Violences sexuelles : qui répondra aux enfants ?
Dès novembre, les élèves de la grande section de maternelle à la terminale devraient être invités à répondre à un questionnaire sur les violences sexistes et sexuelles.
Poser la question peut briser un silence. Encore faut-il savoir qui écoutera la réponse et ce que nous serons capables d’en faire. Montceau News s’est donc penché sur ce problème éminemment important et prégnant.
Un enfant de cinq ans ne lit pas le monde avec les mots d’un adulte. Il peut savoir qu’un geste lui fait peur sans savoir le nommer. Il peut aussi trouver étrange une question qu’on lui pose à l’école, puis rentrer chez lui avec cette question en tête. Voilà pourquoi ce projet mérite mieux qu’une approbation enthousiaste ou qu’une indignation immédiate.
Précisons d’abord le sujet. Il existe déjà une grille édictée par l’Éducation nationale, mais celle-ci ne concerne que le harcèlement entre élèves, à partir du CE2. Le dispositif annoncé pour novembre 2026 est distinct : il vise le repérage des violences sexistes et sexuelles, dès la grande section et jusqu’à la terminale. Le ministère promet des questions adaptées à l’âge et la possibilité pour l’élève de solliciter un entretien avec un adulte de confiance. Au 28 septembre, les formulations et les modalités de passation sont encore discutées : personne ne peut juger comme définitive une version de travail.
La 1ʳᵉ question pourrait être en fait : pourquoi demander ? Parce qu’un enfant victime ne parle pas toujours spontanément. Il peut craindre les conséquences, vouloir protéger quelqu’un, ou ne pas comprendre que ce qu’il subit est une violence. En posant des questions à tous, l’école peut offrir une occasion de parler à ceux que personne n’aurait songé à interroger. La CIIVISE, commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, salue cette volonté de rompre le silence. Mais elle pose immédiatement la condition essentielle : une parole recueillie doit pouvoir être suivie d’une écoute compétente, d’une protection si nécessaire et d’un accès aux soins. Demander à un enfant de révéler quelque chose de grave crée une responsabilité pour les adultes.
En commençant le questionnement dès cinq ans, est-ce adapté ou cela se révélera-t-il angoissant ? On ne peut pas répondre pour tous les enfants d’une seule voix. Une question bien amenée peut rassurer celui qui attendait qu’un adulte s’intéresse à ce qu’il vit. Une formulation incompréhensible, trop directe ou posée sans préparation peut, au contraire, le troubler. À cinq ans, comprendre une question, reconnaître un fait et décider de le révéler sont trois choses différentes. La CIIVISE estime qu’un questionnaire écrit ou numérique est peu adapté aux plus jeunes. Elle recommande un entretien individuel avec un professionnel formé lorsqu’un enfant se signale par ses réponses ou par son comportement. Elle demande aussi des modalités réellement accessibles aux enfants en situation de handicap, sans que l’aide apportée pour répondre compromette leur confidentialité.
L’anonymat présente lui aussi deux faces. Il peut aider un élève à répondre librement. Mais si une réponse révèle un danger sans permettre d’identifier son auteur, comment aider cet enfant-là ? Lui proposer de donner son nom peut ouvrir la voie à un entretien ; cela lui demande aussi un courage considérable. Le questionnaire ne peut donc être le seul moment où un enfant a la possibilité de parler.
Le débat politique tourne autour du constat clair du quotidien dans ce domaine particulier : privilégie-t-on les questions au lieu de donner du temps humain ? Le gouvernement fait le choix d’un outil proposé à très grande échelle. Une proposition de loi examinée au Parlement a, pour sa part, prévu un entretien individuel annuel destiné à évaluer le bien-être de l’enfant et à dépister les violences. Il s’agit d’une proposition débattue, et non d’un entretien déjà mis en place pour chaque élève. Les deux démarches ne mobilisent pas les mêmes moyens : remettre un questionnaire à une classe et recevoir chaque enfant séparément ne demandent ni le même temps ni les mêmes professionnels.
Les syndicats enseignants interrogent précisément cette capacité d’accueil. Après une réunion de concertation le 24 septembre, le SNALC juge le projet insuffisamment prêt : il critique certaines formulations, la formation envisagée et les conditions dans lesquelles des professionnels de santé, du social ou de la psychologie pourront être présents. La FSU-SNUipp considère que le questionnaire risque de tenir lieu d’une réponse plus exigeante en personnels et en entretiens individuels. Ce sont des positions argumentées ; elles ne permettent pas de préjuger des résultats d’un questionnaire qui n’a pas encore été distribué.
