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mercredi 8 juillet 2026 à 05:18

L’ordre n’est pas la sécurité.

Quand la peur réclame l'autorité, la démocratie doit retrouver le sens de la confiance.



 

À chaque campagne présidentielle, les mêmes mots reviennent avec une force renouvelée : ordre, autorité, sécurité, immigration, fermeté. Ils semblent aller de soi, comme si davantage d’ordre garantissait automatiquement davantage de sécurité. Pourtant, l’histoire, la philosophie, la sociologie et les sciences politiques racontent une tout autre histoire. De l’Espagne franquiste au Chili de Pinochet, de l’URSS à la Syrie, de la Chine contemporaine aux démocraties occidentales confrontées à leurs propres doutes, une même question traverse les siècles : qu’est-ce qui protège réellement un peuple ? Un pouvoir toujours plus fort, ou une démocratie capable de faire respecter la loi tout en garantissant les libertés, la justice et la confiance ? Derrière ce débat se cache sans doute l’un des choix les plus fondamentaux auxquels nos sociétés seront confrontées dans les années qui viennent.

Quand une société a peur, elle demande de l’ordre. Mais l’histoire enseigne une chose terrible : l’ordre peut régner partout, et la sécurité n’exister nulle part.

Car l’ordre et la sécurité ne sont pas la même chose. L’ordre est une organisation, la sécurité est une protection. L’ordre dit : chacun à sa place, et la sécurité dit : chacun à l’abri.

L’ordre rassure celui qui gouverne, parce qu’il rend la société lisible, contrôlable, disciplinée. La sécurité rassure celui qui vit, parce qu’elle lui permet de marcher dans la rue, parler librement, travailler, aimer, contester, voter, transmettre, sans craindre l’arbitraire, la violence, la misère ou l’humiliation. C’est pourquoi un pays peut être très ordonné et profondément dangereux. Les dictatures le prouvent avec l’Espagne franquiste, le Portugal de Salazar, le Chili de Pinochet, l’Argentine des généraux, l’URSS stalinienne, la Chine autoritaire, la Syrie d’Assad, l’Irak de Saddam Hussein, la Libye de Kadhafi. Tous ces régimes ont promis l’ordre, des rues calmes, des oppositions réduites, des médias domestiqués, une jeunesse encadrée, une justice aux ordres, une police omniprésente, des ennemis désignés. Ceci avec toujours la même promesse : « Nous allons protéger le pays. »

Ordre ou sécurité, voilà bien le grand piège politique.

À l’approche des présidentielles, les mots se durcissent. On parle d’ordre, d’autorité, de sécurité, d’immigration, de frontières, de laxisme, de fermeté. Dans l’autre camp, on parle de démocratie, d’apaisement, de solidarité, d’État de droit, de justice sociale. Les deux visions semblent irréconciliables. Et pourtant, avant même de choisir son camp, il faudrait peut-être commencer par interroger les mots.

Mais protéger qui ? Et contre quoi ? Au Chili, après le coup d’État de 1973, 3 216 personnes furent officiellement reconnues comme tuées ou victimes de disparition forcée entre 1973 et 1990 ; Amnesty International rappelle aussi des dizaines de milliers de victimes de prison politique ou de torture. Ce n’était pas le désordre. C’était l’ordre militaire. Mais pour l’opposant, le syndicaliste, l’étudiant, le journaliste, l’ouvrier engagé, ce n’était pas la sécurité. C’était la terreur. En Syrie, Human Rights Watch a documenté les détentions arbitraires, les tortures, les disparitions forcées et la nécessité de préserver les preuves des atrocités commises sous le régime Assad. Là encore, l’État était fort, trop fort et si fort qu’il pouvait broyer ses citoyens.

