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mercredi 17 juin 2026 à 05:27

Relire pour comprendre

  Quand un commentaire parle en réalité de nous tous



 

 

Derrière un commentaire de lecteur, une question universelle : pourquoi certains revisitent-ils sans cesse leur vie quand d’autres ne font que la traverser ?

Sous un article consacré à la relecture des livres, un lecteur, Rosemicjar, a laissé un commentaire qui dépasse largement la littérature. En quelques lignes, il évoque ceux qui reviennent sur ce qu’ils ont lu, sur ce qu’ils ont vécu, sur ce qu’ils ont compris ou cru comprendre. Derrière cette réflexion se cache une interrogation universelle : pourquoi certains revisitent-ils sans cesse leur expérience tandis que d’autres traversent les événements sans jamais y revenir ? Et si relire un livre n’était finalement qu’une manière d’apprendre à relire sa propre vie ? Parfois, les commentaires prolongent un article. Plus rarement, ils l’ouvrent sur un horizon inattendu. C’est ce qui s’est produit à la lecture de la réaction de Rosemicjar sous l’article consacré à la relecture. Alors que le texte évoquait le plaisir de retrouver un livre à différentes étapes de son existence, le lecteur a déplacé le sujet vers quelque chose de plus profond encore : la manière dont chacun revisite son propre parcours.

« Je lis 35 pages et les relis dans le même temps », écrit-il. La formule pourrait sembler anodine. Elle ne l’est pas. Car derrière la relecture se cache une attitude face au monde. Certains avancent d’un événement à l’autre. D’autres s’arrêtent, reviennent en arrière, interrogent ce qu’ils ont vécu, cherchent les liens invisibles entre les faits, les rencontres, les décisions et leurs conséquences. Les premiers accumulent les expériences. Les seconds tentent d’en extraire du sens.

Les lecteurs sont les témoins de leur propre existence

Nous passons toutes nos journées à observer. Nous observons nos proches, notre ville, notre époque, les changements qui s’opèrent autour de nous. Nous observons les succès, les échecs, les crises, les enthousiasmes collectifs. Mais observer ne suffit pas. L’expérience humaine commence véritablement lorsque l’on revient sur ce que l’on a vu. L’enfant découvre, l’adulte compare, la personne mûre revisite.

Elle comprend que ce qui semblait évident hier ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Elle accepte que le sens des événements ne se révèle pas immédiatement. Car la vérité est souvent retardée. Nous ne comprenons pas pleinement ce que nous vivons au moment où nous le vivons. Le temps est nécessaire, le recul aussi.

Nous vivons dans une société qui avance sans relire

La réflexion de Rosemicjar résonne d’autant plus fortement qu’elle entre en contradiction avec notre époque. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’informations, consommées aussi rapidement. Tout pousse désormais à l’immédiateté car une information chasse la précédente.

Et de ce fait, une émotion remplace l’autre, une polémique efface celle de la veille. Nous lisons vite, réagissons vite, jugeons vite. Mais combien prennent encore le temps de revenir sur ce qu’ils ont pensé hier ? Combien relisent leurs propres certitudes ? Combien acceptent de reconnaître qu’ils avaient tort ?

Relire, qu’il s’agisse d’un livre ou d’une expérience, est devenu un acte presque subversif, tout simplement parce que cela suppose de ralentir.et que ralentir est devenu un luxe.

Nous avons beau prétendre l’inverse, nous nous posons quand même la question : pourquoi l’Histoire recommence-t-elle ?

Cette question dépasse même nos existences individuelles. Elle touche à l’Histoire elle-même. En effet, pourquoi les sociétés reproduisent-elles régulièrement les mêmes erreurs et pourquoi les mêmes promesses séduisent-elles à nouveau ? Pourquoi les mêmes peurs ressurgissent-elles ? La réponse st à la fois simple et effrayante : parce que les événements ne suffisent pas à enseigner et qu’il faut au minimum prendre la peine de les méditer. Une société qui oublie son passé est vulnérable et une société qui refuse de relire son passé l’est davantage encore.

Les mécanismes humains changent peu. L’espoir, la peur, l’ambition, le besoin d’appartenance, le désir de croire aux solutions simples ; tout cela traverse les siècles. Et malgré le fait que les décors changent, que les technologies changent, l’humain, lui, demeure étonnamment semblable. Relire l’Histoire permet de reconnaître ces permanences. Comme lors d’une seconde lecture d’un roman où apparaissent soudain les indices que l’on n’avait pas remarqués la première fois.

