Autres journaux


vendredi 16 octobre 2026 à 04:14

Le syndrome du homard

Grandir dans un monde qui ne sait plus où il va



 

À quinze ans, on leur demande de choisir leur avenir. À seize ans, on leur reproche de ne pas être assez mûrs. À dix-huit ans, on les déclare adultes. Et pendant ce temps, les adultes qui leur demandent de se projeter peinent eux-mêmes à imaginer le monde de demain.

Montceau News s’est intéressé à ce phénomène et ce concept. Il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans notre manière de considérer la jeunesse. Nous lui demandons de préparer un avenir que nous ne savons plus décrire, de faire des choix dont nous ignorons la pertinence future, de se comporter en adulte tout en lui refusant régulièrement la capacité d’en être un.

Et lorsque cette jeunesse doute, s’inquiète, proteste, se replie ou se révolte, nous nous interrogeons sur son manque de maturité, sa fragilité, son impatience ou son incapacité à accepter les contraintes. Peut-être faudrait-il commencer par examiner les contradictions de ceux qui lui donnent des leçons. Car derrière les inquiétudes des lycéens, les incertitudes des étudiants, les tensions autour de l’orientation et les interrogations sur l’avenir, se dessine une question bien plus profonde : comment devient-on adulte dans une société qui ne sait plus exactement ce qu’elle promet à ceux qui grandissent ?

Le homard, cet étrange professeur de psychologie. La psychanalyste Françoise Dolto a popularisé une métaphore particulièrement éclairante pour comprendre l’adolescence : celle du homard. Pour grandir, le homard doit abandonner sa carapace. Celle-ci le protégeait, mais elle est devenue trop étroite. Il lui faut donc s’en débarrasser avant qu’une nouvelle protection puisse se constituer. Pendant cette période, il est vulnérable, exposé, sans défense suffisante.

L’adolescence ressemble à cette transformation. L’enfant quitte progressivement les protections de l’enfance sans disposer encore des ressources, de l’expérience et de l’autonomie de l’adulte. Il cherche son identité, éprouve ses limites, conteste les autorités, construit ses convictions et découvre que le monde n’est pas nécessairement conforme à ce qu’on lui en avait raconté. Cette fragilité n’est pas une maladie. Elle constitue une étape du développement.

Mais une différence fondamentale apparaît entre le homard et l’adolescent : le premier change de carapace dans un environnement dont les règles biologiques restent relativement constantes. Le second doit se construire dans une société dont les règles économiques, professionnelles, sociales et culturelles se transforment sous ses yeux.

Et c’est là que les difficultés commencent.

Quinze ans : choisissez ce que vous serez à quarante ! À quinze ans, un adolescent doit déjà réfléchir à son orientation, envisager des spécialités, des formations, des métiers, parfois des parcours dont les conséquences pèseront sur plusieurs années. Précisons que ces choix ne déterminent pas irrévocablement toute une existence. Des passerelles et des réorientations existent. Mais la manière dont notre système éducatif présente certaines échéances peut leur donner une importance considérable. Or, que savons-nous du monde professionnel de 2050 ?

Quels métiers auront disparu ? Lesquels auront été transformés par l’intelligence artificielle ? Quelle place occuperont le travail humain, les qualifications, les diplômes ? Comment évolueront les conditions de logement, les mobilités, les rapports sociaux, les protections collectives ? Nous pouvons identifier des tendances. Nous pouvons construire des scénarios. Nous ne pouvons pas garantir ce que sera la société dans laquelle ces jeunes atteindront leur pleine maturité professionnelle. Et pourtant, nous leur demandons de choisir aujourd’hui en fonction d’un avenir que nous sommes incapables de leur présenter avec certitude.

Nous exigeons d’eux une clairvoyance que nous ne possédons pas nous-mêmes. Il y a là une contradiction presque philosophique : nous transformons l’incertitude collective en responsabilité individuelle. Si le jeune hésite, il manquerait de projet. S’il se trompe, il aurait mal choisi. S’il change de voie, il faudrait parfois lui reprocher son indécision.

Comme si l’orientation devait être une prédiction plutôt qu’une construction progressive.

Des enfants quand cela nous arrange, des adultes quand cela nous convient. Une deuxième contradiction mérite qu’on s’y arrête. Dans la famille, à l’école et plus largement dans la société, l’adolescent est soumis à des injonctions qui peuvent devenir incompatibles.

