Le pape, la République et l’addition
Léon XIV vient en France. Les fidèles l’attendent, les responsables politiques se positionnent, les autres religions lui souhaitent la bienvenue.
Montceau News, depuis son bassin minier, pose une question moins céleste : quand la fête sera finie, qui aura payé quoi ? À Montceau-les-Mines, nous ne verrons sans doute pas passer la papamobile. Cela n’empêche pas les habitants du bassin minier d’être concernés. Ils sont contribuables, parfois croyants, parfois non ; certains feront le voyage jusqu’à Paris ou Lourdes, d’autres regarderont la visite à la télévision. Tous ont le droit de savoir ce que cette venue dit de notre pays, de sa laïcité et de l’usage de l’argent public.
Qui a invité Léon XIV ? Trois acteurs, officiellement : le président de la République, les autorités catholiques françaises et le directeur général de l’UNESCO. Emmanuel Macron accueillera le pape à Orly le 25 septembre, puis le recevra à l’Élysée. Suivront quatre jours de rencontres à Paris, Saint-Denis, Lourdes et Metz : des messes, une veillée avec les jeunes, une visite à l’UNESCO, une rencontre interreligieuse et un discours sur l’Europe et la paix. Il vient donc comme chef de l’Église catholique, mais aussi comme voix internationale que les dirigeants entendent recevoir.
Quelle est la « vraie raison » de sa venue ? La question est tentante, mais elle suppose qu’une seule intention se cacherait derrière toutes les autres. L’Église de France veut rassembler ses fidèles et montrer qu’elle compte encore dans la société. Léon XIV veut leur parler, tout en portant des messages sur la paix, l’éducation et le dialogue. L’Élysée reçoit un interlocuteur diplomatique de premier plan. Et, à l’approche de la présidentielle, plusieurs personnalités politiques savent qu’une photographie prise au bon endroit peut voyager beaucoup plus loin qu’un discours. Ce sont des intérêts visibles ; ils ne constituent pas la preuve d’une manœuvre secrète.
Vingt-sept millions d’euros : mais quelle addition ? La Conférence des évêques de France évalue à 27 millions d’euros le budget d’organisation du voyage. Environ 20 millions concernent l’étape parisienne, 3,7 millions Lourdes, 600 000 à 700 000 euros Metz et 2,2 millions la coordination nationale. L’Église sollicite les dons, les mécènes et la vente de produits liés à l’événement ; elle pourrait aussi mobiliser ses propres ressources. Ce budget finance notamment l’accueil, les installations, les écrans et la logistique des célébrations. Ce n’est pas une facture de 27 millions envoyée au Trésor public.
Mais dire cela ne revient pas à déclarer que le contribuable ne paiera rien. L’État assure la sécurité. Pour les seuls 25 et 26 septembre à Paris, le ministère de l’Intérieur annonce 15 000 personnels mobilisés sur le terrain, ainsi que 2 500 sapeurs-pompiers. Lourdes et Metz nécessiteront également d’importants renforts. Les transports seront adaptés, des rues et des stations seront fermées. Que l’on se rende à la messe ou simplement à son travail, les conséquences ne seront pas les mêmes, mais elles seront bien réelles.
Il est une autre addition, impossible à faire tenir sur un ticket de caisse : celle des soins reportés. Le docteur Christophe Prudhomme et la CGT de l’AP-HP alertent sur la situation de l’Hôtel-Dieu, situé face à Notre-Dame. Selon le syndicat, la visite du pape le 25 septembre conduit à annuler des rendez-vous de patients et à réduire fortement l’activité de l’hôpital pour des raisons de sécurité. Des personnels seraient contraints de poser un congé, de travailler ailleurs ou de compenser ensuite les heures perdues. La sécurité du cortège est nécessaire ; mais que répond-on à la personne qui attendait depuis des semaines un examen ou une consultation ? Le nombre exact de rendez-vous reportés et l’existence d’opérations annulées ne sont pas établis par les sources consultées. À l’Hôtel-Dieu, en revanche, le problème soulevé est bien documenté. Et voilà une question que l’on comprend aussi dans le bassin minier, où obtenir un rendez-vous médical demande parfois déjà bien assez de patience : pourquoi le malade devrait-il être celui qui attend encore ?
Combien cela coûtera-t-il précisément à l’État et aux collectivités ? À ce jour, je n’ai trouvé aucun compte public consolidé. Il serait facile de multiplier le nombre d’agents par un coût journalier et d’imprimer un chiffre impressionnant. Ce serait faire semblant de savoir : il faudrait distinguer les services ordinaires des renforts, les heures supplémentaires, les déplacements, les équipements et les dépenses de chaque ville. La bonne réponse, pour l’instant, est donc : il y aura un coût public, mais son total vérifié n’est pas publié. C’est précisément pourquoi Montceau News demande qu’un bilan détaillé le soit après la visite.
Un montant local est déjà connu. Metz a provisionné 250 000 euros, principalement pour la location d’écrans géants. Des associations laïques ont contesté cette décision. La juge des référés du tribunal administratif de Strasbourg a refusé de la suspendre, notamment parce que les écrans doivent montrer l’ensemble de la visite, et pas seulement la messe. Il s’agit d’une enveloppe prévue par la ville, pas encore du montant définitif dépensé. Et le rejet d’une demande en urgence ne met pas fin à toutes les discussions sur le fond.
