LE FICTIONNAIRE
Le seul dictionnaire où les définitions sont fausses, mais les exemples malheureusement vrais.
La rédaction de Montceau News a décidé de créer et de publier, au fil des lettres de l’alphabet, un Fictionnaire. Cousin un peu insolent du dictionnaire traditionnel, il se propose de donner aux mots non pas leur définition officielle, mais celle qu’ils semblent avoir acquise dans notre société telle qu’elle va, ou plutôt telle qu’elle déraille parfois. Car entre ce que les mots veulent dire et ce qu’on leur fait dire, il y a souvent un monde, quelques arrangements avec la vérité et beaucoup de contorsions du langage. Avec un brin de mauvaise foi, une bonne dose d’ironie et le souci de regarder notre époque sans complaisance, nous allons donc tenter de remettre les mots à leur place. Ou, plus exactement, à celle que notre société leur a donnée.
Lettre A : De l’abondance à l’avis. Premier cahier du dictionnaire des mots malmenés, des vérités accommodées et des contradictions contemporaines. Les exemples ci-dessous sont des situations satiriques inventées, inspirées de mécanismes bien réels. Toute ressemblance avec un discours déjà entendu ne serait pas nécessairement fortuite.
ABANDON, n. m. : Forme moderne de responsabilisation consistant à laisser quelqu’un se débrouiller seul tout en le félicitant de son autonomie. Exemple : « Désormais, chaque usager sera acteur de ses propres démarches. » Le guichet vient de fermer.
ABONDANCE, n. f. : Situation économique permettant de produire davantage que nécessaire sans parvenir à satisfaire les besoins de tous. Exemple : « Nous n’avons jamais produit autant de richesses. » C’est précisément pourquoi il va falloir faire des économies.
ABSENTÉISME, n. m. : Maladie professionnelle particulièrement répandue chez les salariés, beaucoup moins visible dans les conseils d’administration. Exemple : « Il faut lutter contre l’absentéisme », expliqua le responsable qui participait à la réunion depuis sa résidence secondaire.
ABSURDITÉ, n. f. : Raisonnement parfaitement cohérent à condition de ne pas en examiner les conséquences. Exemple : « Pour améliorer l’accès aux services publics, nous allons rationaliser leur implantation en supprimant les moins fréquentés. »
ACCEPTABILITÉ, n. f. : Degré de résignation qu’il convient d’obtenir avant d’imposer une décision impopulaire. Exemple : « Il faut travailler sur l’acceptabilité de la réforme. » Sa nécessité, elle, n’est pas négociable.
ACCOMPAGNEMENT, n. m. : Manière délicate de tenir quelqu’un par la main jusqu’à la porte qu’on vient de lui fermer. Exemple : « Nous accompagnerons chaque salarié dans la fermeture de son usine. »
ACTIF, n. m. : Être humain dont la valeur sociale se mesure principalement à sa contribution à la production, jusqu’au jour où il devient une charge pour la collectivité. Exemple : « Il faut valoriser nos actifs. » Les retraités sont priés de patienter dans la rubrique dépenses.
ADAPTATION, n. f. : Obligation faite à ceux qui subissent les changements décidés par ceux qui n’auront pas à les subir. Exemple : « Il faut apprendre à vivre avec moins. » Le conseil vient généralement de quelqu’un qui dispose de davantage.
ADMINISTRATION, n. f. : Organisation chargée de simplifier la vie des citoyens en leur demandant de prouver régulièrement qu’ils existent. Exemple : « Votre dossier est complet. Il manque seulement une attestation confirmant que les pièces fournies sont conformes. »
AGILITÉ, n. f. : Qualité permettant de réaliser le travail de trois personnes avec les moyens de deux et le salaire d’une. Exemple : « Nous souhaitons une organisation plus agile. » Traduction : les postes supprimés ne seront pas remplacés.
AIDE, n. f. : Soutien financier dont la légitimité dépend moins de son montant que de la position sociale de son bénéficiaire. Exemple : « Les aides aux entreprises stimulent l’économie ; les aides aux pauvres risquent de décourager le travail. »
AJUSTEMENT, n. m. : Petite modification technique dont les conséquences sont inversement proportionnelles à la modestie du vocabulaire employé. Exemple : « Nous procédons à un ajustement des effectifs. » Trois cents personnes cherchent désormais un emploi.
ALERTE, n. f. : Information préoccupante qu’il convient de prendre très au sérieux une fois qu’il est trop tard pour agir. Exemple : « Personne ne pouvait prévoir cette catastrophe. » Les sept rapports précédents sont classés sans suite.
ALLÈGEMENT, n. m. : Opération consistant à diminuer le poids supporté par certains en le répartissant discrètement sur les autres. Exemple : « Nous allégeons les charges. » La facture sera transmise ultérieurement.
