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mercredi 1 juillet 2026 à 04:37

La peur, cette compagne qui a bâti l’humanité (partie III)

Les philosophes cherchent à la comprendre, les religions à lui donner un sens, les États à la contenir, les pouvoirs parfois à l'exploiter : l'histoire des civilisations est aussi celle de nos peurs.



 

Au terme de cette réflexion, une évidence s’impose. Nous croyions parler de la peur. Nous découvrons en réalité que nous parlions de l’homme. Car la peur n’est pas un accident de notre existence. Elle en est l’une des conditions. Depuis des millénaires, l’humanité tente de s’en libérer. Les philosophes la questionnent, les médecins la soignent, les psychologues l’analysent, les religions lui donnent un sens, les militaires apprennent à agir malgré elle, les éducateurs essaient de la canaliser, les artistes la représentent, les dirigeants politiques la combattent parfois… ou l’utilisent. Et pourtant, elle demeure. Pourquoi ? Parce qu’elle est le prix de notre intelligence. Un animal ressent la peur lorsqu’il perçoit un danger, l’homme, lui, peut ressentir la peur devant une simple idée, il souffre d’un souvenir, il s’inquiète d’un avenir qui n’existe pas encore, il imagine un échec qui ne surviendra peut-être jamais, il anticipe une maladie, une guerre, une rupture, une humiliation et ainsi il vit plusieurs fois un malheur qui n’arrivera peut-être jamais.

Notre cerveau ne nous permet pas seulement de prévoir le monde, il nous permet aussi d’imaginer toutes les façons dont il pourrait nous échapper. Voilà notre grandeur et aussi notre fragilité car la peur accompagne donc chacune des dimensions de notre existence. Nous avons peur de perdre ceux que nous aimons, notre santé, notre travail, notre réputation, notre liberté, notre mémoire, notre identité, notre dignité. Mais, derrière toutes ces inquiétudes, il en existe probablement une seule, c’est la peur de perdre le contrôle de notre propre existence.

C’est pourquoi la peur fascine autant les philosophes. Chez Kierkegaard, l’angoisse naît de la liberté. Pour lui, l’homme est libre, il peut choisir et parce qu’il peut choisir, il peut se tromper. L’angoisse devient alors le vertige des possibles. Chez Heidegger, l’angoisse révèle notre finitude et nous rappelle que notre temps est compté, qu’aucune vie n’est infinie, qu’aucune décision n’est totalement réversible. Chez Sartre, la liberté devient elle-même source d’inquiétude car nous sommes condamnés à choisir et ne pas choisir constitue déjà un choix. La peur devient ainsi inséparable de la responsabilité. Plus nous sommes libres, plus nous pouvons craindre les conséquences de nos décisions, voilà pourquoi les sociétés autoritaires promettent souvent une forme de tranquillité, elles proposent de penser à notre place, de décider à notre place, d’assumer les responsabilités à notre place. Le prix de cette sécurité est toujours le même, il s’agit d’une partie de notre liberté.

Les démocraties connaissent un paradoxe inverse. Elles offrent davantage de liberté, mais elles exigent davantage de responsabilité individuelle. Il faut choisir, comparer, douter, décider, assumer. Cette liberté est exigeante et elle est parfois angoissante, mais elle demeure la condition de notre dignité.

Les militaires connaissent bien cette réalité. On croit parfois que le courage consiste à ne pas avoir peur, eux savent que c’est faux. Le soldat expérimenté n’est pas celui qui ignore la peur, c’est celui qui agit malgré elle. Son entraînement ne supprime pas l’émotion, il l’empêche simplement de prendre le commandement. Le courage n’est donc pas l’absence de peur, il s’agit en fait d’une décision prise en sa présence. Il en va de même pour les pompiers, les soignants, les magistrats, les policiers, les chefs d’entreprise, les enseignants, les élus, les parents. Tous connaissent cette vérité que la responsabilité ne consiste jamais à attendre de ne plus avoir peur, mais à agir malgré l’incertitude. Cette idée rejoint étonnamment celle d’Aristote : le courage n’est jamais une émotion, c’est une vertu. Autrement dit, une manière de gouverner ses émotions plutôt que de les subir, et cette nuance est essentielle car notre époque confond parfois deux réalités très différentes : la peur et la panique.

