Et si la pêche sportive était l’un des plus beaux sports de notre époque ?
À Montceau, Saint-Laurent-d'Andenay et Montchanin, les championnats du monde jeunes nous rappellent que l'on peut encore gagner sans détruire, rivaliser sans se détester et partager sans renoncer à l'excellence.
À l’occasion des Championnats du monde de pêche sportive des catégories U15, U20 et U25 organisés du 3 au 8 août sur le lac du Plessis à Montceau-les-Mines, au réservoir de Montchanin à Saint-Laurent-d’Andenay et sur le canal du Centre, Montceau News a voulu s’intéresser à un univers que beaucoup connaissent finalement assez mal.
On l’ignore souvent. On le caricature parfois. Certains le regardent encore avec une forme de condescendance, comme si la pêche n’était qu’un loisir tranquille réservé aux retraités. Pourtant, derrière une canne, un flotteur et quelques asticots se cache une discipline sportive d’une incroyable technicité, une école de patience, une formidable aventure humaine et un secteur économique de tout premier plan.
Dans son intervention lors de la cérémonie d’ouverture, Mme la sous-préfète de Mâcon rappelait avec beaucoup d’élégance que la pêche accompagne l’humanité depuis la nuit des temps. Avant d’être un loisir, elle fut une nécessité. Avant d’être un sport, elle fut un moyen de subsistance. Aujourd’hui encore, elle demeure un lien entre les hommes et leur environnement.
Et ce n’est certainement pas un hasard si ces championnats du monde se déroulent en Saône-et-Loire.
Notre département possède près de 8 000 kilomètres de parcours de pêche sur 18 000 km de rivières et plus de 1 500 hectares de plans d’eau, lacs et étangs. Peu de territoires français disposent d’une telle richesse halieutique. Cette diversité explique pourquoi la Fédération internationale a retenu notre territoire pour accueillir l’élite mondiale de la jeunesse. Pendant une semaine, entre onze et quinze nations selon les catégories viennent confronter leur savoir-faire, leur préparation et leur passion sur des parcours qui comptent parmi les plus réputés d’Europe.
Mais ces championnats racontent surtout une autre histoire où un adolescent espagnol peut discuter matériel avec un Croate, un Polonais, un Hongrois, où un Italien échange des conseils avec un Irlandais, où un jeune Français découvre qu’au-delà des drapeaux, tous parlent finalement le même langage : celui de l’eau, du poisson et du respect de la nature.
Voilà sans doute l’une des plus belles leçons de cette discipline.
Dans une époque où les réseaux sociaux fabriquent parfois plus de conflits que de dialogue, la pêche sportive construit des ponts. Ici, on ne se mesure pas en criant plus fort que son voisin. On cherche à comprendre un plan d’eau, à observer le vent, les courants, la température, le comportement des poissons.
Le véritable adversaire n’est jamais celui installé sur le poste voisin, c’est soi-même, la concentration, l’impatience, l’erreur technique, le doute.
Les meilleurs pêcheurs de compétition sont souvent d’excellents observateurs. Ils savent lire une eau comme d’autres lisent une partition musicale. La moindre variation de profondeur, une légère modification du vent, quelques bulles à la surface, une lumière différente peuvent modifier totalement une stratégie.
La pêche sportive est probablement l’un des rares sports où l’intelligence tactique compte autant que le geste.
Et contrairement à une idée reçue, la performance y est parfaitement mesurable. Chaque gramme compte. Chaque prise est pesée avant d’être remise vivante à l’eau. Car la pêche sportive moderne repose sur un principe essentiel : le « catch and release », capturer, mesurer, relâcher. Les poissons repartent dans leur milieu après les contrôles, ce qui fait de ces compétitions un modèle d’équilibre entre sport et protection de la biodiversité.
Cette évolution traduit d’ailleurs un changement profond de philosophie puisque la pêche n’est plus seulement une activité de prélèvement, elle devient un acte de connaissance de la nature.
Les fédérations françaises sont aujourd’hui parmi les premiers gestionnaires des milieux aquatiques. Elles entretiennent les berges, restaurent les frayères, surveillent la qualité des eaux, luttent contre les pollutions et sensibilisent les plus jeunes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 4 000 gardes-pêche bénévoles, près de 1 000 salariés, 503 ateliers Pêche Nature, 42 maisons Pêche Nature, 635 parcours labellisés et plus de 500 hébergements « Qualité Pêche » participent à cette dynamique.