Nous sommes des acteurs sans pouvoir… mais pas sans liberté

Beaucoup ont aujourd’hui le sentiment de subir les événements, les décisions politiques, les crises économiques, les mutations technologiques, les bouleversements climatiques. Et il est vrai, que face à ces forces immenses, nous nous sentons souvent démunis. Pourtant, il nous reste une liberté fondamentale, celle d’interpréter, de réfléchir, de revenir sur ce que nous avons vécu.

Effectivement, nous ne choisissons pas toujours les événements qui nous arrivent, mais nous choisissons le regard que nous portons sur eux. C’est peut-être là que réside notre véritable pouvoir.

Il y a toujours un point d’interrogation

Dans son commentaire, Rosemicjar oppose ceux qui se remettent en question à ceux qui demeurent enfermés dans leurs certitudes. L’image est forte, percutante. On pourrait dire que les premiers vivent avec des points d’interrogation, les seconds avec des points définitifs ou au minimum d’exclamation. Or toute progression humaine commence souvent par une question. Pourquoi ? Comment ? Et si je m’étais trompé ? Et si les choses étaient plus complexes ?

Ces interrogations ne sont pas des signes de faiblesse, loin de là, elles constituent au contraire la condition même de la compréhension.

Au fond, relire sa vie, peut-être est-ce finalement cela que révèle ce commentaire.

Nous croyons relire des livres. En réalité, ce sont souvent les livres qui nous relisent. Ils nous montrent ce que nous étions, ce que nous sommes devenus, ce que nous n’avions pas vu, ce que nous avions oublié.

Et à travers eux, nous redécouvrons une vérité simple : la sagesse ne consiste pas à accumuler les années ou les expériences, elle consiste à revenir sur elles, encore et encore et encore, jusqu’à ce qu’elles finissent par nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes.

Au fond, nous sommes tous différents. Nous n’avons pas les mêmes parcours, les mêmes blessures, les mêmes rêves, les mêmes lectures. Certains tournent les pages à toute vitesse, d’autres s’arrêtent sur chaque phrase. Certains regardent devant eux, d’autres reviennent souvent en arrière. Pourtant, derrière cette infinie diversité, demeurent quelques constantes qui traversent les siècles et les générations comme le besoin de comprendre, la peur de se tromper, l’envie de donner du sens à ce que nous vivons, la recherche obstinée de notre place dans le récit collectif. C’est peut-être là le paradoxe le plus humain. Nous passons notre vie à nous distinguer les uns des autres, alors que les grandes questions qui nous habitent sont souvent les mêmes. Et si nous relisons parfois un livre, une époque ou bien un souvenir, ce n’est pas seulement pour retrouver ce que nous étions, non, c’est aussi pour découvrir, une fois encore, ce qui nous relie aux autres.

Car au bout du compte, chacun écrit sa propre histoire. Mais nous partageons tous, ou presque, le même alphabet.

 

Gilles Desnoix

 

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4 commentaires sur “Relire pour comprendre”

  1. rosemicjar dit :

    Merci Monsieur Gilles Desnoix de me lire, comme moi même, je lis vos écrits. Votre profondeur est l’arrêt de penser et être vous, jusqu’à l’ajout pour revenir à moi même. Merci.

  2. rosemicjar dit :

    Je vais relire pour comprendre et sans aucun doute relire encore…Pour moi, une légèreté de partir pour revenir. Merci à vous Monsieur.

  3. reveur.357 dit :

    Vous écrivez : « Et si nous relisons parfois un livre, une époque ou bien un souvenir, ce n’est pas seulement pour retrouver ce que nous étions, non, c’est aussi pour découvrir, une fois encore, ce qui nous relie aux autres. » Cette phrase me plaît. À l’inverse, celle-ci « ralentir est devenu un luxe » me convient moins. Sans doute sont-elles toutes deux vraies. Pourtant je me permettrais quelques remarques sur la seconde. La définition du mot luxe est complexe. Ainsi, dans « Terre des hommes », Saint-Exupéry qualifiait les relations humaines de « luxe véritable ». J’ai l’outrecuidance de croire que dans son esprit, luxe signifiait : ce qui n’est pas indispensable à la vie. Or, d’après l’astrobiologiste Stuart Bartlett(1), les critères fondamentaux qui définissent la vie sont : une « structure dissipative, capable d’auto-catalyse, d’homéostasie et d’apprentissage ». En dépit des premiers mots un peu trop abscons pour moi, le dernier vocable de la liste a attiré mon attention. En effet, l’apprentissage qui est la mémorisation d’un acte passé, parle à tout un chacun. De même pour le docteur en neurosciences Sébastien Bohler(2), notre cerveau (grâce à la dopamine) nous récompense lorsque nous apprenons. Et ce, depuis des temps si immémoriaux que le chercheur imagine que c’est un atout essentiel à la survie de tout être vivant. Ainsi, notre compréhension du monde se devrait de précéder notre adaptation à notre environnement. Et comment y parvenir si ce n’est en prenant le temps de nous interroger sur notre passé pour mieux prendre conscience de notre futur ? En ralentissant, quoi !