La peur est une information, la panique est une perte de gouvernement de soi. La peur peut sauver, la panique désorganise. La peur prépare, la panique disperse, la peur invite à réfléchir, la panique empêche de penser. Toute l’éducation consiste précisément à transformer peu à peu les peurs en prudence plutôt qu’en paralysie.

Les anciens le savaient, les religions également. Toutes cherchent finalement à transformer la peur en confiance en Dieu, dans les autres, dans les institutions, dans la raison, dans l’expérience, en soi. C’est peut-être ici qu’apparaît le véritable contraire de la peur. On dit souvent que c’est le courage, en réalité, le courage n’est probablement que la manière d’agir lorsque la confiance est momentanément insuffisante. Le véritable contraire de la peur est la confiance. L’enfant ose explorer parce qu’il fait confiance, le scientifique ose expérimenter parce qu’il fait confiance à la méthode, le juge tranche parce qu’il fait confiance au droit, le médecin soigne parce qu’il fait confiance à la science, le soldat avance parce qu’il fait confiance à ses camarades. Le croyant prie parce qu’il fait confiance à Dieu, le citoyen accepte la démocratie parce qu’il fait confiance aux institutions… ou travaille à les rendre dignes de cette confiance. Toute civilisation repose finalement sur cette confiance partagée et lorsque celle-ci disparaît, la peur reprend immédiatement sa place. Et avec elle renaissent les rumeurs, les complots, les replis identitaires, les désignations de boucs émissaires, les discours simplistes et les promesses de sauveurs.

C’est pourquoi la connaissance constitue peut-être le plus puissant antidote aux peurs inutiles. Non parce qu’elle supprimerait les dangers, ils existeront toujours, mais parce qu’elle remet les menaces à leur juste place. Elle distingue le probable du possible, le réel de l’imaginaire, le risque du fantasme, l’inquiétude raisonnable de la manipulation.

Les philosophes des Lumières en étaient profondément convaincus, l’instruction ne rend pas l’homme invulnérable, elle le rend plus libre, lui permet de ne plus subir toutes les peurs que d’autres voudraient lui imposer. À cet égard, les archives, l’Histoire, la recherche scientifique, le débat démocratique, l’éducation, le journalisme lorsqu’il est rigoureux, participent d’un même combat. Ils ne promettent pas un monde sans danger, ils offrent quelque chose de plus précieux, un monde plus intelligible. Car ce que l’homme redoute le plus n’est peut-être pas le danger, c’est l’incompréhensible.

Nous supportons souvent mieux une mauvaise nouvelle expliquée qu’une menace invisible dont personne ne sait dire l’origine ni l’évolution. Comprendre ne supprime pas toujours la souffrance, mais cela empêche souvent la peur de devenir toute-puissante. Et c’est peut-être là que réside la plus belle leçon de cette longue histoire.

Depuis les premières flammes allumées au fond des cavernes jusqu’aux laboratoires où se conçoit aujourd’hui l’intelligence artificielle, l’humanité poursuit inlassablement le même projet, elle cherche moins à vaincre la peur qu’à réduire l’inconnu. À chaque génération, elle éclaire un peu plus une partie de l’obscurité, puis elle découvre qu’au-delà de cette lumière commence une obscurité nouvelle. C’est pourquoi la peur ne disparaîtra probablement jamais, elle changera seulement de visage. Hier, nous redoutions les éclipses, aujourd’hui, nous redoutons les algorithmes, demain, nous craindrons peut-être ce que nous n’imaginons pas encore.

