecté et largement chômé. Les autorités religieuses et royales encouragent les célébrations publiques. Les grandes fêtes chrétiennes participent alors à l’ordre social et à l’unité du royaume. Mais cette place centrale de la religion va être brutalement remise en cause à la fin du XVIIIe siècle.
La Révolution française balaie les fêtes religieuses
Avec la Révolution française, une nouvelle vision de la société apparaît car les révolutionnaires veulent réduire l’influence de l’Église catholique, considérée par beaucoup comme liée à l’Ancien Régime. À partir de 1793, les fêtes chrétiennes traditionnelles sont supprimées du calendrier officiel. Le jeudi de l’Ascension disparaît alors comme jour reconnu par l’État. Le nouveau calendrier républicain remplace la semaine de sept jours par des décades. Les saints et les fêtes religieuses cèdent la place aux célébrations de la République, de la nature ou du travail. Le culte de la Raison puis celui de l’Être suprême, porté notamment par Maximilien Robespierre, tentent d’installer une nouvelle forme de spiritualité civique. Pourtant, dans de nombreuses campagnes françaises, les traditions religieuses ne disparaissent pas totalement.
Des messes clandestines pendant la Révolution
Dans certaines régions, des habitants continuent discrètement de célébrer l’Ascension malgré les interdictions. Des prêtres réfractaires organisent des offices clandestins dans des granges, des caves ou parfois en pleine forêt. Sonnez les cloches pouvait alors devenir un acte risqué, un acte de résistance. Certaines furent même fondues afin de fabriquer des canons pour les armées révolutionnaires. Pour beaucoup d’habitants, entendre à nouveau les cloches après ces années troublées symbolisera plus tard le retour à une forme de stabilité.
Le retour des fêtes religieuses sous Napoléon
Le tournant intervient avec le Concordat de 1801 signé par Napoléon Bonaparte. On abandonne l’esprit révolutionnaire de la fin du XVIIIᵉ siècle. L’État français reconnaît de nouveau le culte catholique et plusieurs fêtes religieuses retrouvent leur place officielle, dont l’Ascension. Depuis cette période, le jeudi de l’Ascension reste inscrit parmi les jours fériés français.
Des personnalités célèbres nées un jeudi de l’Ascension
Voilà une curiosité historique peu connue car, contrairement à Noël ou au 14 juillet, le jeudi de l’Ascension ne tombe jamais à date fixe. La fête dépend directement de la date de Pâques, elle-même calculée selon un ancien système mêlant cycles lunaires et équinoxe de printemps.
Pour retrouver quelles personnalités célèbres sont réellement nées un jeudi de l’Ascension, il a fallu recalculer les dates de cette fête année par année, depuis le Moyen Âge. Le principe est simple : Pâques est célébrée le premier dimanche après la première pleine lune suivant l’équinoxe de printemps, l’Ascension est ensuite fixée quarante jours après Pâques. Dans le calendrier civil, cela revient à ajouter 39 jours au dimanche de Pâques. Autre difficulté : avant la réforme du pape Grégoire XIII en 1582, l’Europe utilisait le calendrier julien avant de passer progressivement au calendrier grégorien actuel. Après reconstitution des dates de l’Ascension de l’an 1200 jusqu’à aujourd’hui, plusieurs personnalités célèbres apparaissent comme étant nées précisément ce jour-là. Il s’agit d’une liste non exhaustive.
Parmi elles nous trouvons sur moins de 150 ans Ian Fleming, créateur de James Bond, né le 28 mai 1908, Giovanni Falcone, célèbre juge antimafia, né le 18 mai 1939, Enrico Berlinguer, né le 25 mai 1922, Jean Cras, né le 22 mai 1879, Symon Petliura, également né le 22 mai 1879, Alvin Lucier, né le 14 mai 1931.
Pendant longtemps, dans certaines campagnes françaises, naître un jour d’Ascension était considéré comme un signe particulier. Des croyances populaires affirmaient que ces enfants bénéficiaient d’une « bonne étoile » ou d’une protection spéciale.
Aujourd’hui : entre tradition religieuse et phénomène social
Dans une France devenue largement laïque et plus sécularisée, la signification du jeudi de l’Ascension a évolué. Pour les croyants, il demeure une grande fête chrétienne célébrée dans les églises. Pour beaucoup d’autres Français, il représente surtout un moment de pause, souvent associé au fameux « pont de l’Ascension ». Le phénomène est devenu presque culturel. Chaque année, ce long week-end entraîne une forte activité touristique, des déplacements massifs et une parenthèse appréciée avant l’été.
En Allemagne, l’Ascension rime avec fête des pères, le célèbre « Vatertag »,
La France n’est pas un cas isolé, le jeudi de l’Ascension reste férié dans plusieurs pays européens comme l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche, les Pays-Bas. Traditionnellement, des groupes d’hommes parcouraient les campagnes avec des charrettes remplies de bière et d’alcool. Aujourd’hui encore, cette journée donne parfois lieu à des rassemblements particulièrement festifs.
Il s’agit d’une fête qui raconte aussi l’histoire de la France.
Du Moyen Âge à la Révolution, du Concordat napoléonien à la société moderne, le jeudi de l’Ascension raconte finalement une partie de l’histoire française. L’évolution de cette journée reflète les grands bouleversements du pays comme la puissance de l’Église autrefois ou la rupture révolutionnaire puis la réconciliation sous Napoléon et enfin la lente sécularisation de la société. Et malgré ces transformations profondes, le jeudi de l’Ascension demeure, encore aujourd’hui, un repère collectif solidement installé dans le calendrier français. Au fond, le jeudi de l’Ascension raconte peut-être mieux la France qu’on ne l’imagine. Autrefois, on bénissait les récoltes, on regardait monter une statue du Christ dans les voûtes des églises et certains paysans scrutaient le ciel pour savoir si les moissons seraient bonnes. Aujourd’hui, beaucoup regardent surtout Bison Futé, la météo du barbecue et l’état des réservations sur les sites de location.
Les siècles passent, les sociétés changent, les croyances évoluent… mais le besoin de faire une pause au printemps semble, lui, parfaitement intemporel. Et finalement, qu’on soit croyant fervent, amateur d’histoire ou simplement heureux de profiter d’un week-end de quatre jours, le jeudi de l’Ascension continue de réunir les Français autour d’une tradition très nationale : essayer de partir tous au même moment.
Gilles Desnoix


