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vendredi 19 juin 2026 à 05:07

Relire, ralentir, comprendre : le véritable luxe de notre temps ?

  Le luxe véritable, ce sont les relations humaines *



 

Cette phrase attribuée à Antoine de Saint-Exupéry traverse les décennies sans perdre de sa force. Dans Terre des hommes comme dans une grande partie de son œuvre, l’écrivain-aviateur ne s’intéresse pas tant aux événements qu’à ce qu’ils révèlent des liens entre les êtres. Ses souvenirs de vol, ses rencontres ou ses traversées du désert ne prennent leur pleine signification qu’à distance, lorsqu’ils sont revisités par la mémoire.

C’est peut-être pourquoi, en relisant ma phrase du 1ᵉʳ article, je trouve qu’elle résonne aujourd’hui avec une particulière justesse : « Et si nous relisons parfois un livre, une époque ou bien un souvenir, ce n’est pas seulement pour retrouver ce que nous étions, non, c’est aussi pour découvrir, une fois encore, ce qui nous relie aux autres. »

Cette idée mérite qu’on s’y attarde, car relire n’est jamais revenir en arrière. Nous ne relisons jamais exactement le même livre, pas plus que nous ne revivons exactement le même souvenir. Entre deux lectures, entre deux regards portés sur une même époque de notre vie, l’expérience s’est accumulée. Nous avons changé, le passé aussi, en quelque sorte, a changé de signification.

La mémoire ne sert donc pas seulement à conserver, elle sert à comprendre, à transformer une expérience individuelle en expérience partagée. Elle nous rappelle que ce que nous avons vécu seuls rejoint souvent ce que d’autres ont éprouvé avant nous ou éprouveront après nous.

Et se joue toujours la compétition interne entre le temps court contre le temps long.

Cette réflexion conduit naturellement à une autre formule. « Ralentir est devenu un luxe. ». L’expression semble frappée au coin du bon sens, et pourtant elle interroge et elle mérite d’être interrogée aussi. Nos journées sont remplies d’obligations, d’informations, de notifications et d’urgences réelles ou supposées. Nous courons après le temps tout en disposant d’outils censés nous en faire gagner.

Cette formule mérite d’être interrogée car le véritable enjeu n’est peut-être pas le ralentissement lui-même mais notre rapport au temps. Nos sociétés valorisent l’immédiat : l’information instantanée, la réaction rapide, la réponse immédiate. Pourtant, certaines dimensions essentielles de l’existence humaine obéissent à une logique différente. Comprendre, apprendre, aimer, transmettre ou se souvenir relèvent du temps long. Ces expériences demandent de la durée, de la maturation, parfois même des détours.

Le philosophe Henri Bergson appelait cela la « durée », ce temps vécu qui ne se mesure pas uniquement en minutes ou en heures, mais en expériences assimilées et transformées en compréhension.

Et apprendre est le mortier de l’expérience et de la compréhension, cela s’avère une nécessité du vivant.

Cette importance du temps long n’est pas seulement une intuition philosophique en ce qu’elle trouve également un écho dans les sciences contemporaines. Selon certains chercheurs en biologie théorique et en astrobiologie, l’une des caractéristiques fondamentales du vivant est sa capacité à apprendre. Apprendre signifie mémoriser une expérience passée afin de mieux répondre aux situations futures. En d’autres termes, comprendre précède souvent l’adaptation.

Or apprendre exige du temps parce qu’il faut du temps pour observer, pour comparer, pour interpréter, pour relire les événements de sa propre existence et en tirer des enseignements. Une vie humaine ne se construit pas uniquement dans l’action mais également dans la réflexion sur l’action. Cette idée rejoint une intuition ancienne d’Aristote qui considérait que le loisir, la scholè, n’était pas un temps perdu mais la condition même de la pensée. Le mot qui a donné naissance à notre terme « école » désignait précisément ce temps libéré des urgences matérielles, consacré à l’étude et à la compréhension.

Si notre rapport au temps et surtout à sa maîtrise s’apparentent à un luxe, qu’est-ce que ce dernier ?

La question est bien de savoir ce que nous entendons réellement par « luxe ». Dans son sens courant, le luxe désigne ce qui dépasse le nécessaire. Mais cette définition semble trop étroite. Car certaines réalités immatérielles sont plus précieuses que bien des richesses matérielles. Le luxe pourrait être défini autrement, comme la capacité de disposer de soi-même, de disposer de son temps, de choisir son rythme, d’orienter son attention, de conserver une marge de liberté face aux contraintes qui s’exercent sur nous. Cette définition rejoint la pensée de Baruch Spinoza pour qui la liberté ne consiste pas à agir selon ses impulsions immédiates. Elle réside dans la compréhension des causes qui nous déterminent et plus nous comprenons le monde et nous-mêmes, plus nous devenons capables d’agir en accord avec notre propre nature. Le véritable luxe serait alors moins l’accumulation de biens que la maîtrise relative de son existence. Il s’agit là, non pas d’une indépendance absolue, sans doute impossible, mais de la possibilité de transformer son expérience en connaissance et sa connaissance en liberté.

Et du fait des évolutions sociétales et du rythme du monde en général, il s’agit d’une rareté contemporaine.