La FCPE a inscrit le sujet à sa conférence de presse de rentrée. Le document public que j’ai pu vérifier ne détaille cependant pas assez sa position pour lui attribuer un avis précis sur les questions destinées aux enfants. De même, il serait artificiel de ranger tous les partis dans deux camps clairement « pour » ou « contre » une version finale encore inconnue. La ligne de partage vérifiable porte surtout sur les moyens donnés à l’école et aux services qui devront intervenir ensuite.
En France, que se passe-t-il après la réponse ? Il faut être conscient que tous les questionnaires ne déboucheront pas sur une mesure individuelle. Une réponse peut ne révéler aucune difficulté ; une autre peut inviter à une conversation ou à une vigilance particulière. Une suspicion de violence ou de danger exige, elle, une évaluation et une réponse adaptées. Cocher une case ne constitue ni une preuve judiciaire ni un diagnostic.
Le système français prévoit déjà un parcours. À l’école, les personnels doivent transmettre une inquiétude selon les procédures prévues ; ils n’ont pas à mener eux-mêmes l’enquête. Une situation de danger ou de risque de danger peut faire l’objet d’une information préoccupante adressée à la CRIP, la cellule départementale chargée de son recueil et de son évaluation. Des faits graves peuvent être signalés au procureur de la République. Les parents sont en principe associés et informés, sauf lorsque cela serait contraire à l’intérêt de l’enfant, notamment en cas de violences intrafamiliales présumées.
Si l’enfant a besoin d’une prise en charge spécialisée, il peut être orienté vers une unité d’accueil pédiatrique enfants en danger, ou UAPED. Ces unités hospitalières réunissent, selon les situations, des compétences médicales, psychologiques, sociales et judiciaires, dans le but d’accueillir l’enfant et de limiter l’épreuve que peuvent représenter les soins et l’enquête. Leur déploiement se poursuit sur le territoire. L’UAPED n’est pas le passage obligé de chaque enfant qui répond au questionnaire : elle intervient lorsque sa situation le justifie.
Et comment fait-on ailleurs en Europe ? L’Europe n’offre pas un questionnaire unique que la France pourrait simplement recopier. Elle fournit toutefois des enseignements sur la préparation de la parole et sa prise en charge. En Écosse, les recommandations scolaires demandent de prévoir du soutien avant une séance susceptible de susciter une révélation, et d’expliquer aux élèves comment leurs informations pourront être partagées pour les protéger.
Les Barnahús, ou « maisons des enfants », sont nées en Islande en 1998. Elles rassemblent dans un lieu accueillant les professionnels de la protection de l’enfance, de la santé et de la justice afin de coordonner les entretiens et l’accompagnement d’enfants victimes de violences, notamment sexuelles. Le modèle s’est développé dans d’autres pays européens. Il concerne la prise en charge de situations qui le nécessitent, et non la suite automatique de tout questionnaire rempli. La France dispose, avec les UAPED, d’un dispositif qui poursuit lui aussi une prise en charge coordonnée, selon une organisation qui lui est propre.
Il faut se rendre compte que les chiffres ne diront pas tout, tout le temps, à tout le monde et pour l’ensemble des situations et des enfants. Après novembre, une hausse éventuelle des révélations ne prouvera pas, à elle seule, que les violences ont augmenté : elle pourra aussi traduire un meilleur repérage. À l’inverse, un grand nombre de questionnaires remplis ne prouvera pas que les enfants qui en avaient besoin ont été protégés. Le nouveau dispositif n’ayant pas encore été administré, aucun résultat ne peut aujourd’hui lui être attribué.
Il faudra regarder ce qui est plus difficile à mettre en une du journal : un enfant qui demande à parler trouve-t-il rapidement un adulte formé ? Est-il en sécurité ? Peut-il accéder à des soins ? Sa situation est-elle suivie au-delà du premier signalement ? Voilà les questions que les responsables publics devront rendre vérifiables.
Nous avons longtemps demandé pourquoi tant d’enfants ne disaient rien. Nous nous apprêtons maintenant à leur demander, parfois dès cinq ans, s’ils ont quelque chose à nous confier. C’est peut-être un pas nécessaire. Encore faut-il que, lorsqu’une petite main se lève, la nôtre ne soit pas occupée à compter les questionnaires.
Gilles Desnoix
Sources : Ministère de l’Éducation nationale ; Éduscol ; CIIVISE ; Assemblée nationale ; SNALC ; FSU-SNUipp ; FCPE ; Ministère de la Justice ; Service-Public.fr ; Conseil de l’Europe ; Gouvernement écossais.


