Montceau-les-Mines : La liberté bâillonnée
Quand la parole se libère pour briser les violences intrafamiliales

La loge « Les Zélés » de Blanzy, rattachée au Grand Orient de France, a accueilli ce vendredi 18 septembre une salle comble, à l’Auditorium des Ateliers du Jour. Et ce, pour une conférence consacrée aux violences conjugales.
Les intervenantes étaient Myriam Blumberg, avocate engagée auprès des femmes et des familles, et Bénédicte Haubold, autrice. Laurence Fischer, fondatrice de Fight for Dignity, n’a finalement pas pu être présente, retenue par ses obligations professionnelles. Le débat, quant à lui, a été animé par François Enius, membre du Grand Orient de France, qui a accompagné les échanges tout au long de la soirée.
Le contrôle coercitif au quotidien
Myriam Blumberg a rappelé d’emblée qu’elle défend aussi bien des femmes que des hommes victimes de violences conjugales. Elle a souligné que l’on découvre parfois avec stupeur l’identité de l’auteur des violences : un homme qui, en public, paraît affable, attentif, presque chaleureux, et qui, dans l’intimité, impose une domination implacable.
Elle a décrit ce basculement progressif où l’emprise s’installe : la victime se retrouve isolée, privée de ses papiers, de sa carte bancaire, empêchée de travailler. Peu à peu, elle perd toute marge de décision, contrainte d’obéir pour éviter les représailles. La peur devient constante, envahit le quotidien, jusqu’à transformer la vie en une cage invisible.
Les violences vicariantes
L’avocate a également abordé le sujet des violences vicariantes. Peut-être les pires…car elles désignent une forme de violence où l’auteur ne s’en prend pas directement à sa conjointe, mais à ce qui lui est le plus cher : ses enfants. L’objectif est de la toucher par ricochet, de la terroriser en utilisant autrui comme vecteur de domination. Tuer ses enfants pour condamner leur mère au chagrin à vie !
Merci Me Too !
Myriam Blumberg s’est interrogée sur une société qu’elle perçoit comme de plus en plus violente. Selon elle, la violence conjugale n’est pas un phénomène nouveau : elle a toujours existé, mais longtemps été passée sous silence.
« Les mouvements comme Me Too ont permis de révéler des situations restées cachées et de libérer la parole des victimes. Des avancées législatives et judiciaires voient aussi le jour, signe que la prise de conscience progresse et que les institutions commencent à mieux appréhender ces réalités… » dira-t-elle.
Les enfants, des victimes à part entière
Myriam Blumberg a également rappelé que les enfants exposés aux violences intrafamiliales ne sont jamais de simples témoins. Ils en sont eux aussi les victimes, car ces scènes laissent des traces profondes dans leur développement, leur sécurité affective et leur rapport au monde. À ce titre, ils peuvent engager des démarches pour obtenir des dommages et intérêts, la justice reconnaissant désormais l’impact direct de ces violences sur leur intégrité psychique.
La violence explose, devant ses enfants
Bénédicte Haubold, pour sa part, a livré un témoignage bouleversant en revenant sur cette nuit de 2021, où son mari a failli la tuer, sous les yeux de leurs jeunes enfants. Elle a raconté comment, une fois hors de l’appartement, elle avait pris un taxi pour se rendre au commissariat et déposer plainte. Les policiers l’avaient accueillie avec écoute et bienveillance, tout en la dirigeant vers des professionnels capables de l’accompagner.
A ce stade du témoignage, Myriam Blumberg précise que, selon l’article 10 du Code de Procédure Pénale, aucun service de police ou de gendarmerie n’a le droit de renvoyer une victime ailleurs ou de refuser d’enregistrer sa plainte.
Bénédicte Haubold a confié avoir longtemps été incapable de nommer ces violences. Issue d’un milieu bourgeois, elle se disait que « ces choses-là » ne pouvaient pas la concerner. « Pendant vingt ans, j’avais vécu dans une forme d’aveuglement, persuadée que tout devait bien se passer, minimisant les signes, fermant les yeux sur ce qui dérangeait » dit-elle.