Mais tant que l’homme continuera à chercher, à apprendre, à transmettre, à débattre, à enseigner, à écrire son histoire, à conserver ses archives, à explorer le monde et à interroger ses propres certitudes, la peur ne sera jamais totalement maîtresse de son destin, car ce qui caractérise peut-être le mieux notre espèce n’est pas que nous ayons peur.

C’est que, malgré cette peur, nous continuions obstinément à avancer. Écoutons Montaigne : « Qui a appris à mourir a désappris à servir. »  ; En effet, la peur est le principal instrument de toutes les servitudes. Comprendre la peur, c’est déjà commencer à s’en affranchir.

 

Gilles Desnoix

 

Pour aller plus loin, voici quelques références ayant nourri cette réflexion : Søren Kierkegaard Le concept de l’angoisse, Martin Heidegger Être et Temps, Jean-Paul Sartre L’Être et le Néant, Michel de Montaigne Les Essais, Aristote Éthique à Nicomaque, Épictète Manuel, Sénèque Lettres à Lucilius et les philosophes des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Condorcet), doctrine militaire française sur le courage et la préparation opérationnelle, divers travaux contemporains en psychologie cognitive, neurosciences et philosophie morale

 

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7 commentaires sur “La peur, cette compagne qui a bâti l’humanité (partie III)”

  1. rosemicjar dit :

    Et qu’en est il de la délinquance, celui qui enfreint, qui assouvi ses désirs, ses pulsions, qui vole, qui tue, qui fait des victimes, a t il la peur, cette peur de la toute puissante, et de vouloir sa mort, aller à son suicide, est ce la peur de la reconnaissance de la perte totale de son existence? Et de continuer cette délinquance, est ce un déni, est cela la non reconnaissance de sa perte, un manque de peur qui prépare à réfléchir, une panique qui empêche la pensée.

  2. rosemicjar dit :

    Merci Gilles Desnoix de vos écrits.

  3. lepsy dit :

    À Rosemicjar : en psychologie, les actes délictueux sont reconnus en liens avec la violence éducative et la culture de la punition et du chantage.
    Aucune menace, aucune punition, aucune violence n’empêchera un enfant de commettre une bêtise. C’est prouvé. À court terme, il stoppe en effet son action, mais à l’intérieur de son organisme, c’est un orage biochimique qui se produit, et qui finira toujours par trouver une porte d’action un jour ou l’autre.
    Bien au contraire. Car par le fonctionnement des neurones miroirs, il reproduira ce qu’il a vu : c’est-à-dire de traiter un problème, une difficulté, un désaccord par la violence (verbale ou matérielle ou pire, physique).
    « Les enfants font ce que nous faisons, pas ce que nous disons ».
    Si nous voulons une société sans délinquance, c’est aux adultes de montrer l’exemple, de montrer qu’on peut dépasser un désaccord sans se détester, sans imposer, sans violenter, etc…… Montrer qu’on peut vivre en bonne intelligence, avec égalité, avec équité.
    Ainsi, les enfants seront éduqués sur des modèles sains et n’auront, une fois adulte, pas l’idée d’enfreindre les lois, puisque la majorité des adultes et donc des futurs adultes les respectera.
    Alors, notre société adulte est-elle sage, seraine, intelligente, posée, réfléchie ou bien est-elle violente, énervée, tendue, malade, destructrice, malhonnête, etc…….?

  4. rosemicjar dit :

