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dimanche 19 juillet 2026 à 05:41

L’homme et l’intelligence artificielle

  Première partie : Entre fantasmes et réalité  



 

 

Avant d’avoir peur… Encore faut-il savoir de quoi l’on parle.

Il y a parfois des questions de lecteurs qui méritent bien davantage qu’une simple réponse. Elles ouvrent un débat, invitent à réfléchir et finissent par devenir le point de départ d’un véritable dossier. C’est exactement ce qui s’est produit avec le message que nous a adressé Daniel Z. « Quels que soient les sujets abordés, vos études semblent proposer des analyses presque exhaustives des domaines abordés. J’y retrouve des similitudes avec les écrits d’Howard Bloom. Sans aucune volonté critique ; utilisez-vous l’I.A. ? Et si vous nous faisiez une étude sur ce sujet ? »

La question est excellente, elle mérite pourtant davantage qu’un simple « oui » ou « non ».

Car derrière ces deux lettres, I.A., se cachent aujourd’hui une multitude d’idées reçues, de fantasmes, d’inquiétudes, d’espoirs… et parfois de contre-vérités. Depuis deux ans, l’intelligence artificielle est partout, dans les journaux, à la télévision, sur Internet, dans les écoles, les entreprises, les administrations et jusque dans les conversations familiales. Chacun en parle, beaucoup l’utilisent déjà, parfois sans même le savoir. Pourtant, si l’on demandait à dix personnes de définir ce qu’est réellement une intelligence artificielle, il y aurait sans doute dix réponses différentes. Certaines seraient justes et d’autres relèveraient davantage de la science-fiction que de l’informatique. Nous avons donc décidé de consacrer plusieurs articles à ce sujet. Non pour dire si l’intelligence artificielle est bonne ou mauvaise. Non pour annoncer un avenir merveilleux ou catastrophique. Mais pour essayer de comprendre ce qu’elle est réellement, ce qu’elle sait faire, ce qu’elle ne sait pas faire… et pourquoi elle suscite autant de fascination que de crainte. Car avant d’avoir peur d’une machine, encore faut-il savoir de quoi l’on parle.

Oui, nous utilisons l’intelligence artificielle.

Commençons par répondre franchement à la question de Daniel Z. Oui, comme un nombre croissant de journalistes, de dessinateurs, d’humoristes, nous utilisons parfois l’intelligence artificielle. Et ce pour réaliser certaines illustrations, pour explorer rapidement une documentation très abondante, pour comparer des informations, pour organiser des idées, pour mettre en perspective des textes ou des décisions de justice, mais jamais pour renoncer à notre responsabilité. Car une intelligence artificielle ne signe pas un article, elle n’en assume ni les erreurs, ni les approximations, ni les conséquences. Cette responsabilité reste entièrement humaine. L’intelligence artificielle est donc un outil d’une puissance inédite, certes, mais un outil malgré tout. Et c’est probablement là que naît le premier malentendu.

Aujourd’hui, on appelle « IA » presque tout… et n’importe quoi

Le terme « intelligence artificielle » est devenu une sorte de mot-valise. Votre téléphone reconnaît votre visage ? « C’est de l’IA. », votre voiture vous aide à vous garer ? « C’est de l’IA. », un logiciel traduit automatiquement un texte ? « C’est de l’IA. », un robot aspire votre salon ? « C’est de l’IA. », ChatGPT répond à vos questions ? « C’est encore de l’IA. » Tout cela est vrai… mais cela ne nous apprend finalement pas grand-chose. C’est un peu comme si l’on disait qu’une bicyclette, un TGV, un voilier et un avion sont la même chose parce qu’ils servent tous à se déplacer. Le mot est exact mais aussi beaucoup trop général. En réalité, derrière l’expression « intelligence artificielle » se cachent des technologies très différentes qui n’ont parfois presque rien en commun. Certaines reconnaissent des images, d’autres analysent des chiffres, d’autres encore traduisent des langues. Les modèles dits « génératifs », comme ceux qui permettent de dialoguer ou de créer des images, constituent une famille bien particulière. C’est principalement d’eux que nous parlerons dans cette série. Cette confusion est entretenue par un phénomène nouveau : le succès populaire de l’IA. En quelques mois, chacun est devenu spécialiste. Les réseaux sociaux regorgent d’affirmations péremptoires. Les uns annoncent la disparition prochaine des enseignants, des journalistes, des médecins ou des avocats, les autres assurent que l’IA n’est qu’un gadget incapable de produire la moindre idée originale. Les deux ont tort. Entre ces deux visions caricaturales, il existe une réalité infiniment plus intéressante. L’intelligence artificielle n’est ni une baguette magique, ni une menace omnipotente, mais un outil extraordinairement puissant et profondément différent de ce que beaucoup imaginent.

Comme souvent, les fantasmes naissent moins de ce que l’on connaît que de ce que l’on ignore. C’est précisément pour cela que nous avons choisi de commencer cette série par une démystification. Comprendre avant de juger, expliquer avant de condamner, observer avant de conclure.

Le premier fantasme : « la machine pense », « L’intelligence artificielle pense comme un être humain ».

