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samedi 8 août 2026 à 06:12

Bois-Francs, Bois du Verne, Bois Garnier, Bois Roulot, Bois du Leu…

  Et si les noms de nos quartiers racontaient une histoire bien plus ancienne que la mine ?



 

 

Il suffit parfois de lever les yeux vers une plaque de rue pour remonter plusieurs siècles en arrière.

À Montceau-les-Mines, nous avons la rue des Bois-Francs. À Saint-Vallier, les Bois-Francs sont davantage encore : un quartier, une école, un morceau de ville. Nous connaissons aussi le Bois du Verne, le Bois Garnier, le Bois Roulot ou encore le Bois du Leu, partagé entre plusieurs communes du bassin minier.

Ces noms nous sont tellement familiers que nous n’y prêtons plus attention, pourtant, ils racontent une histoire extraordinaire, qui commence bien avant les puits de mine, bien avant les cités ouvrières, bien avant la naissance même de Montceau-les-Mines.

À Montceau News, nous avons voulu remonter le fil de cette mémoire, ce n’est sans doute pas exhaustif et chacun pourra compléter selon les éléments d’histoire qu’il possède. Derrière ces appellations se dessinent une forêt oubliée, des droits anciens, des seigneuries, des usages collectifs, puis l’arrivée du charbon qui allait transformer le paysage sans jamais parvenir à effacer complètement ce qui existait auparavant.

Les Bois-Francs : un nom ancien profondément enraciné. Le nom des Bois-Francs apparaît très clairement entre Montceau-les-Mines et Saint-Vallier. À Montceau, la rue des Bois-Francs est officiellement répertoriée et à Saint-Vallier, les Bois-Francs constituent un véritable quartier dont le groupe scolaire porte toujours le nom.

Mais les recherches montrent rapidement que cette appellation dépasse les limites administratives actuelles. Des documents anciens évoquent également les Bois-Francs du côté de Gourdon, tandis que plusieurs études historiques montrent que ce territoire appartenait autrefois à un ensemble beaucoup plus vaste que nos communes modernes.

C’est là une première leçon.

Les limites communales que nous connaissons aujourd’hui sont récentes à l’échelle de l’histoire et les noms de lieux, eux, sont souvent beaucoup plus anciens. Ils suivent les reliefs, les chemins, les bois, les ruisseaux ou les propriétés, et non les frontières administratives créées plusieurs siècles plus tard.

Pourquoi « Bois-Francs » ? La réponse n’est pas unique. Les linguistes rappellent que l’adjectif franc pouvait autrefois désigner quelque chose de véritable, de solide, de bonne qualité. Dans le vocabulaire forestier, un « bois franc » désigne souvent un bois noble, constitué principalement de feuillus robustes, par opposition aux essences plus tendres.

Mais cette explication ne suffit pas car l’histoire locale apporte un autre éclairage.

Une étude historique publiée par Robert Beaubernard dans la Revue de la Physiophile montre que les Bois-Francs de Saint-Vallier constituaient une forêt faisant l’objet d’une copropriété entre les seigneurs de Blanzy et des habitants de Saint-Vallier.

Voilà qui change complètement notre regard.

Cette forêt n’était pas simplement un décor, elle représentait une richesse économique essentielle puisqu’on y coupait le bois de chauffage, prélevait le bois de construction, faisait parfois paître les animaux, ramassait feuilles, fougères, fruits et champignons.

Posséder des droits sur un bois pouvait faire la différence entre une famille qui traversait l’hiver et une autre.

Le terme franc a d’ailleurs souvent été employé dans le droit ancien pour évoquer des biens bénéficiant de droits particuliers ou d’usages spécifiques. Les historiens restent prudents : aucune source ne permet aujourd’hui d’affirmer que le nom des Bois-Francs provient directement d’une exemption fiscale. En revanche, l’existence de droits partagés entre les habitants et le seigneur est, elle, bien attestée.

Un seigneur des Bois-Francs. À la veille de la Révolution, Nicolas Baudot de Lucy porte notamment le titre de seigneur de Lucy, de Gueurce et des Bois-Francs. Cette simple mention montre que les Bois-Francs ne désignaient pas un simple sous-bois perdu. Ils constituaient un territoire reconnu, identifié, suffisamment important pour entrer dans les titres seigneuriaux.

Puis vient la Révolution, les seigneuries disparaissent, les communes apparaissent, les propriétés changent, mais le nom, lui, reste. Comme souvent en toponymie, les régimes politiques passent plus vite que les noms des lieux.