Il existe enfin une ligne moins visible : les dons éligibles peuvent ouvrir droit à une réduction d’impôt. Ce n’est pas une subvention directe à la visite et tous les dons ne produiront pas nécessairement le même effet fiscal. Mais les réductions effectivement utilisées diminueront les recettes publiques. Pour connaître leur montant, il faudra attendre les chiffres définitifs de la collecte et des déclarations fiscales. Là aussi, demandons des comptes avant de brandir une somme inventée.
Ce qu’en disent les syndicats, les partis et les autres religions. Les réactions syndicales vérifiables concernent surtout l’enseignement catholique sous contrat, qui a proposé de consacrer le 25 septembre à un temps éducatif lié à la visite. Le SNEC-CFTC demande le respect de la liberté de conscience et le rattrapage des cours. La FEP-CFDT estime légitime de parler du pape, mais juge problématique qu’une journée entière soit imposée : ces établissements participent aussi au service public d’éducation. Le ministère rappelle qu’aucune pratique religieuse ne peut être imposée aux élèves ou aux personnels. Voilà une question très pratique pour les familles du bassin minier comme pour celles de Paris : que se passe-t-il pendant les heures de classe financées par l’argent public ?
Du côté politique, Marine Le Pen, Jordan Bardella, Gabriel Attal, Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Éric Zemmour et Sarah Knafo ont annoncé leur présence à la messe parisienne. Olivier Faure et Marine Tondelier n’y participeront pas. Emmanuel Macron, qui avait assisté à la messe de François à Marseille en 2023, recevra Léon XIV comme président mais n’assistera cette fois à aucune messe. À Saint-Denis, le maire insoumis Bally Bagayoko doit accueillir le pape lors de son étape locale. Une présence ou une absence dit quelque chose d’un choix personnel et public ; elle ne suffit pas, à elle seule, à définir la position de tout un parti sur la laïcité ou les dépenses.
Les autres religions ne sont pas condamnées au rôle de spectatrices. La Grande Mosquée de Paris a souhaité la bienvenue à Léon XIV et annoncé un prêche consacré à sa venue. À Metz, des représentants juifs, musulmans, bouddhistes et chrétiens doivent participer à une rencontre sur le dialogue et la paix. On peut y voir autre chose qu’une photographie de plus : la possibilité de se parler sans exiger que l’autre renonce à ce qu’il croit. Reste à juger les paroles et, surtout, ce qui leur succédera.
François à Marseille, Léon XIV dans toute la France. En 2023, le pape François était venu à Marseille pour les Rencontres méditerranéennes. Il avait placé au centre de son intervention les migrants, les morts en mer et la responsabilité de l’Europe. Le diocèse a ensuite publié un budget de 2,3 millions d’euros pour l’organisation de ces rencontres et de sa venue, financé par des dons et des mécènes notamment. Il a également remercié les pouvoirs publics pour leur participation à l’organisation. Ce chiffre, pas plus que les 27 millions annoncés aujourd’hui, ne représentait à lui seul la totalité des moyens publics engagés. La visite de Léon XIV est plus longue, plus vaste et beaucoup plus coûteuse à organiser pour l’Église. Son programme fait davantage de place aux grands rassemblements, à l’UNESCO, à la rencontre avec l’État et à l’Europe. Cela ne signifie pas que François n’était que le pape des migrants et Léon XIV celui des chefs d’État. Les hommes et leurs paroles méritent mieux que ces étiquettes. Mais la comparaison révèle ce que chaque voyage choisit de mettre au premier plan.
Une République laïque peut-elle recevoir un pape ? Bien sûr. La laïcité ne demande pas aux croyants de disparaître de l’espace public, ni au président de refuser une rencontre diplomatique. Elle garantit la liberté de conscience et impose à la puissance publique de ne pas privilégier un culte. Une messe en plein air peut avoir lieu dans le respect de l’ordre public ; sécuriser une foule immense fait partie des responsabilités de l’État. En revanche, chaque dépense publique consacrée à l’événement doit pouvoir être expliquée, et les mêmes principes doivent valoir pour toutes les convictions.
Depuis Montceau-les-Mines, nous pouvons donc souhaiter aux fidèles la joie de cette rencontre, écouter le pape s’il parle des plus fragiles, accueillir le dialogue entre religions et poser sans gêne nos questions de citoyens. Qui a payé les installations ? Qui a payé la sécurité supplémentaire ? Combien les collectivités ont-elles réellement dépensé ? Quel a été le coût fiscal des dons ?
La République n’a pas à fermer sa porte au pape. Mais une fois l’invité reparti, elle peut tout de même regarder le ticket de caisse.
Gilles Desnoix
Sources : Saint-Siège, Conférence des évêques de France, ministère de l’Intérieur, Ville de Paris, Légifrance, diocèse de Marseille, Public Sénat, Le Monde, Le Dauphiné libéré, ARTE, Franceinfo, BFMTV, Ouest-France et Orange Actu, Le Parisien, Syndicat CGT AP-HP