On lui demande d’être autonome, mais on surveille ses décisions. On souhaite développer son esprit critique, mais on accueille parfois difficilement ses contradictions. On l’encourage à s’exprimer, mais on lui reproche de contester. On lui demande d’assumer ses responsabilités, tout en lui rappelant qu’il n’a pas encore l’expérience nécessaire pour comprendre. Il doit être adulte lorsqu’il s’agit d’obligations, mais reste enfant lorsqu’il réclame davantage de pouvoir sur son existence. Il faut distinguer ici deux notions. L’infantilisation consiste à maintenir une personne dans une position de dépendance ou de minorité, parfois au-delà de ce qui est nécessaire à sa protection et à son apprentissage. L’adultification désigne le fait d’attribuer prématurément à un enfant ou à un adolescent des responsabilités, des attentes ou des comportements normalement associés à l’âge adulte. Dans certains contextes, notamment familiaux, elle peut rejoindre la notion de parentification. Le mot infantisme, que l’on rencontre dans certains usages, n’est pas le terme psychologique établi pour décrire cette contradiction. Il vaut mieux parler d’une double injonction entre infantilisation et adultification. Nous leur demandons ainsi de devenir autonomes tout en contrôlant étroitement les conditions de cette autonomie. Ce paradoxe peut produire de l’incompréhension, de la défiance et parfois une véritable crise de légitimité des adultes. Car pourquoi respecter une autorité qui réclame de la maturité sans toujours accepter d’en reconnaître les manifestations ?

Le progrès sans promesse : une jeunesse privée de récit collectif. Pendant plusieurs décennies après la Seconde Guerre mondiale, une partie importante des sociétés occidentales a construit son avenir autour d’une conviction : les générations suivantes pourraient vivre mieux que les précédentes. Cette conviction reposait sur l’expansion économique, l’élévation du niveau d’instruction, l’amélioration des protections sociales, les avancées scientifiques et l’idée d’une émancipation progressive. Cette promesse n’était ni universelle ni toujours tenue.  Les inégalités, les conflits et les exclusions demeuraient. Mais elle fournissait un horizon collectif. À partir des années 1970, les crises économiques, le chômage de masse et les transformations du travail ont progressivement fragilisé cette représentation. Le « No Future » des punks exprimait déjà, à sa manière, une rupture avec la promesse d’un avenir nécessairement meilleur. Aujourd’hui, nous continuons à produire du progrès scientifique, technique et matériel. Mais nous avons progressivement perdu la conviction que ce progrès devait nécessairement constituer un destin partagé. Pour les jeunes, cette rupture est considérable. On leur explique que les connaissances progressent, mais que les qualifications ne garantissent plus la sécurité professionnelle. Que la richesse augmente à l’échelle mondiale, mais que l’accès au logement et à l’autonomie matérielle peut demeurer difficile. Que les technologies ouvrent des possibilités extraordinaires, mais qu’elles pourraient bouleverser les emplois auxquels ils se préparent. Et surtout, on leur demande de croire en l’avenir alors que le discours public leur présente quotidiennement des crises climatiques, géopolitiques, économiques, démocratiques et sociales. L’adolescent doit fabriquer sa nouvelle carapace au moment même où les adultes lui expliquent que le monde dans lequel il devra vivre pourrait devenir méconnaissable.

Quand l’angoisse individuelle traduit une contradiction collective. Il serait simpliste de réduire les inquiétudes des lycéens à une supposée fragilité générationnelle. Les adolescents d’aujourd’hui ne sont pas nécessairement moins courageux que leurs prédécesseurs. Ils affrontent des contraintes différentes, dans un environnement informationnel profondément transformé. Les réseaux sociaux et l’information continue rendent visibles des événements qui, autrefois, demeuraient lointains ou moins présents dans le quotidien. La comparaison sociale est permanente. La réussite des autres s’affiche, les échecs se dissimulent, les parcours paraissent devoir être rapides, cohérents et remarquables. Il faut réussir scolairement, choisir judicieusement, développer des compétences, construire un projet, être adaptable, autonome, sociable, informé, engagé, tout en conservant une bonne santé psychologique. À force de multiplier les exigences, nous risquons de transformer l’apprentissage de la liberté en obligation de performance. Et lorsque certains jeunes expriment leur malaise par le retrait, la colère, la contestation ou le refus, nous regardons parfois davantage les manifestations de leur inquiétude que les conditions qui l’alimentent. Il ne s’agit évidemment pas de justifier toutes les formes de contestation ni de confondre protestation et violence. Mais comprendre les causes d’un comportement n’oblige pas à l’approuver. Cela permet simplement de ne pas confondre le symptôme avec le problème.

