L’intelligence est-elle autre chose qu’une mémoire qui se corrige ?
Ou commence-t-elle précisément là où notre mémoire échoue ?
La question surgit souvent à l’occasion d’une relecture. Nous ouvrons un livre que nous croyions connaître et découvrons deux choses à la fois : nous avons oublié une partie de ce que nous avions lu et nous avions parfois mal compris ce que nous pensions avoir retenu. Des détails que nous jugions secondaires deviennent essentiels ; des passages autrefois anodins prennent soudain une profondeur inattendue.
Cette expérience ordinaire nous conduit à distinguer deux facultés que nous confondons souvent : la mémoire et l’intelligence.
Avoir retenu n’est pas avoir compris. Se souvenir n’est pas juger. Accumuler des informations n’est pas penser. Il existe des mémoires exceptionnelles associées à des raisonnements médiocres, comme il existe des esprits oublieux capables d’une remarquable finesse d’analyse. La relecture nous rappelle alors une vérité aussi féconde qu’inconfortable : la mémoire humaine n’est pas un enregistrement fidèle du réel, elle sélectionne, déforme, reconstruit, hiérarchise et nous ne conservons pas le passé, nous le réécrivons sans cesse.
Freud l’avait déjà montré., pour lui le souvenir n’est jamais une simple archive, il est travaillé par le désir, le refoulement, les mécanismes de défense et les reconstructions ultérieures. Nous nous souvenons non seulement de ce qui s’est produit, mais aussi de ce que nous pouvons supporter ou raconter.
Lacan va plus loin encore, pour lui, le sujet accède à son passé à travers le langage car nous ne retrouvons jamais directement nos souvenirs mais nous les formulons dans des mots qui nous précèdent. Pour Lacan, le souvenir n’est donc pas seulement psychologique, il est aussi symbolique. Nous nous racontons notre propre histoire autant que nous nous en souvenons.
À première vue éloigné de ces préoccupations, Aristote apporte pourtant un éclairage décisif en ce qu’il distingue la mémoire, l’expérience, l’intellect et la prudence. La mémoire conserve, l’expérience compare, l’intellect saisit les causes et les rapports et la prudence applique le jugement aux situations concrètes. Cette distinction demeure d’une étonnante actualité. L’intelligence n’est pas un stock d’informations mais une opération qui consiste à distinguer, relier, hiérarchiser, corriger et adapter. Ce n’est pas la bibliothèque, c’est l’art de s’y orienter.
Voilà pourquoi l’oubli ne constitue pas nécessairement une défaite mais devient même précieux dès lors qu’il nous oblige à réexaminer ce que nous croyions savoir. Relire, c’est souvent découvrir moins le livre que le lecteur que nous sommes devenus, en ce sens que le texte est identique mais c’est nous qui avons changé.
Peut-on alors définir l’intelligence comme la capacité de se remettre en question ?
La formule est séduisante mais doit être précisée. Nous ne pouvons pas penser indépendamment de nos souvenirs. Toute réflexion s’appuie sur une expérience, des perceptions, des apprentissages, des images ou des mots déjà reçus. Même l’abstraction la plus rigoureuse possède un enracinement. L’intelligence n’est donc pas l’indépendance à l’égard de la mémoire. Elle est la capacité critique de travailler sur elle. Elle ne supprime pas les souvenirs ; elle les interroge. Elle ne les considère pas comme des vérités définitives ; elle les met à l’épreuve. Cette conception nous éloigne d’une vision trop scolaire de l’intelligence. Longtemps, on a tenté de la mesurer à travers des performances critérisées autour de la mémoire, de la logique, de la rapidité de raisonnement ou de la maîtrise du langage. Ces dimensions existent évidemment, mais elles ne suffisent pas car une intelligence peut être brillante et pourtant inadaptée à la réalité, elle peut démontrer sans comprendre et convaincre sans être sage. L’intelligence authentique semble comporter au moins trois dimensions.
La première est analytique, elle distingue, sépare, déconstruit, refuse les confusions et les évidences trompeuses.
La deuxième est synthétique, elle relie les éléments dispersés, reconnaît les structures communes et construit une vision cohérente du réel.
La troisième est adaptative, elle permet d’agir, c’est ce qu’Aristote l’appelle prudence, cette capacité à ajuster les principes généraux à la singularité des situations. Une règle ne résout jamais entièrement la complexité du monde parce qu’il faut du discernement.
Cette dernière dimension est peut-être celle qui manque le plus à notre époque. Nous disposons d’une quantité inédite d’informations et d’outils, mais savons-nous mieux juger ? Nous savons chercher rapidement ; savons-nous encore réfléchir lentement ? Cette interrogation conduit naturellement à une autre qui est de savoir si l’intelligence est cérébrale ou physiologique ?
La réponse est probablement double. Le cerveau est l’organe central de nos facultés cognitives, mais l’intelligence ne s’y réduit pas, puisqu’elle est incarnée, qu’elle dépend du corps, des émotions, de l’attention, du sommeil, de l’expérience sociale et de toute l’histoire évolutive qui a façonné notre espèce. Avant d’être une capacité de raisonnement abstrait, l’intelligence fut un moyen de survivre en ce qu’elle permettait de reconnaître un danger, d’anticiper, de coopérer, d’apprendre, de s’adapter à l’imprévu. Le raisonnement, la science, la philosophie ou la littérature apparaissent comme des prolongements sophistiqués de cette aptitude fondamentale à composer avec le réel.