La Chine contemporaine offre un autre exemple : un État puissant, organisé, technologiquement avancé, capable de surveiller, planifier, censurer et contrôler. Freedom House la classe pourtant parmi les pays « Not Free », avec un score de 9/100 en matière de droits politiques et libertés civiles. La Russie est également classée « Not Free », avec 12/100. L’ordre existe. La liberté recule. La sécurité du citoyen dépend alors de son obéissance.

Voilà le cœur du problème : dans une démocratie, la sécurité est un droit. Dans un régime autoritaire, elle devient une récompense accordée à ceux qui se taisent.

L’ordre peut donc devenir l’ennemi de la sécurité lorsqu’il n’est plus contrôlé par le droit. Quand la police protège, elle sert la sécurité. Quand elle intimide, elle sert l’ordre. Quand la justice sanctionne après un procès équitable, elle sert la sécurité. Quand elle condamne sur consigne, elle sert l’ordre. Quand l’administration garantit l’égalité, elle sert la République. Quand elle trie les citoyens selon leur fidélité au pouvoir, elle sert le régime.

Il faut ici distinguer trois notions souvent confondues : l’autorité, l’ordre et l’arbitraire.

L’autorité repose sur la légitimité, l’ordre repose sur la règle, l’arbitraire repose sur la peur.

Une démocratie a besoin d’autorité. Elle a besoin de lois respectées, de décisions appliquées, de sanctions effectives, de services publics solides, de policiers soutenus, de magistrats indépendants, d’élus responsables. Mais elle n’a pas besoin d’un ordre aveugle, que tout ce qui conteste soit considéré comme suspect, de confondre opposition et trahison, manifestation et sédition, critique et haine de la nation.

La démocratie n’est pas le désordre mais l’art d’organiser pacifiquement le désaccord. C’est même ce qui la rend supérieure aux régimes forts. Dans une démocratie, les conflits sortent au grand jour. Ils sont bruyants, fatigants, parfois agaçants. On manifeste, on débat, on conteste, on vote, on sanctionne, on recommence. Vu de loin, cela ressemble au désordre. En réalité, c’est une respiration. Le conflit démocratique évite l’explosion. Il permet à une société de se corriger sans guerre civile.

Karl Popper disait qu’une démocratie est le régime dans lequel on peut renvoyer les gouvernants sans faire couler le sang. Cette idée devrait être gravée au fronton de nos inquiétudes modernes. Car le régime fort, lui, promet de supprimer le conflit. Mais en supprimant le conflit visible, il prépare souvent la violence invisible.

L’ordre autoritaire repose presque toujours sur une fiction qui est la désignation d’un ennemi qui expliquerait tout, en l’occurrence l’étranger, l’immigré, mais aussi le journaliste, le juge, l’intellectuel, le fonctionnaire, le pauvre, le riche, le syndicaliste, le minoritaire, le « mauvais citoyen ». Une société qui souffre cherche une cause simple à des problèmes complexes et le pouvoir autoritaire lui en offre une. C’est vieux comme le monde politique.

Quand l’économie vacille, quand les salaires stagnent, quand les services publics reculent, quand les classes moyennes déclinent, quand les quartiers populaires se sentent abandonnés, quand les campagnes se sentent oubliées, quand les citoyens ne croient plus leurs représentants, la demande d’ordre monte. Non parce que les peuples seraient naturellement autoritaires, mais parce qu’ils ont peur. La peur cherche un chef alors que la confiance cherche des institutions. C’est là que se joue la vraie sécurité. Elle ne dépend jamais seulement de la police ou de la prison, mais de l’école, de l’emploi, de la santé, du logement, de la justice, de la lutte contre la corruption, de la qualité des services publics, de la considération accordée aux citoyens. Une société où l’on humilie moins est souvent une société où l’on frappe moins. Une société où l’on écoute mieux est souvent une société où l’on explose moins. La sécurité est donc matérielle, sociale, juridique, psychologique et morale.

