La peur, cette compagne qui a bâti l’humanité (partie II)
De l'intimité du couple aux peurs collectives, comment nos relations, notre éducation et notre société façonnent-elles ce que nous craignons… et ceux que nous craignons ?
Pourquoi tant de personnes redoutent-elles de prendre la parole en public ? Pourquoi rougissons-nous ? Pourquoi certains n’osent-ils jamais dire non ? Pourquoi supportons-nous parfois des situations injustes pendant des années ? Autant d’interrogations qui nous concernent tous et toutes, parce que nous ne craignons pas seulement le jugement, nous craignons l’exclusion. Le philosophe Jean-Paul Sartre résumait cette relation par une intuition devenue célèbre : « Le regard d’autrui fait de nous un objet. Nous nous découvrons à travers les yeux des autres. Leur jugement devient alors une partie de notre propre identité. »
Mais l’inverse est tout aussi vrai puisque nous avons peur de l’autre à travers nous-mêmes. Nous projetons sur lui nos propres inquiétudes, nous lui attribuons nos intentions, nous imaginons ses pensées, nous lui prêtons parfois les défauts que nous refusons de reconnaître chez nous. Le psychologue Carl Gustav Jung parlait de l’ombre, de cette partie de nous-mêmes que nous préférons ignorer et que nous retrouvons souvent chez autrui avec une étonnante facilité. Il est parfois plus confortable de craindre la violence de l’autre que de reconnaître la nôtre et c’est ainsi que naissent les préjugés qui ne reposent pas uniquement sur l’ignorance mais qui naissent aussi de l’imagination. Nous rencontrons moins une personne qu’une représentation, nous ne voyons plus un individu car nous voyons un uniforme, une origine, une religion, une profession, une couleur politique, une apparence.
Et cela parce que notre cerveau simplifie le réel pour décider rapidement. Cette capacité nous a longtemps protégés mais elle peut également devenir profondément injuste. Dans ce sens que la peur transforme alors des individus en catégories, or une catégorie ne parle pas, ne nuance pas, ne raconte pas son histoire, non, elle devient un symbole. Toute l’histoire humaine montre que les périodes de grande inquiétude favorisent cette simplification. Lorsque les sociétés traversent une crise économique, une guerre, une pandémie ou une mutation profonde, elles cherchent souvent des responsables visibles. La peur préfère les explications simples aux réalités complexes. Elle aime les coupables clairement désignés davantage que les causes multiples. Les sociologues l’ont abondamment montré. Émile Durkheim observait déjà que les périodes de bouleversement fragilisent les repères collectifs. Plus près de nous, Ulrich Beck parlait de « société du risque », où les menaces deviennent invisibles, mondiales et permanentes : pollution, nucléaire, crises financières, pandémies, dérèglement climatique, cyberattaques. L’homme contemporain vit moins entouré de dangers immédiatement perceptibles que de risques statistiques. Cette évolution modifie profondément notre rapport à la peur car une société inquiète finit toujours par produire davantage de représentations que de réalités.
Les réseaux sociaux accentuent encore ce phénomène. Jamais nous n’avons autant vu d’accidents que nous n’en vivrons jamais et aussi jamais nous n’avons été aussi informés de drames qui ne nous concernent pas directement. De ce fait, jamais nous n’avons eu autant le sentiment que le monde entier frappe quotidiennement à la porte de notre conscience. Notre cerveau, conçu pour gérer les dangers d’un territoire limité, doit désormais absorber en permanence les catastrophes de la planète entière et il ne distingue plus toujours ce qui est proche de ce qui est lointain, ce qui est probable de ce qui est exceptionnel, ce qui est réel de ce qui est seulement possible. L’ensemble des nouvelles technologies avec l’apport de l’IA a rendu possible l’émergence des réalités virtuelles comme des vérités alternatives et par confusion comme des certitudes sans contestations autres que partisanes.