    A lepsy….Merci.
    Il y a ceux qui se détruisent, désirent leur mort.. se droguent…se font dealer et font des victimes….Ceux qui se servent des autres en des fins de s’enrichir, les détruisent et ce, dans la relativité. Ceux qui assouvissent leur manque, leur sexualité, leur désir, se servent sur l’innocence, sur l’amour qu’on leur porte. Il y a ceux qui s’oublient à se perdre, aimer, aider l’autre, font de leur existence, l’autre, …donnent leur joie, leurs souvenirs, leur culture, leur argent..et font un héritage de personnes qui ne savent que recevoir…L’intérêt est, l’amour oublié. Seuls, mais riches de tout ce qu’ils ont donné en voyages, en travail, en joie, en culture, et avec cette connaissance primordiale que rien ne les obligera à vous aider, si ce n’est la solution de vous éloigner à tout jamais.
    L’éducation est le facteur important à une bonne société, pour ceux que nous éduquons et la connaissance à nous en protéger. Nous recevons ce que nous avons été et transmis…..
    Notre société et dans son ensemble, riche ou pauvre, professions modestes ou professions supérieures, ….est ….un pluriel…, du bien, du mal, du mépris, du non respect, de la souffrance de ceux qui subissent, d’un manque de dénoncer, de condamner, cet invisibilité d’une certaine délinquance, du non respect démocratique..ect…..L’éducation y est primordiale pour nous protéger et protéger les autres.
    A détruire au lieu de conserver, et d’adapter le nouveau, nos sociétés depuis ces dernières décennies, ont amplifié ce factuel.

  5. rosemicjar dit :

    A lepsy : Qu’est ce qui sauvera l’amour? Quelle attitude avoir vers ceux que nous aimons et qui nous ont trahi, et dire pour leur pardonner, un « je t’aime » qui n’a pas de réponse. Ils appellent pour, nous semble t il, prendre de nos nouvelles, mais c’est vider leur haine, leur médisance envers un entourage, un personnage, qui au prochain appel, leur descriptif sera, un être parfait…..nous essayons encore de les aider…..mais ils n’écoutent pas, et dire un « au revoir » sans nous demander si tout est bien pour vous?
    Nous le savons pourtant, mais nous espérons….Pourtant, on ne change pas les autres, mais nous, nous pouvons que changer….
    Cela vient de mon enfance, où je n’étais pas considérée…..et faire tout ce que je pouvais pour les satisfaire, cela n’abouttissait pas….alors ne pas les satisfaire, pour leur donner raison, pour attirer leur attention, et les gifles sonnaient et autres.. (.je vois encore le martinet pendu au mur, prêt a être décroché)… Ils le pensent toujours, tous, que je ne suis rien….Reste mes études.. …ma vie professionnelle…. et de très bons souvenirs, « le faire pour les satisfaire » m’a offert à moi du bonheur, et la satisfaction d’être.

  6. lepsy dit :

    À Rosemicjar : ce qui sauvera l’amour est la rencontre avec les bonnes personnes. C’est ce qui fait que des enfants maltraités ne deviennent pas tous des adultes maltraitants. Car ils ont rencontré sur leur chemin des adultes bienveillants qui les ont pris sous leur aile et montré que nous pouvons vivre bien, et sans violence. Les futurs tyrans sont malheureusement celles et ceux qui ont grandi dans la violence, et ont été tristement seuls pour gérer cela, aucun adulte ne dut sur leur chemin pour les sortir de cette spirale infernale.
    Je crois me souvenir que Jankélévitch a écrit une réflexion sur les vertus. Si nos sociétés adultes encouragent les gens vertueux et condamnent les gens qui abîment la vie, (c’est pour cela que notre Justice a besoin de moyens et n’appliquent pas les deux poids deux mesures, suivez mon regard……) (et condamnations qui ne doivent pas se faire par la violence (prisons, amendes records), car on ne va pas mettre en oeuvre quelque chose que nous condamnons par ailleurs, mais « condamner » à la réparation du mal qui a été fait dans la mesure du possible), un basculement majoritaire permettra alors, par mimétisme, d’adopter les comportements vertueux puisqu’ils seront récompensés (nous avons tous besoin de notre dose de dopamine pour s’engager dans une action) et se dessinera à un moment donné une société où il deviendra inutile, improductif de commettre des actes délictueux.
    Une fois les vertus prises comme exemple car mieux récompensées que les vices, alors les enfants n’auront aucune difficulté à s’insérer dans ces sociétés, à aimer, et à protéger, et à coopérer.

  7. rosemicjar dit :

    A Lepsy : Merci!