Cabines de téléconsultation en pharmacie
Innovation utile ou médecine de pénurie ?
Depuis plusieurs années, obtenir rapidement un rendez-vous médical devient de plus en plus difficile, y compris dans des territoires comme le bassin minier montcellien. Face à la pénurie de médecins, les cabines de téléconsultation se multiplient dans les pharmacies et promettent un accès rapide aux soins. Innovation utile pour certains, médecine de dépannage pour d’autres, ces dispositifs interrogent profondément l’évolution actuelle du système de santé français.
Elles fleurissent discrètement dans les pharmacies françaises. Une petite borne au fond d’une officine, parfois une cabine entièrement fermée, équipée d’une caméra, d’un stéthoscope connecté, d’un tensiomètre, d’un otoscope numérique et d’un écran vidéo permettant de parler à un médecin à distance. En quelques années, les cabines et bornes de téléconsultation sont devenues un élément visible du paysage sanitaire français.
Dans les territoires ruraux, les communes sans médecins les regardent souvent comme une bouée de secours. En ville, elles sont utilisées pour obtenir rapidement une ordonnance ou éviter plusieurs semaines d’attente pour un rendez-vous. Derrière cette évolution, on trouve un mélange complexe de santé publique, d’argent public, de sociétés privées, de pénurie médicale et de transformation numérique du système de soins.
Mais au fond, comment fonctionne réellement ce système ? Qui l’installe ? Qui le finance ? Qui se trouve derrière l’écran ? Et surtout : apporte-t-il une vraie solution médicale ou simplement un moyen de combler les vides laissés par la désertification médicale ?
Comment fonctionne une cabine de téléconsultation ?
Le principe est relativement simple. Le patient entre dans une cabine ou utilise une borne installée dans une pharmacie. Après insertion de la carte Vitale et parfois de la carte bancaire, il est mis en relation par visioconférence avec un médecin.
Selon les équipements, le dispositif peut comprendre un tensiomètre, un thermomètre, un stéthoscope numérique, un otoscope, un dermatoscope, un oxymètre, une caméra HD.
Le médecin guide le patient à distance pour utiliser les appareils. Dans de nombreuses pharmacies, le pharmacien accompagne la consultation dans l’aide technique, l’installation du patient, l’assistance aux personnes âgées ou peu à l’aise avec le numérique.
Le système s’est fortement développé après le Covid, notamment dans les territoires confrontés à la pénurie médicale.
Une consultation remboursée comme une consultation classique
Depuis 2018, les téléconsultations sont officiellement intégrées dans le droit commun de l’Assurance Maladie. Concrètement, la consultation est remboursée comme une consultation médicale classique. En règle générale, 70 % sont pris en charge par la Sécurité sociale et le reste par la mutuelle.
Certaines situations donnent une prise en charge à 100 % comme les affections de longue durée (ALD), la complémentaire santé solidaire (C2S), l’aide médicale d’État (AME), la grossesse à partir du sixième mois et certains dispositifs avec tiers payant intégral.
Dans beaucoup de cas, le patient n’avance même pas les frais. Mais il faut bien comprendre un point essentiel : la Sécurité sociale rembourse la consultation, pas la cabine elle-même.
Qui paie réellement les cabines ?
C’est probablement l’aspect le moins connu du système. Une cabine médicale coûte cher. Il existe plusieurs niveaux d’équipement. Les bornes simples coûtent quelques milliers d’euros.
Les cabines médicalisées complètes, comme celles développées historiquement par H4D, peuvent coûter entre 80 000 et 100 000 euros à l’achat et jusqu’à 2 500 euros par mois en location selon les configurations. Aujourd’hui, le modèle dominant est la location longue durée. La pharmacie ne paie généralement pas une machine comptant. Elle signe un contrat avec une société privée qui fournit le matériel, la plateforme numérique, les logiciels sécurisés, la maintenance, l’hébergement des données médicales, l’accès au réseau de médecins.
Les loyers mensuels observés dans le secteur tournent souvent autour de 450 à 500 euros par mois pour des bornes standard et bien davantage pour des installations plus médicalisées.
Sur plusieurs années, le coût total peut dépasser plusieurs dizaines de milliers d’euros.
Pourquoi les pharmacies acceptent-elles ces coûts ?
Parce que le modèle économique est indirect. Dans beaucoup de territoires, les habitants viennent d’abord pour consulter, puis repartent avec les médicaments prescrits. La borne attire donc du passage. Pour certaines pharmacies rurales, elle permet aussi de conserver un rôle sanitaire central alors que les médecins disparaissent. Dans certains villages, l’officine devient pratiquement le dernier lieu de santé accessible.
Mais toutes les installations ne sont pas rentables. Une borne peu utilisée peut devenir un coût lourd pour une petite pharmacie.
Des collectivités publiques très impliquées
Derrière ces dispositifs, il existe un important soutien public. Les Agences régionales de santé (ARS), les départements, les régions ou les communes financent parfois une partie des installations, surtout dans les déserts médicaux.