    (1) : Bartlett, S., & Wong, M. L. (Life, 10(4), 42, 2020). Defining Lyfe in the Universe : From Three Privileged Functions to Four Pillars.
    (2) : Bohler, S. (Éditions Bouquins, 2023). Striatum, comment notre cerveau peut sauver la planète, p.24

  4. rosemicjar dit :

    reveur.357, le passé est notre essence, du curé de la paroisse où en confession je ne savais que dire, du patronage, au sac de billes, du catéchisme suivi des films muets de Charlie Chaplin….de la réunion de famille de plus de 100 personnes pour célébrer les noces…..se terminant très tard dans la nuit, voire au petit matin…. du luxe de chacun à s’enivrer…de paroles, de liquides, avec des valses trés enlacés à quitter le sol…et l’oubli du travailleur croupi dans son cabanon de ferme à qui on a rempli la gamelle….Pour moi petite fille, des nuits trés courtes où nous étions oubliés….mais…. à regarder … à penser….à se questionner sur tous ces personnages, tous ces inconnus de l’instant, est ce que nous les connaissions vraiment?….Mais quand au petit matin, au sortir de tous, au peu d’endormissement qui nous attendait, notre demande était de temps pour se reconnaître, soi avec les autres ….Et de la Bavière, de la famille de mon père, où les hommes se réunissaient avec leurs grandes chopes de bière…..les femmes étaient entre elles où attendaient le retour de leur mari, comme notre mère le faisait, mais j’ai souvenir de son impatience, la liberté de tout quitter était en elle, la France occupée, où elle avait pris son indépendance……pourtant mariée à 16 ans , son père mariait ses enfants à des prétendants choisis, de même condition…, mais il y a eu ce bel allemand prisonnier, revenant des USA, un divorce, la libération et son mariage entre 2 gendarmes…..Le beau domaine de Monsieur Javet, où balancelles nous étaient données, riche diamantaire de Paris. Il venait dans sa propriété de Normandie chaque week end, invitait Cocteau, Jean Marais….et nous invitait dans sa calèche, belle robe, anglaises et grand nœud flottait au vent ..et les chevaux étaient conduits par mon père de son embauche à entretenir le domaine. De belles années oú nous nous sentions exister…Et puis mon père a voulu du luxe, nous sommes partis à la ville, 282 heures de travail et l’achat d’un superbe appartement, d’une petite maison pour le jardinage……, et l’aide d’un oncle qui a profité de nous…..Du luxe et cette phrase à la fin de sa vie, « tout cela pour cela »! Je compris qu’il avait fait cela pour ma mère, et pour nous ……..à s’oublier…….Mes grands parents des 2 frontieres étaient restés jusqu’à leur dernier souffle, les mêmes. Ils étaient trés importants pour nous sans que nous le sachions dans un immédiat……Il est toujours trop tard quand nous le comprenons et nous pleurons encore et encore….L’un avait perdu une partie de son argent durant la dernière guerre, et l’autre son domaine que chaque année, il revisitait. Et nous qu’avons nous fait, des études, un job dans un esprit de luxe, bronzer sur les plages dans la nudité, de belles vacances, reprendre le travail, veiiler aux études des enfants, changer de véhicules tous les 6 mois, faire un Paris Milan en un seul temps, aller aux Formule 1, et regarder sans y être, une hiérarchie, au Golf le dimanche matin, pour conclure des affaires à la Tapie…..Le temps de la Franc-maçonnerie éparse….et la reprise en droiture par Bauer…..Alors tout ce luxe où nous amène t-il? Pour certains à ralentir, à un stop …à regarder nos pieds sur le sol, à lever la tête vers le ciel, à se réchauffer à un rayon de soleil, à dire au revoir à l’autre qui ne nous comprend pas et qui veut poursuivre, à nos enfants qui nous tournent le dos…. qui ne savent que recevoir…..Ralentir, nous ne pouvons que nous y soumettre, quand nous comprenons l’apprentissage qu’a été notre vie. Mais il reste l’amour…..Apprendre c’est comprendre et pardonner.