Faut-il alors parler d’une intelligence unique ?
L’expérience suggère plutôt une pluralité. En effet, certains excellent dans l’abstraction mais peinent dans les relations humaines, d’autres possèdent une intuition sociale remarquable sans aptitude particulière pour les mathématiques. En réalité, il existe des formes d’intelligence technique, verbale, stratégique, émotionnelle ou morale. Aucune de ces dimensions ne résume à elle seule l’intelligence puisque celle-ci apparaît davantage comme une coordination de facultés diverses telles la mémoire, l’attention, l’imagination, le langage, le raisonnement, l’expérience et le jugement.
Dans cette perspective, le contraire de l’intelligence n’est pas simplement l’ignorance puisque l’ignorance peut apprendre. La véritable opposition serait plutôt la fermeture d’esprit, l’incapacité à corriger son jugement, à accueillir une objection ou à remettre en question ses certitudes. Ce que nous appelons communément bêtise ne correspond pas nécessairement à un manque de connaissances. C’est souvent un savoir devenu rigide, incapable de s’examiner lui-même. La bêtise est moins l’absence de pensée que son immobilisation. Étymologiquement, l’intelligence (intelligere) désigne la capacité à discerner et à relier. À l’inverse, l’imbécile (imbecillis) n’est pas d’abord celui qui manque de savoir, mais celui qui manque d’appui et la bêtise apparaît alors moins comme une ignorance que comme l’incapacité à remettre son jugement en mouvement.
Une intelligence authentique contient donc toujours une forme d’humilité. Non pas l’humilité de façade, mais celle qui naît de la conscience de nos limites de nos souvenirs imparfaits, de nos raisonnements biaisés, de nos désirs qui influencent nos conclusions.
Freud nous rappelle que nous rationalisons davantage que nous ne le croyons. Lacan souligne que nous parlons depuis un lieu qui nous échappe en partie. Aristote nous invite à juger en tenant compte des causes, des finalités et des circonstances concrètes. Tous trois dessinent une intelligence moins triomphante qu’exigeante. Elle n’est pas domination du monde mais discipline de la relation au réel.
Cette réflexion prend aujourd’hui une résonance particulière avec l’apparition des intelligences artificielles.
Si l’intelligence n’est ni la mémoire ni l’accumulation d’informations, alors les machines nous obligent à préciser ce que nous entendons par ce mot. Une IA peut traiter des quantités gigantesques de données, reconnaître des régularités, synthétiser des connaissances ou produire des textes cohérents, sauf que l’on peut se demander si elle possède une expérience ?
La différence essentielle semble résider là., en effet, un auteur humain écrit à partir d’une existence vécue, un corps, une histoire, des épreuves, des désirs, des responsabilités. Parce que derrière ses mots se trouve une traversée du monde alors qu’une machine, au contraire, ne traverse rien, elle manipule des signes, elle ne souffre pas d’oublier, elle ne relit pas un livre en découvrant qu’elle a changé, elle ne désire pas comprendre pour mieux vivre. Non, elle ne possède ni expérience incarnée, ni vulnérabilité, ni finitude. Cela ne signifie pas qu’elle soit inutile car elle peut devenir un outil précieux, un auxiliaire de réflexion ou une immense bibliothèque, mais il serait dangereux de confondre performance langagière et expérience vécue.
Le véritable risque n’est peut-être pas que les machines deviennent humaines, comme cela nous est souvent présenté, ou même qu’elles nous remplacent, mais bien que nous acceptions de nous définir nous-mêmes comme des machines moins rapides.
Or l’intelligence humaine se manifeste aussi dans sa capacité à hésiter, à savoir suspendre son jugement, à douter avant d’affirmer, à relire avant de conclure, à écouter avant de répondre. Ce sont là autant de formes supérieures de l’intelligence.
La relecture devient alors un acte de résistance contre la vitesse, contre la consommation immédiate des textes et contre l’illusion que comprendre consiste simplement à extraire une information. La lecture nous instruit, mais aussi elle nous mesure, nous révèle ce que nous avons perdu, mais aussi ce que nous avons gagné, nous montre que l’intelligence n’est pas une possession stable mais un mouvement permanent.
Ainsi comprise, l’intelligence n’est ni mémoire parfaite, ni calcul pur, ni simple adaptation biologique, mais une dynamique du vivant parlant qui naît du corps, traverse la mémoire, s’organise dans le langage, se confronte à l’inconscient et se corrige dans l’expérience.
Peut-être peut-on finalement définir l’intelligence comme la capacité d’un être vivant, parlant et situé à transformer l’expérience en compréhension, la compréhension en jugement, puis le jugement en adaptation lucide.
Cette définition ne clôt pas le débat, elle rappelle seulement que l’intelligence est à la fois biologique, psychique, symbolique et morale et qu’au fond, la question décisive n’est peut-être pas : « Qu’est-ce que l’intelligence ? » mais plutôt : « Que faisons-nous de ce que nous comprenons ? » Car une intelligence qui ne transforme ni notre regard ni notre manière de vivre demeure inachevée.
Peut-être commence-t-elle précisément lorsque nous acceptons le découverte simple et vertigineuse que nous avions cru comprendre et nous pouvons encore comprendre autrement.
Gilles Desnoix