Une société qui demande aux jeunes de s’adapter sans savoir à quoi. Le discours contemporain valorise considérablement l’adaptation. Il faut apprendre à changer de métier, de compétences, d’environnement, parfois de région ou de pays. Il faut accepter l’incertitude, devenir flexible, savoir rebondir. Cette capacité d’adaptation peut être une richesse. Elle devient problématique lorsqu’elle remplace toute responsabilité collective. Car s’adapter à quoi ? À des règles qui changent continuellement ? À des exigences économiques que personne ne semble maîtriser ? À un avenir que les institutions elles-mêmes peinent à organiser ? Nous en arrivons à une situation singulière : les adultes construisent un monde instable et demandent aux jeunes d’en assumer individuellement les conséquences.

Le syndrome du homard prend alors une dimension sociale. Ce n’est plus seulement l’adolescent qui doit abandonner sa carapace. C’est la société qui devrait se demander si les protections qu’elle lui propose sont encore adaptées aux transformations qu’elle lui impose.

L’école doit transmettre des connaissances, mais aussi apprendre à raisonner, à douter, à vérifier, à choisir et à pouvoir changer de choix. L’orientation devrait ouvrir des possibilités plutôt que donner le sentiment d’en fermer. L’autorité adulte devrait accompagner l’autonomie plutôt que se contenter de la réclamer. Et la responsabilité collective devrait consister à rendre l’avenir suffisamment habitable pour que les jeunes puissent raisonnablement s’y projeter.

Et si les adultes étaient, eux aussi, atteints du syndrome du homard ? Il reste une hypothèse que nous examinons rarement. Et si la crise de l’adolescence révélait aussi une crise de la maturité de notre société ? Nous conservons des institutions, des méthodes éducatives, des modèles professionnels et des représentations de la réussite qui ont été construits dans des contextes différents. Nous savons que le monde change, mais nous continuons parfois à raisonner avec les instruments du monde précédent. Nous demandons aux jeunes de se transformer tout en hésitant nous-mêmes à modifier les structures qui les accueillent.

Nous leur reprochons leurs incertitudes alors que nous entretenons les nôtres. Nous invoquons leur manque d’expérience pour limiter leur participation, puis leur manque d’engagement pour déplorer leur retrait. Peut-être la véritable difficulté n’est-elle pas que les adolescents refusent de devenir adultes. Peut-être est-ce que les adultes éprouvent eux-mêmes des difficultés à définir ce que devenir adulte signifie désormais. Et c’est ici que la métaphore de Dolto devient particulièrement intéressante : la carapace trop étroite n’est peut-être plus seulement celle de l’adolescent, mais celle de toute une société.

Pour conclure : le homard n’a pas demandé à naître dans une marmite. Il faudrait peut-être cesser de demander à un jeune de quinze ans de savoir exactement ce qu’il fera à quarante. Lui apprendre à penser, à comprendre, à choisir, à revenir sur ses choix, à reconnaître ses erreurs, à construire des relations, à exercer sa liberté et à participer à la vie collective serait déjà une ambition considérable. Il ne s’agit pas de supprimer les exigences. Il s’agit de leur donner du sens. L’adolescence n’est pas une défaillance de la maturité. C’est le chemin qui y conduit. Et l’avenir n’est pas un examen dont il faudrait connaître les réponses avant d’avoir commencé à vivre.  Françoise Dolto nous a donné l’image du homard qui abandonne sa carapace pour grandir. Mais elle ne nous a pas dit que, pendant ce temps, les autres homards devaient lui expliquer qu’il aurait dû prévoir la température de l’eau dans vingt-cinq ans. Finalement, nous demandons à nos enfants de préparer un avenir que nous leur laissons en chantier. Et nous trouvons encore le moyen de leur reprocher de ne pas avoir apporté les plans !

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Françoise Dolto, Erik Erikson, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, François Dubet, Hartmut Rosa, OCDE, DEPP.

 

 

gilles-161026



Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.


» Se connecter / S'enregistrer