C’est peut-être là que réside l’une des grandes difficultés de notre époque : nous vivons dans un monde objectivement plus sûr sur de nombreux aspects qu’il y a quelques siècles, mais nous avons parfois le sentiment inverse parce que nous sommes exposés, chaque jour, à une accumulation d’images, de récits et de menaces qui donnent à la peur une présence permanente.
La peur n’est donc plus seulement une émotion, elle devient un climat et lorsqu’une émotion devient un climat, elle finit par transformer toute une société. Si la peur était seulement une émotion individuelle, elle intéresserait les médecins, les psychologues ou les neuroscientifiques. Mais depuis que l’homme vit en société, elle est devenue bien davantage : une force historique. Peu de sentiments ont autant façonné les civilisations. En observant l’histoire avec suffisamment de recul, une idée finit même par s’imposer : nous n’avons peut-être pas construit les sociétés d’abord pour vivre ensemble, mais pour avoir moins peur.
Cette affirmation peut sembler paradoxale. Pourtant, presque toutes les grandes inventions humaines répondent à une inquiétude fondamentale.
Nous avons construit des maisons parce que nous craignions le froid, les bêtes sauvages et les autres hommes, domestiqué le feu parce que nous redoutions la nuit, élevé des remparts parce que nous avions peur des invasions, créé des armées parce que nous avions peur de perdre notre territoire, inventé le droit parce que nous avions peur de la violence. La justice est née de la peur de la vengeance sans fin, la médecine de la peur de la maladie, l’agriculture de la peur de la famine, la monnaie de la peur du manque, l’assurance de la peur du lendemain, les archives de la peur de l’oubli, l’Histoire de la peur de voir disparaître les leçons du passé, la diplomatie de la peur de la guerre et la science de la peur de l’inconnu. Autrement dit, toute civilisation peut être comprise comme une immense tentative de rendre le monde plus prévisible car la peur naît rarement de ce que nous connaissons et elle prospère dans l’incertitude. Le philosophe anglais Thomas Hobbes l’avait parfaitement compris au XVIIᵉ siècle. Dans son Léviathan, il décrit un état de nature où chaque homme peut craindre tous les autres et cette peur permanente conduit les individus à accepter un pouvoir commun chargé d’assurer la sécurité. Pour lui, l’État n’est pas d’abord une création morale parce qu’il est une réponse à la peur de la mort violente. Cette intuition demeure étonnamment actuelle.
Pourquoi acceptons-nous de respecter les lois ? Parce qu’elles protègent nos libertés, mais aussi parce qu’elles réduisent notre inquiétude. Nous préférons un conflit tranché par un juge à une vengeance privée, une police imparfaite à la loi du plus fort, des règles connues à l’incertitude permanente. Le droit est d’abord une machine à rendre l’avenir plus prévisible. Le philosophe Aristote, plusieurs siècles auparavant, abordait déjà la peur sous un angle différent : en effet, pour lui, elle n’est pas honteuse, elle est naturelle. Ce qui distingue les hommes n’est pas le fait d’avoir peur, mais la manière d’y répondre. Le courage n’est jamais l’absence de peur, mais la juste mesure entre la lâcheté et la témérité. Celui qui ne craint absolument rien n’est pas courageux, il est inconscient. Celui qui craint tout renonce à agir. Le courage consiste à reconnaître le danger sans lui abandonner sa liberté. C’est l’idée développée par les Stoïciens. Pour Épictète comme pour Sénèque, ce qui nous fait souffrir n’est pas tant le monde que le jugement que nous portons sur lui. Nous redoutons souvent des événements qui ne dépendent pas de nous. Et donc nous gaspillons notre existence à combattre des dangers imaginaires tout en négligeant notre seule véritable liberté qui est notre manière de répondre à ce qui arrive. Spinoza ira encore plus loin. Il considère la peur comme une « passion triste ». Elle diminue notre puissance d’agir parce qu’elle nous enferme dans l’attente d’un mal incertain. Plus un individu est gouverné par la peur, plus il devient manipulable et, à l’inverse, comprendre les causes des choses permet de retrouver une part de liberté. Pour Spinoza, connaître n’est pas seulement accumuler des informations c’est diminuer la puissance de nos peurs.