La pêche est devenue un véritable acteur de la préservation de l’environnement, oui, mais c’est également un poids économique considérable.
La France compte environ 1,5 million de pêcheurs, dont près de 374 000 jeunes de moins de 18 ans, 200 000 femmes. La structuration associative est impressionnante : 13 comités régionaux, 94 fédérations départementales, près de 840 clubs, sans oublier les milliers d’AAPPMA qui font vivre les territoires ruraux. En Saône-et-Loire, 68 AAPPMA fédèrent environ 37 000 pêcheurs, faisant de notre département l’un des plus actifs de France.
L’impact économique dépasse largement la vente de cartes de pêche. Les fabricants de matériel, les détaillants, les hébergements touristiques, les restaurateurs, les commerces de proximité, les guides, les organisateurs d’événements, les entreprises de transport ou encore les collectivités bénéficient directement de cette activité.
Au niveau national, les retombées économiques directes, indirectes et induites sont estimées à près de deux milliards d’euros par an, tandis que les aides à l’emploi représentent environ 13 millions d’euros, soutenant près de 380 emplois. Derrière une simple canne à pêche se cache donc toute une filière économique, souvent discrète mais particulièrement dynamique.
Les championnats du monde organisés à Montceau, Saint-Laurent-d’Andenay et Montchanin en sont une parfaite illustration.
Pendant plusieurs jours, les délégations des 15 pays occupent les hôtels, fréquentent les restaurants, découvrent le patrimoine local, consomment dans les commerces, font connaître notre territoire bien au-delà de nos frontières. Ce que l’on appelle aujourd’hui « l’économie de l’événement » profite pleinement à Montceau, Montchanin, Saint-Laurent-d’Andenay et plus largement à tout le bassin de vie.
Il existe aussi une autre richesse, moins mesurable, la richesse humaine. Le président Georges Guyonnet aime rappeler que la pêche constitue un formidable outil de mixité sociale. Sur un même parcours se côtoient l’ouvrier, le médecin, le chef d’entreprise, le retraité, l’étudiant, le demandeur d’emploi ou le cadre supérieur. Les différences sociales s’effacent rapidement devant un poisson difficile ou une stratégie à mettre en place.
Depuis quelques années, les femmes sont également de plus en plus nombreuses à rejoindre les associations et les compétitions. Cette évolution est visible en Saône-et-Loire où la gouvernance fédérale s’est féminisée, mais aussi dans de nombreuses AAPPMA qui accueillent désormais des pêcheuses de haut niveau. La pêche n’est plus un univers exclusivement masculin, elle devient progressivement le reflet de notre société.
Et puis il y a cette dimension presque universelle, demandez à cent personnes leur premier souvenir de pêche, vous entendrez cent histoires différentes. Un grand-père, un père, une mère, un oncle, une tante, un voisin, une rivière, un étang, des vacances, un dimanche matin, un poisson minuscule qui semblait immense : ce sont nos madeleines de Proust, nos souvenirs gravés à jamais dans notre conscience d’adulte toujours gamin ou adolescent. Car la pêche possède cette capacité extraordinaire à fabriquer des souvenirs communs à une époque où le temps semblait plus lent, où l’on savait attendre, où le silence n’était pas un vide mais une présence.
Finalement, ces championnats du monde racontent bien davantage qu’une compétition. Ils racontent une jeunesse venue des quatre coins de l’Europe pour partager une passion commune. Ils racontent un territoire capable d’accueillir un événement mondial. Ils racontent une activité qui conjugue performance, écologie, économie et fraternité.
Dans un monde où les compétitions internationales sont parfois le prolongement des tensions géopolitiques, voir quinze nations partager les mêmes berges, les mêmes repas, les mêmes sourires et le même respect de la nature constitue finalement une très belle leçon.
Et si la plus belle prise de ces championnats n’était finalement pas un poisson mais la certitude que l’on peut encore construire un peu de paix autour d’un simple morceau d’eau ? Et le long du canal du centre de Montceau à Saint-Laurent-d’Andenay en faisant une halte halieutique à Montchanin, l’Europe se rejoint et communie.
Gilles Desnoix