Matérielle parce qu’un homme qui ne sait plus comment nourrir sa famille vit dans l’insécurité, sociale parce qu’un territoire abandonné fabrique du ressentiment, juridique parce qu’un citoyen qui ne croit plus en la justice ne croit plus en l’État, psychologique parce que le sentiment d’insécurité peut être amplifié par les chaînes d’information, les réseaux sociaux, les discours politiques, les faits divers répétés jusqu’à devenir une vision du monde et morale, enfin, parce qu’une société sûre est une société où chacun sait qu’il sera traité comme une personne, non comme une catégorie.

C’est pourquoi la corruption détruit la sécurité. Un pays corrompu peut être très policé, mais personne n’y est vraiment protégé. Le droit y devient négociable, la décision publique y devient suspecte, la réussite y dépend des relations, la police y protège les puissants, la justice y épargne les amis, le citoyen ordinaire comprend alors qu’il n’habite plus une République, mais un système.

Montesquieu l’avait parfaitement compris : il faut que le pouvoir arrête le pouvoir. Sans séparation des pouvoirs, l’ordre devient vite domination. Rousseau rappelait que l’obéissance n’est légitime que si elle s’inscrit dans la volonté générale. Hobbes, lui, nous avertissait de l’autre danger : sans autorité, les hommes peuvent tomber dans la guerre de tous contre tous. Toute la difficulté démocratique est là : éviter à la fois l’anarchie et la tyrannie.

Trop peu d’États, et les plus faibles sont livrés aux plus forts, trop d’États, et tous sont livrés au pouvoir.

Hannah Arendt a montré que les régimes totalitaires ne se contentent pas de gouverner : ils isolent les individus, détruisent les solidarités, installent la suspicion, transforment chaque citoyen en surveillant ou en suspect. L’ordre totalitaire n’est pas seulement policier, il est mental et entre dans les familles, les écoles, les conversations, les silences.

Voilà pourquoi l’ordre peut devenir incompatible avec la sécurité : parce qu’il exige parfois que le citoyen renonce à ce qui le protège vraiment, comme sa liberté de parler, son droit de contester, son accès à une justice indépendante, sa capacité à changer les gouvernants, son droit de ne pas être d’accord.

En France, cette question traverse toute notre histoire. La Révolution a voulu abattre l’arbitraire monarchique, mais elle a elle-même connu la Terreur. Bonaparte a rétabli l’ordre, mais au prix d’un pouvoir personnel. Le Second Empire a modernisé, mais surveillé. La IIIᵉ République a dû affronter les ligues, les tentations autoritaires, les antidreyfusards, les factieux. Vichy a poussé jusqu’à l’abjection la promesse de l’ordre : travail, famille, patrie, police, collaboration, persécution. Là encore, l’ordre était partout et la sécurité n’était plus nulle part pour les Juifs, les résistants, les francs-maçons, les opposants, les étrangers, les républicains.

Les grandes luttes françaises contre les régimes forts ne furent donc pas des caprices d’intellectuels. Elles furent des combats pour que l’État reste l’instrument du peuple et ne devienne pas son maître. La Résistance, les combats républicains, les luttes syndicales, les défenses de la presse libre, les mobilisations contre la torture pendant les guerres coloniales, les combats pour l’indépendance de la justice : tout cela appartient à la même histoire qui est celle d’un peuple qui sait, parfois confusément, que la République n’est pas seulement un drapeau, mais une limite posée au pouvoir.

La question moderne n’est donc pas : faut-il de l’ordre ? Bien sûr qu’il en faut. Une société sans ordre devient vite invivable. La vraie question est : quel ordre, pour qui, par qui, avec quels contrôles, et au service de quelle idée de l’homme ?

Un ordre républicain protège le citoyen, un ordre autoritaire protège le pouvoir. Un ordre républicain accepte la contradiction, un ordre autoritaire l’écrase. Un ordre républicain sanctionne les actes Un ordre autoritaire suspecte les intentions. Un ordre républicain maintient la paix civile, un ordre autoritaire fabrique le silence.