C’est probablement l’idée la plus répandue mais aussi la plus trompeuse. Parce qu’une intelligence artificielle écrit, répond, traduit, dessine ou compose un texte, beaucoup concluent naturellement qu’elle « pense ». Cette conclusion paraît logique, elle est pourtant fausse. Ce n’est pas parce qu’un résultat ressemble à une pensée que son fonctionnement est celui d’un cerveau humain. Nous verrons au fil de cette série que la réalité est beaucoup plus surprenante. L’IA produit parfois des résultats qui ressemblent à ceux de l’intelligence humaine, mais sans fonctionner comme elle. C’est toute la différence entre ressembler et être.

Prenons un exemple : lorsqu’un avion vole, personne n’imagine qu’il bat des ailes comme un oiseau et pourtant, il vole, mais simplement autrement. L’intelligence artificielle produit parfois des réponses qui ressemblent étonnamment à celles d’un être humain. Mais elle n’y parvient pas comme nous. Elle ne possède ni enfance, ni souvenirs vécus, ni émotions, ni intuition, ni conscience de ce qu’elle écrit. Elle n’a jamais éprouvé la joie, la peur, le doute ou l’amour, elle n’a jamais admiré un coucher de soleil, elle n’a jamais attendu un verdict dans une salle d’audience, elle n’a jamais perdu un proche. Et pourtant, elle est capable de parler de toutes ces choses.

Voilà le véritable mystère : non pas qu’elle pense, mais qu’elle donne parfois l’impression de penser. C’est précisément ce paradoxe que nous explorerons dans le prochain épisode.

Pourquoi avons-nous si peur ?

L’humanité a toujours entretenu une relation ambiguë avec ses grandes inventions. Lorsque l’écriture apparaît, certains philosophes craignent qu’elle n’affaiblisse la mémoire. Lorsque l’imprimerie se développe, d’autres redoutent une diffusion incontrôlée des idées. Plus tard, le chemin de fer, la radio, la télévision, puis Internet susciteront à leur tour enthousiasmes et inquiétudes. À chaque époque, les mêmes questions reviennent. L’homme va-t-il perdre quelque chose ? La machine va-t-elle remplacer son savoir-faire ? Nos habitudes vont-elles disparaître ? L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette longue histoire, mais elle touche une dimension particulièrement sensible : le langage, la réflexion, l’écriture, l’organisation des idées. Autrement dit, des activités que nous considérions jusqu’ici comme profondément humaines.

Il n’est donc pas surprenant qu’elle suscite autant de débats, encore faut-il distinguer les fantasmes de la réalité. C’est précisément l’objet de cette série.

Une aventure que nous allons mener ensemble

Je ne cherche ni à défendre l’intelligence artificielle, ni à la condamner, j’essaie simplement de la comprendre et, peut-être, de mieux me comprendre moi-même. Car au fond, cette série ne parlera pas seulement d’une technologie, elle parlera de notre rapport à la connaissance, au langage, à la création, à la vérité et à l’intelligence. Dans le prochain article, nous entrerons dans le cœur du sujet. Une question en apparence très simple, mais qui ouvre des perspectives fascinantes : Comment une machine qui n’a ni conscience, ni émotions, ni expérience de la vie peut-elle produire des réponses qui donnent parfois l’impression qu’elle comprend ce que nous lui écrivons ? La réponse est moins magique qu’on ne l’imagine et elle est surtout beaucoup plus étonnante. Au fond, Daniel Z nous posait une question très simple : « Utilisez-vous l’intelligence artificielle ? » La réponse est oui, mais cette réponse est finalement la moins intéressante. La véritable question est ailleurs. Que devient notre manière de travailler lorsqu’un outil est capable de parcourir en quelques secondes des milliers de pages, de rapprocher des idées, de proposer des synthèses ou de créer une illustration ? Que deviennent notre responsabilité, notre esprit critique, notre créativité, notre intelligence ? Depuis des millénaires, l’homme fabrique des outils qui augmentent sa force, comme le marteau qui prolonge la main, la roue qui prolonge les jambes, le télescope qui prolonge le regard, l’ordinateur qui a prolongé notre capacité à calculer.

L’intelligence artificielle est peut-être le premier outil qui semble prolonger une partie de notre activité intellectuelle. Voilà pourquoi elle nous fascine autant et pourquoi elle nous inquiète, et voilà pourquoi il est indispensable de la comprendre.

Car une chose est désormais certaine : les questions que nous nous posons aujourd’hui sur l’intelligence artificielle ne concernent pas seulement les machines, elles parlent aussi de nous, de notre rapport au savoir, à la vérité, à la création, à l’intelligence.

Dans le prochain épisode, nous entrerons au cœur de ce paradoxe : une machine peut-elle réellement « comprendre » un texte ou bien donne-t-elle simplement l’impression de comprendre ?

La réponse est sans doute l’une des plus étonnantes aventures intellectuelles de notre époque et, vous le verrez, elle commence… par une simple opération mathématique. La semaine prochaine, nous verrons donc comment une machine peut donner l’impression de comprendre ce que nous lui écrivons. En attendant, la rédaction va continuer à faire ce qu’elle fait depuis toujours : lire, vérifier, douter, réécrire, corriger… et boire quelques cafés. Pour le café, en tout cas, l’intelligence artificielle n’a toujours pas trouvé de solution. Et, entre nous, c’est peut-être ce qui nous sauvera encore quelque temps. Promis, pour préparer le prochain épisode, nous avons demandé à l’intelligence artificielle de ne pas prendre la grosse tête.

Elle nous a répondu qu’elle n’en avait pas.

Nous voilà rassurés…

 

Gilles Desnoix

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