Montceau est née dans les bois. En poursuivant nos recherches, une évidence s’est imposée : les Bois-Francs ne constituent pas une exception. Ils appartiennent à une véritable famille car il suffit d’ouvrir un plan de Montceau-les-Mines : le Bois du Verne, le Bois Garnier, le Bois Roulot, les Bois-Francs, le Bois du Leu…

Tous racontent exactement la même histoire. Nous avons souvent tendance à présenter Montceau-les-Mines comme une ville surgie du charbon. C’est vrai, mais ce n’est pas toute la vérité.

Avant la mine existait un paysage de bois, de haies, de prés, de terres cultivées, de petits chemins, de hameaux et de domaines ruraux.

Lorsque les compagnies minières arrivent au XIXᵉ siècle, elles ne construisent pas une ville sur une page blanche, elles installent une ville industrielle dans un paysage qui possède déjà ses noms et ces derniers vont résister. Le Bois du Verne rappelle un ancien espace boisé, le Bois Garnier évoque probablement un domaine forestier identifié par le nom d’une famille ou d’un propriétaire comme le Bois Roulot qui répond à la même logique. Quant au Bois du Leu, son histoire est particulièrement révélatrice.

Le bois du Leu est un secteur géographique situé au voisinage des trois communes, ce qui explique qu’on le retrouve sur des documents couvrant Montceau, Saint-Vallier et Sanvignes. Ce quartier montre parfaitement que les anciens territoires ignoraient les limites administratives actuelles. Bien avant d’être un quartier minier vivant, occupé par une quinzaine de puits, avec ses maisons, ses commerces et son école, le Bois du Leu était d’abord un bois. Là encore, le nom a survécu à toutes les transformations.

Les noms sont parfois plus solides que les villes. La mine a bouleversé le paysage, les forêts ont reculé, les chevalements se sont élevés, les cités minières ont remplacé les champs. Pourtant, les anciens noms sont restés accrochés aux quartiers, aux rues, aux écoles, à la mémoire des habitants.

Lorsque quelqu’un dit aujourd’hui « J’habite au Bois du Verne. » ou « Je suis du Bois Roulot. », il ne donne pas seulement une adresse. Sans toujours le savoir, il utilise un nom parfois vieux de plusieurs siècles.

Sous nos trottoirs actuels dorment souvent les anciens chemins, sous certains lotissements subsistent les limites des anciennes parcelles, sous les quartiers demeurent les vieux bois.

Le géographe parle de paysage, l’historien de toponymie, le promeneur, lui, traverse simplement un quartier sans toujours imaginer que ses pas suivent parfois une ancienne lisière de forêt.

La mine n’a pas effacé la forêt. Elle s’est construite dessus et dessous. Voilà peut-être la plus belle leçon que nous offrent les Bois-Francs. Nous pensons souvent que l’histoire remplace ce qui la précède, en réalité, elle s’y superpose.

Le bassin minier n’a pas effacé le paysage ancien, il l’a recouvert comme un manuscrit écrit sur un autre manuscrit.

Les historiens parlent de palimpseste, les noms des quartiers en sont les dernières lignes encore parfaitement lisibles. Les chevalements ont disparu, les puits se sont refermés, les découvertes sont devenues des lacs au cœur de parcs, les friches redeviennent des espaces naturels.

Comme un étonnant clin d’œil de l’histoire, la forêt reprend doucement la place qu’elle occupait avant la révolution industrielle. Peut-être est-ce finalement cela que nous racontent les Bois-Francs, le Bois Garnier, le Bois Roulot, le Bois du Verne ou le Bois du Leu.

Notre ville est devenue minière mais elle est née forestière.

Et il aura suffi d’une simple plaque de rue pour nous rappeler qu’avant les mineurs, il y eut des bûcherons, des gardes forestiers, des paysans, des charbonniers, des seigneurs, des communautés villageoises et des arbres, beaucoup d’arbres.

Aujourd’hui encore, ils continuent de vivre dans notre vocabulaire. Les hommes changent les paysages et les paysages changent les hommes.

Mais les noms, eux, possèdent parfois une étonnante obstination à ne jamais oublier d’où ils viennent.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Revue de la Physiophile (Robert Beaubernard), Archives départementales de Saône-et-Loire, Cadastre napoléonien, Ville de Saint-Vallier, Ville de Montceau-les-Mines, Commission de toponymie du Québec, IGN, Géoportail

 

 

 



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