ALTERNANCE, n. f. : Mécanisme démocratique permettant de changer régulièrement les responsables de ce qui ne change pas. Exemple : « Les Français ont voté pour une autre politique. Nous poursuivrons donc les réformes indispensables. »
AMBITION, n. f. : Désir personnel de réussite qui devient une vertu civique dès lors qu’on le présente comme un sacrifice pour la collectivité. Exemple : « Je ne suis candidat à rien. » Déclaration traditionnellement prononcée entre deux réunions de campagne.
AMÉNAGEMENT, n. m. : Art de transformer un espace naturel en espace artificiel, puis de financer sa renaturation. Exemple : « Nous avons végétalisé la place. » Trois arbres en pots remplacent les douze qui gênaient les travaux.
APAISEMENT, n. m. : État de tranquillité obtenu lorsque ceux qui contestent une décision acceptent enfin qu’elle ne sera pas modifiée. Exemple : « Nous appelons au dialogue et à l’apaisement. » Le texte sera adopté sans changement.
APOLITIQUE, adj. : se dit d’une personne qui ne fait pas de politique, mais dont les opinions correspondent généralement à celles qu’elle considère comme naturelles. Exemple : « Je ne fais pas de politique, je suis simplement pour le bon sens. » Le bon sens ayant naturellement un programme électoral.
ARBITRAGE, n. m. : Décision présentée comme l’aboutissement d’une réflexion collective dont l’issue était connue avant la première réunion. Exemple : « Toutes les options ont été examinées. » Sauf celle qui aurait consisté à ne rien changer.
ARGENT, n. m. : Ressource universelle dont la disponibilité varie considérablement selon la nature de la dépense envisagée. Exemple : « Il n’y a plus d’argent magique. » Sauf en cas d’urgence économique, financière ou électorale.
ASSISTANAT, n. m. : Dépendance financière moralement condamnable lorsqu’elle concerne ceux qui ont peu de moyens. Exemple : « Il faut responsabiliser les bénéficiaires des aides sociales », expliqua le dirigeant venu négocier une nouvelle subvention publique.
ASSOUPLISSEMENT, n. m. : Modification d’une règle permettant de conserver son nom tout en supprimant une partie de ses effets. Exemple : « Les normes environnementales demeurent, mais leur application sera assouplie pour préserver la compétitivité. »
ATTRACTIVITÉ, n. f. : Capacité d’un territoire à séduire des investisseurs qu’il n’a pas encore rencontrés, parfois au détriment des habitants qui y vivent déjà. Exemple : « Notre ville gagne en attractivité. » Les loyers montent, les commerces de proximité ferment et les habitants cherchent où se loger.
AUSTÉRITÉ, n. f. : Régime de privations prescrit collectivement et pratiqué individuellement selon les moyens de chacun. Exemple : « Tout le monde doit se serrer la ceinture. » Ceux qui portent des bretelles sont dispensés.
AUTHENTICITÉ, n. f. : Caractère naturel et spontané d’une personnalité publique, soigneusement élaboré par son équipe de communication. Exemple : « Le candidat a improvisé une rencontre avec les habitants. » Les caméras étaient arrivées deux heures avant lui.
AUTONOMIE, n. f. : Liberté accordée à quelqu’un de résoudre seul des problèmes dont on lui a retiré les moyens de résolution. Exemple : « Les collectivités disposeront d’une autonomie renforcée. » Leurs dotations seront diminuées en conséquence.
AUTORITÉ, n. f. : Vertu dont on réclame le retour chaque fois que quelqu’un refuse de nous obéir. Exemple : « Il faut restaurer le respect des institutions », déclara l’élu qui venait de traiter ses adversaires d’incapables.
AUTOSATISFACTION, n. f. : Forme de reconnaissance du mérite qui présente l’avantage de ne dépendre d’aucun jugement extérieur. Exemple : « Notre bilan est exceptionnel. » Les électeurs n’en ont manifestement pas pris toute la mesure.
AVANCÉE, n. f. : Mouvement dont le caractère progressiste est déterminé par celui qui l’annonce, indépendamment de sa direction. Exemple : « Le recul de l’âge de départ à la retraite constitue une avancée majeure pour notre système social. »
AVENIR, n. m. : Territoire imaginaire où les promesses politiques finissent toujours par se réaliser et où les générations suivantes règlent les factures des précédentes. Exemple : « Nous préparons l’avenir de nos enfants. » En attendant, nous leur laissons le soin de financer nos décisions.
AVIS, n. m. : Opinion dont chacun est libre de disposer, à condition qu’elle ne contrarie pas celle de la personne qui l’a demandée. Exemple : « Votre avis nous intéresse. » Uniquement s’il confirme le nôtre.
Gilles Desnoix