Elle s’interroge aujourd’hui sur cette illusion qui l’a tenue si longtemps à distance de la réalité, allant jusqu’à se croire co‑responsable de ce qu’elle subissait.
Elle a transformé cet événement en un acte de création, en publiant un livre et en portant son histoire sur scène, dans un spectacle en solo.
Un peu plus tard, Bénédicte Haubold a expliqué que l’épreuve la plus douloureuse, après le dépôt de plainte, a été de voir une partie de son entourage familial se détourner d’elle. Dénoncer les violences, dit‑elle, expose souvent à un vide social brutal, parfois même à une forme d’exclusion.
À cela s’ajoutent les difficultés matérielles : dans de nombreux cas, l’auteur des violences cesse de payer les charges du foyer, le crédit de la maison ou les factures, plongeant la victime dans une insécurité financière qui renforce encore la fragilité de sa situation.
Mais différentes structures peuvent aider les femmes (et les hommes) victimes de violences Intra Familiales. Il faut parler, par exemple à son médecin traitant, une structure, un parent etc.
Parmi ces structures, le réseau VIF…
Le réseau VIF
Le réseau VIF (Violences Intra‑Familiales) rassemble tous les acteurs qui interviennent auprès des victimes : police et gendarmerie, services sociaux, associations spécialisées, professionnels de santé et justice.
Ils travaillent ensemble pour repérer les violences, protéger les victimes, organiser leur mise en sécurité et les accompagner dans leurs démarches. Ce fonctionnement en réseau permet une réponse coordonnée, plus rapide et plus efficace, afin que les victimes ne soient jamais laissées seules face aux violences.
Un auditeur précise que certes, on manque de moyens, mais que ce sont les collectivités locales qui financent le réseau VIF, en raison du désengagement de l’Etat.
Quand le public bouscule le débat
Le public a ensuite pris la parole, posant des questions et partageant des réflexions très pertinentes sur le sujet.
Seules 10% des plaintes aboutissent à une condamnation
Une personne, membre du collectif « Nous Toutes » indique que 60% des femmes victimes de féminicide, avaient déjà déposé plainte auprès de la Police. Et que seulement 10% des plaintes aboutissent à une condamnation…
La lenteur de la justice et de la société
Un auditeur s’interroge : « En 1983, j’ai écrit un Mémoire sur les femmes battues. Que s’est-il passé durant 43 ans, pour qu’on en soit toujours au même point ?
Tous potentiellement violents
Une personne a rappelé les mots de Montaigne, soulignant que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition », une manière de rappeler que les violences touchent au cœur même de ce que nous sommes collectivement.
« Nous sommes tous potentiellement violents. Ce qui nous différentie, c’est le passage à l’acte…
Au cœur de l’enfance en danger
Et ce témoignage particulièrement poignant d’une psychologue clinicienne de Montceau…
« Dans le cadre de mon précédent travail, je rencontrais aussi bien des auteurs de violences que des victimes. Aujourd’hui, en poste à la Protection de l’Enfance, nous avons une centaine d’enfants, en information préoccupante, pour violences sexuelles, qui attendent d’être placés et vivent encore dans leur famille.
Elle a rappelé un chiffre glaçant : dans une classe de trente élèves, trois enfants sont victimes de violences sexuelles.
De nombreuses questions ont été abordées, bien trop pour toutes les reprendre ici, mais elles ont chacune apporté un éclairage précieux au débat.
Le mot de la fin de Salima Seghir
Salima Seghir, qui représentait Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, a rappelé que « La liberté bâillonnée », titre de cette conférence, n’était en rien une simple image. Elle a insisté sur la nécessité d’une mobilisation collective contre les violences conjugales et sur l’importance de ne montrer aucune complaisance envers leurs auteurs.
Au fil des témoignages, une évidence s’impose : la lutte contre les violences intrafamiliales ne peut plus attendre. Elle exige une vigilance collective, un refus absolu de la complaisance et la volonté ferme de protéger celles et ceux dont la voix est encore étouffée.
Et aux victimes, un message essentiel : ne plus avoir peur ni honte de dénoncer, car c’est en parlant que commence la protection.
Nelly Desplanches