Plusieurs collectivités françaises sont clairement identifiées dans ces projets. Comme Champigny-sur-Marne, dans le quartier du Bois-l’Abbé, où l’une des premières implantations importantes de MEDADOM a été soutenue dans un contexte de forte tension médicale.
Dans la Drôme, à Châtillon-en-Diois, une cabine installée dans la pharmacie locale a été accompagnée par l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes et la Communauté de communes du Diois.
Les régions Grand Est, Île-de-France, Région Sud, Nouvelle-Aquitaine ou Centre-Val de Loire ont également participé au financement de projets de télémédecine.
L’ARS Bretagne a même publié une fiche spécifique alertant sur le risque de cabines peu utilisées, la nécessité d’un ancrage territorial, l’importance du lien avec les professionnels de santé locaux. La Banque des Territoires et l’Agence nationale de la cohésion des territoires ont également soutenu certains projets. Autrement dit, le système repose sur un équilibre hybride, s’équilibrant entre remboursement public des consultations et investissements privés, aides territoriales et exploitation commerciale.
Les grands acteurs privés dominent largement le marché.
Le secteur est aujourd’hui dominé par quelques sociétés françaises de télésanté. Les principales sont MEDADOM, Tessan, H4D. Ces entreprises ne se contentent pas de vendre des machines. Elles organisent l’ensemble de l’écosystème allant de l’installation des bornes, la maintenance, la plateforme numérique au recrutement des médecins, à la gestion des consultations et enfin la facturation. Certaines disposent de centaines, voire de milliers de médecins partenaires. MEDADOM revendique par exemple plusieurs millions de téléconsultations réalisées et plusieurs milliers de structures équipées. Ces entreprises ont levé des fonds importants auprès d’investisseurs privés, ce qui nourrit aussi certaines critiques sur la marchandisation du soin.
En France, le marché des téléconsultations est estimé à environ 300 millions d’euros en 2024, avec une croissance soutenue portée par la difficulté croissante d’accès aux soins et le développement des cabines en pharmacie.
À l’échelle européenne, le marché de la télémédecine représente déjà plusieurs milliards d’euros, tandis qu’au niveau mondial, il pourrait dépasser les 250 milliards de dollars d’ici 2030, faisant des téléconsultations et des cabines médicales un véritable secteur industriel et technologique en pleine expansion.
Qui est réellement au bout de la ligne ?
Dans la majorité des cas, ce sont des médecins généralistes. Ils peuvent être libéraux, vacataires, salariés de plateformes, médecins travaillant pour des centres de santé partenaires.
Le médecin peut se trouver à plusieurs centaines de kilomètres du patient.
Cela change profondément la relation traditionnelle de médecine de proximité. Certaines plateformes proposent aussi des spécialistes : dermatologues, psychiatres, ophtalmologues, gériatres. Mais les délais sont souvent plus longs et toutes les spécialités ne sont pas compatibles avec la téléconsultation.
Ce que la téléconsultation fait bien
Avec plusieurs années de recul désormais, certains constats apparaissent clairement.
Les cabines fonctionnent relativement bien pour les renouvellements d’ordonnance, les petits problèmes infectieux, les allergies, les cystites, les suivis simples, certains actes administratifs. Dans de nombreux cas, elles évitent un déplacement inutile aux urgences. Pour les personnes sans médecin traitant ou vivant dans des territoires très sous-dotés, elles apportent une réponse rapide là où il n’y aurait parfois aucune consultation possible avant plusieurs semaines.
Là où le système atteint ses limites
Et ces limites sont très nettes : une téléconsultation ne remplace pas un véritable examen clinique car même avec des outils connectés, le médecin ne peut pas palper, examiner physiquement complètement, observer certains signes subtils, assurer le même suivi humain dans la durée. Les cas complexes restent mal adaptés aux personnes âgées fragiles, aux maladies chroniques lourdes, à la santé mentale complexe, aux urgences sérieuses et aux diagnostics difficiles. Autre critique fréquente, c’est le manque de continuité, qui se traduit par le fait que le patient voit souvent un médecin différent à chaque consultation. Certains syndicats médicaux dénoncent une « médecine de dépannage » ou une « ubérisation » du soin.
En ville, il s’agit d’un outil de confort et de rapidité.
Contrairement aux idées reçues, les cabines ne concernent pas uniquement les campagnes.
Dans les grandes villes, elles sont utilisées par des patients qui ont théoriquement accès à des médecins mais souhaitent obtenir un rendez-vous plus vite.
Les motifs sont souvent la consultation le soir, l’attente trop longue, le besoin rapide d’ordonnance, l’impossibilité de voir son médecin traitant.
Les retours sont contrastés. Certains patients apprécient la rapidité, la simplicité, le gain de temps. D’autres évoquent des consultations jugées expéditives, un manque d’écoute, une relation impersonnelle.