Cette question est d’autant plus importante que de nombreux penseurs contemporains constatent une accélération générale de nos sociétés. La philosophe Hannah Arendt mettait déjà en garde contre un monde où les impératifs de production occupent tout l’horizon de l’existence. Plus récemment, le sociologue Hartmut Rosa a décrit une société de l’accélération permanente dans laquelle les progrès techniques ne libèrent pas du temps mais contribuent souvent à accroître le sentiment d’urgence, qui est à la fois chronophage et annihilateur du cours du temps. Dans un tel contexte, ce qui devient rare n’est pas le besoin de ralentir, mais ce besoin demeure profondément humain et ce qui devient rare, c’est la possibilité concrète de le satisfaire. Pouvoir lire sans urgence, réfléchir sans objectif immédiat, revisiter ses souvenirs, entretenir des relations qui ne soient pas dictées par l’utilité ou l’efficacité, toutes ces activités semblent parfois reléguées à la marge alors qu’elles participent directement à notre équilibre et à notre compréhension du monde.

À ce niveau de la réflexion apparaît une question ouverte.

Peut-être faut-il alors renverser la formule initiale. Ralentir n’est pas un luxe, c’est une nécessité du vivant, une condition de l’apprentissage, de l’attention et de la liberté. Ce qui devient luxueux aujourd’hui, c’est la possibilité de reprendre possession du temps nécessaire à cette lente élaboration de soi. Le véritable luxe n’est peut-être ni dans les objets rares ni dans les privilèges visibles, mais dans la capacité à habiter pleinement sa propre existence.

Relire un livre., revisiter un souvenir, repenser une époque de sa vie, toutes ces démarches relèvent finalement d’une même ambition : comprendre un peu mieux ce que nous avons vécu, ce que nous sommes devenus et ce qui, au-delà des années, continue de nous relier aux autres. Une société capable d’offrir ce temps de compréhension à chacun ne serait sans doute pas une société ralentie, mais peut-être simplement une société plus humaine.

 

Gilles Desnoix

 

* Troisième volet dû aux remarques et commentaires de haut niveau de Reveur.357 et d’Éric Mény

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3 commentaires sur “Relire, ralentir, comprendre : le véritable luxe de notre temps ?”

  1. reveur.357 dit :

    Merci pour les fleurs. Mais puis-je encore abuser un peu de votre espace-temps ? Me permettriez-vous ainsi de développer, en distinguant souvenirs et intelligence, l’idée d’une mémoire associée à une capacité d’analyse ? Parce que d’après ce que je connais de l’école freudienne, la véracité de nos souvenirs semble peu assurée. Alors, si notre mémoire n’est qu’une interprétation partielle du réel, je pense pouvoir affirmer sans me tromper que lorsque nous relisons un livre, il se passe au moins deux choses : primo, nous constatons souvent avoir mal perçu tel ou tel détail et, secundo, nous avons même parfois oublié une partie plus ou moins importante de l’histoire. C’est d’ailleurs pourquoi la relecture, parce qu’elle nous permet de prendre du recul sur nous-même et d’analyser ainsi notre propre progression, nous apporte tant de plaisir.
    D’autres, au contraire, peuvent se sentir frustrés d’être confrontés à leurs lacunes. Bien sûr, je les comprends. Pourtant, je pense qu’ils ont tort, puisqu’à moins d’avoir une mémoire eidétique, ce que bien peu possèdent, nous sommes à peu près tous confrontés à l’évanescence de nos souvenirs. Les écrits restent mais, dit-on, les paroles s’envolent. Conscients alors de l’obsolescence de notre mémoire, nous pouvons sans barguigner utiliser Wikipédia comme une amie pour briller en société.
    Alors, pourquoi n’appellerions-nous pas « intelligence » cette capacité de nous remettre en cause et d’ainsi construire un raisonnement indépendant de nos souvenirs ? À ma connaissance, personne n’a encore été capable de donner une définition pertinente de l’intelligence. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé ! D’ailleurs ceux qui cherchent, souvent écrivent. Et donc, partagent leur savoir. C’est pour cela que nous devons lire et relire. Sans compter qu’il ne nous faut pas perdre de vue qu’à l’autre bout du livre se tient un auteur, un être de chair et de sang, comme nous, qui a sans doute un vécu à partager ou à nous partager.
    Bien sûr, à l’heure actuelle, il pourrait arriver que nous découvrions que cet auteur n’est autre qu’une machine, savante, mais sans autre expérience qu’une lecture compulsive du monde numérique. En somme un être de papier (comme les tigres du même nom, mais en plus pernicieux) composé d’électricité et de bits. Eh oui, tout doit aller plus vite, et surtout, faire du fric ! Mais alors, qui m’expliquera comment cette chose, même performante à écrire de jolies phrases et à les enchaîner avec pertinence, pourrait-elle partager avec moi quelque expérience que ce soit ? Quelle leçon de vie pourrais-je donc tirer de cet ersatz, si ce n’est qu’à finir moi-même en robot ? Asimov, Orwell, si vous m’entendez…

  2. Daniel Z dit :

    Remarquable, rêveur.357.

    Vous expliquez que « cet auteur n’est autre qu’une machine, savante,…….composé d’électricité et de bits »
    Mais nos capacités à réfléchir, n’est ce pas le résultat de la communication entre neurones via l’intermédiaire de substances chimiques voire, si on pousse plus avant, de phénomènes électriques ?
    Cordialement

  3. Daniel Z dit :

    Pire , les neurosciences affirment qui le libre arbitre n’existerait pas !
    Au final, tout semble, est, issu de l’interaction matérielle entre « choses », non
    Pouvons nous comparer influence de la lecture palier et celle des réseaux sociaux, Y compris sur nos comportement
    Actuellement, combien de chercheurs partagent des expériences conduisant à l’enrichissement mutuel machine -hommes ?
    Quelques réflexions non polémiques mais discutables
    Cordialement