Et le silence n’est pas la paix.

Ce qui rend le débat actuel si inflammable, c’est que beaucoup de citoyens ne demandent pas forcément une dictature, mais qu’on les entende, que la loi s’applique, que les violences cessent, que les trafics reculent, que l’école tienne, que leur quartier, leur rue, leur village, leur travail, leur retraite, leur avenir soient respectés. Cette demande est légitime.

Le danger commence lorsque des responsables politiques répondent à cette demande légitime par une solution simpliste : plus d’ordre, moins de droits, moins de contre-pouvoirs, moins de juges, moins de journalistes, moins d’associations, moins d’étrangers, moins de débats. Comme si la démocratie était le problème, alors qu’elle est souvent le dernier rempart.

Car une société apaisée ne se construit pas seulement avec des interdictions mais avec de la justice. Et la justice n’est pas la faiblesse, la solidarité n’est pas le laxisme, l’écoute n’est pas l’abandon de l’autorité, la démocratie n’est pas l’impuissance.

Au contraire : une démocratie faible est celle qui ne sait ni protéger ni écouter. Une démocratie forte est celle qui sait faire respecter la loi sans renoncer à ses principes.

Il faut donc sortir de la fausse alternative : ordre ou démocratie. Sécurité ou liberté. Autorité ou solidarité.

La vraie question est dialectique : comment produire assez d’ordre pour empêcher la violence, sans produire trop d’ordre au point d’écraser la liberté ? Comment garantir la sécurité sans fabriquer une société de surveillance ? Comment entendre la peur sans livrer le pays aux entrepreneurs de peur ? Comment répondre à la souffrance sociale sans désigner des boucs émissaires ? Comment protéger les citoyens sans les infantiliser ?

Il existe peut-être trois étages. L’ordre permet à une société de fonctionner, la sécurité permet aux citoyens de vivre, la confiance permet à une nation de durer.

Lorsque la confiance existe, l’ordre n’a pas besoin de hurler et la loi est respectée parce qu’elle paraît légitime, la police est acceptée parce qu’elle protège, la justice est reconnue parce qu’elle semble indépendante, les élus sont contestés, mais pas tous soupçonnés, le désaccord existe, mais il ne détruit pas le lien national.

Lorsque la confiance disparaît, tout se dérègle. Chaque fait divers devient une preuve, chaque réforme devient un complot, chaque parole publique devient suspecte, chaque adversaire devient un ennemi. Alors monte la demande d’ordre, de toujours plus d’ordre, encore plus d’ordre. Mais aucune caméra, aucune prison, aucune frontière, aucune loi d’exception ne peut remplacer durablement la confiance perdue.

Voilà le grand piège politique : plus une société se sent insécurisée, plus elle peut réclamer un ordre qui, mal pensé, la rendra moins libre sans forcément la rendre plus sûre.

La démocratie n’est pas parfaite. Elle est lente, bruyante, contradictoire, parfois décevante. Mais elle possède une supériorité immense sur tous les régimes forts : elle permet de corriger le pouvoir sans détruire la société. L’ordre peut faire taire un peuple, la sécurité lui permet de vivre, la démocratie lui permet de rester libre.

Et au fond, c’est peut-être cela qu’il faudra rappeler lorsque les discours présidentiels deviendront plus durs, plus simples, plus séduisants : un peuple n’est jamais mieux protégé parce qu’il est mis au pas. Il est mieux protégé lorsqu’il vit dans un pays où l’État est fort contre la violence, mais limité face aux libertés, ferme contre les crimes, mais humble devant le droit, capable de commander, mais obligé de répondre.

L’ordre sans justice n’est qu’une discipline imposée, la sécurité sans liberté n’est qu’une cage mieux gardée.

Et une nation qui confond les deux, risque toujours de découvrir trop tard que les barreaux avaient été posés pour son bien.

 

Gilles Desnoix

 

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