Cette idée relie étonnamment philosophie et science car toute découverte scientifique réduit une part d’inconnu. Lorsque nous comprenons les éclipses, nous cessons d’y voir un présage divin ; lorsque nous découvrons les microbes, nous cessons d’attribuer toutes les épidémies à la colère des dieux ; lorsque nous connaissons les mécanismes des tremblements de terre, nous n’y voyons plus nécessairement une punition céleste. La connaissance ne supprime pas le danger, mais elle réduit l’obscurité dans laquelle prospérait la peur.
Mais les religions, elles aussi, entretiennent avec la peur une relation complexe. Toutes sont confrontées à la même question : que faire de l’angoisse humaine devant la souffrance, la mort, l’injustice ou l’inconnu ? Le judaïsme, le christianisme et l’islam évoquent tous la « crainte de Dieu ». Il est important de préciser que cette expression est souvent mal comprise car elle ne désigne pas seulement la terreur devant une puissance supérieure, elle renvoie aussi au respect, à l’humilité, à la conscience de nos limites. Les grands théologiens distinguent depuis longtemps la peur servile, qui pousse à obéir par crainte du châtiment, de la crainte filiale, qui naît du respect et de l’amour. Le christianisme est d’ailleurs traversé par une tension permanente. D’un côté, l’histoire a parfois utilisé la peur de l’enfer, du péché ou du jugement comme moyen de discipline et de l’autre les Évangiles qui répètent inlassablement cette injonction : « N’ayez pas peur. » Les deux dimensions ont coexisté pendant des siècles, rappelant que toute religion peut devenir soit une consolation, soit un instrument de contrôle, selon la manière dont elle est interprétée. Le bouddhisme adopte une perspective encore différente : pour lui, la peur y naît essentiellement de l’attachement. Nous souffrons parce que nous voulons retenir ce qui est par nature impermanent : la jeunesse, la santé, les êtres aimés, notre propre identité. Vouloir arrêter le mouvement du monde revient à souffrir de ce qui est pourtant inévitable.
Les sociologues, eux, déplacent encore le regard. Ils montrent que les sociétés fabriquent leurs propres peurs. Émile Durkheim expliquait déjà qu’une communauté ne se construit pas seulement autour de valeurs communes, mais également autour de dangers communément identifiés. Norbert Elias a montré que la civilisation est aussi un apprentissage de la maîtrise des émotions. Au fil des siècles, les sociétés occidentales ont progressivement déplacé la violence physique vers des formes plus intériorisées de contrôle. Nous craignons aujourd’hui davantage le ridicule, l’échec ou le déclassement que le duel ou la vengeance. Les peurs changent avec les civilisations. Ulrich Beck parlera quant à lui de « société du risque ». Jadis, les dangers étaient visibles : le loup, la guerre, la sécheresse, l’incendie, et désormais, les menaces sont souvent invisibles avec la pollution, les perturbateurs endocriniens, la radioactivité, les crises financières, l’intelligence artificielle, les cyberattaques, le changement climatique. Nous vivons entourés de risques que nous ne pouvons ni voir ni mesurer nous-mêmes. Nous devons faire confiance aux experts. Et du coup cette dépendance nouvelle transforme profondément notre rapport au monde.
La peur devient alors un objet politique car celui qui définit le danger exerce déjà une forme de pouvoir. Toute autorité, quelle qu’elle soit, gouverne en partie les peurs. Les États préviennent des risques, les entreprises rassurent leurs clients, les assurances vendent de la sécurité, les laboratoires promettent des traitements, les banques offrent des garanties, les religions annoncent le salut, les partis politiques promettent la protection. Cela ne signifie pas que les dangers soient imaginaires puisqu’ils sont palpables et existent réellement comme les guerres, le terrorisme, les catastrophes naturelles, les pandémies, les crises économiques.