Dans les déserts médicaux, on trouve là une solution de survie.
Le regard est souvent différent dans les zones rurales. Là-bas, l’alternative n’est pas entre « bonne médecine » et « téléconsultation », elle est parfois entre téléconsultation ou absence totale de consultation.
C’est ce qui explique que de nombreux élus locaux soutiennent ces installations.
Dans plusieurs communes rurales françaises, les habitants témoignent qu’ils obtiennent enfin une ordonnance en quelques minutes alors qu’il fallait auparavant parcourir des dizaines de kilomètres ou attendre plusieurs semaines. Les pharmaciens ruraux résument souvent la situation d’une phrase simple : « Sans ça, les gens n’auraient rien. »
Le bassin minier de Montceau : un territoire directement concerné
Le bassin minier montcellien présente plusieurs caractéristiques qui favorisent l’implantation de ces dispositifs : vieillissement de la population, tensions sur la médecine générale, difficultés de recrutement médical, délais de rendez-vous, demande importante de soins non programmés.
À Montceau-les-Mines, la pharmacie Salengro communique publiquement sur l’installation d’une cabine MEDADOM équipée de plusieurs dispositifs médicaux connectés. D’autres pratiquent aussi ainsi.
Le fonctionnement local correspond au modèle national avec un accueil par le pharmacien, une installation dans la cabine, une connexion vidéo avec un médecin, une ordonnance immédiate si nécessaire.
Le territoire est également recensé parmi les zones couvertes par des bornes Tessan. Dans le bassin minier, la question dépasse souvent le simple confort. Pour beaucoup d’habitants, la téléconsultation devient un moyen d’obtenir un accès minimal au médecin lorsque les rendez-vous deviennent difficiles à obtenir. Le rôle du pharmacien évolue fortement au niveau de l’accompagnement administratif, de l’aide numérique, du soutien aux personnes âgées et de la médiation entre le patient et la plateforme.
Est-ce une vraie solution ou un simple pis-aller ?
Le débat autour des cabines de téléconsultation est aujourd’hui très vif. Dans la presse, chez les médecins, sur les réseaux sociaux et dans les milieux politiques, les avis sont extrêmement partagés.
Les autorités publiques adoptent désormais une position nuancée. La Cour des comptes reconnaît que les téléconsultations peuvent améliorer l’accès rapide aux soins, éviter certains passages aux urgences, aider les territoires fragiles.
Mais elle met également en garde contre l’industrialisation du soin, le manque de suivi médical, la montée des grandes plateformes privées, le risque d’une médecine déshumanisée.
Du côté des médecins, les positions sont très divisées. Certains considèrent les cabines comme un outil utile pour les soins simples et les déserts médicaux. D’autres dénoncent une « ubérisation » de la médecine et des consultations parfois trop rapides ou impersonnelles.
Les patients eux-mêmes expriment des avis très contrastés. Les points positifs les plus souvent cités sont la rapidité, la simplicité, l’accès immédiat à un médecin, l’évitement des urgences.
Mais les critiques reviennent régulièrement sur le manque d’écoute, des consultations jugées expéditives, l’absence de relation humaine durable.
Dans les territoires ruraux et les bassins industriels fragilisés, le discours reste souvent plus pragmatique. De nombreux pharmaciens et élus locaux résument la situation de manière simple : « Ce n’est pas idéal, mais sans cela certains habitants n’auraient plus aucun accès rapide au médecin. »
Le recul disponible aujourd’hui conduit donc à une conclusion nuancée. Oui, les cabines de téléconsultation rendent de vrais services, oui, elles permettent un accès rapide aux soins simples, oui, elles soulagent certaines urgences et répondent à des besoins concrets, mais elles ne reconstruisent pas un tissu médical local.
Elles ne remplacent pas un médecin traitant stable, une médecine de proximité humaine, un suivi dans la durée, un véritable maillage territorial.
Elles apparaissent donc davantage comme un outil complémentaire, un amortisseur de pénurie, une solution pragmatique de continuité minimale des soins.
Au fond, les cabines de téléconsultation racontent surtout l’état actuel du système de santé français.
Si elles se développent aussi vite, c’est parce qu’elles répondent à une réalité désormais visible partout : la difficulté croissante d’accéder simplement à un médecin.
Gilles Desnoix
Sources : Cour des comptes, Assurance Maladie, Haute Autorité de Santé, Ministère de la Santé, Agence régionale de santé Bretagne, Agence régionale de santé Grand Est, Agence régionale de santé Auvergne-Rhône-Alpes, Banque des Territoires, Agence nationale de la cohésion des territoires, Contrat Local de Santé du Diois, MEDADOM, Tessan, H4D, Doctolib, Pharmacie Salengro Montceau-les-Mines, France Bleu, Maddyness, Egora, What’s Up Doc, Maire Info, Pharma365, Pharmechange, Healphi.