Toute société choisit aussi les peurs qu’elle mettra en avant. La hiérarchie des inquiétudes n’est jamais totalement neutre. Les médias participent naturellement à ce phénomène, on leur reproche souvent de ne montrer que les catastrophes. La réalité est plus subtile. Notre cerveau accorde spontanément davantage d’attention à une mauvaise nouvelle qu’à une bonne. Pendant des centaines de milliers d’années, celui qui remarquait le prédateur survivait plus facilement que celui qui admirait le coucher du soleil.
Les médias répondent en partie à cette architecture de notre cerveau. Les réseaux sociaux l’ont amplifiée et leurs algorithmes favorisent les contenus qui provoquent une réaction émotionnelle forte : indignation, colère, surprise… ou peur. Jamais l’humanité n’a autant connu les drames du monde, jamais elle n’a été aussi exposée à des événements qui ne la concernent pas directement. Notre cerveau, conçu pour vivre dans une tribu de quelques dizaines de personnes, doit désormais intégrer quotidiennement les guerres d’un continent, les incendies d’un autre, les crises économiques d’un troisième, les attentats, les épidémies, les accidents et les catastrophes naturelles de la planète entière. Il finit parfois par croire que tout est proche, tout est immédiat, tout est menaçant. Et pourtant, il ne faut pas conclure que la peur serait uniquement négative, car sans elle, aucun pompier ne préparerait une intervention, aucun ingénieur ne construirait un pont résistant aux séismes, aucun chirurgien ne vérifierait une dernière fois son geste, aucun pilote ne relirait sa check-list, aucun archiviste ne préserverait les traces du passé.
La peur, lorsqu’elle reste proportionnée, devient prudence qui devient prévoyance qui devient civilisation. La question n’est donc pas de supprimer la peur, la véritable question est de savoir comment empêcher qu’elle cesse d’être un conseiller pour devenir un maître.
Fin partie II
Gilles Desnoix
Pour aller plus loin, voici quelques références ayant nourri cette réflexion : Thomas Hobbes Le Léviathan, Aristote Éthique à Nicomaque, Épictète Manuel, Sénèque De la tranquillité de l’âme, Baruch Spinoza L’éthique, Émile Durkheim Les Règles de la méthode sociologique, Le Suicide, Norbert Elias La civilisation des mœurs, Ulrich Beck La Société du risque, Stanley Cohen Folk Devils and Moral Panics, divers textes fondamentaux du judaïsme, du christianisme, de l’islam et du bouddhisme et des publications contemporaines en sociologie du risque et psychologie sociale



Un commentaire sur “La peur, cette compagne qui a bâti l’humanité (partie II)”
Merci pour tout ce texte très complet, très sourcé.
Cependant, j’ajoute un livre qui démontre un oubli : « La violence éducative, un trou noir dans les sciences humaines » de Olivier Maurel.
Votre article contient cet oubli. Oubli qui selon Alice Miller n’est en rien anodin, afin de ne pas être confronté à sa propre détresse, sa propre solitude dans la peur qui serait très déstabilisante.
Car à la base, la peur puiserait sa source dans la domination des adultes sur les enfants. Et cela, depuis hypothétiquement la sédentarisation de l’humanité (vers 10000 av J.C.)
Le but de la violence éducative est de former des humains dénués d’empathie, coupés de leurs émotions, afin de fabriquer des armées pour défendre les stocks de nourriture des convoitises. Car sans empathie, toutes les basses besognes peuvent être réalisées sans honte ni culpabilité. Aldous Huxley l’a bien décrit dans son chapitre « De l’éducation » de son essai « La fin et les moyens ».
Dans un monde devenu sécurisé en ressources, cela se transforme en armées qui défendent les intérêts d’un groupe au détriment des autres.
Ne serait-il pas temps de se pencher très sérieusement sur ce sujet? À moins que cela ne soit encore et toujours un sujet tabou?