Cercle » Autour de la pensée de Marx » (Bassin minier)
Le prolétariat : thème de la dernière conférence-débat
« Dans le cadre du débat public, en juin 2012 nous disions que le mot « crise » indiquait la crise du système capitaliste et que cette crise se répercutait sur tous les aspects de la société. En octobre 2012 nous avons abordé le thème de la question sociale et de la lutte de classe, conséquences de l’exploitation capitaliste. En juin 2013 nous affirmions que le marasme économique et social trouvait son origine dans la crise systémique du capitalisme (et non de l’incompétence des dirigeants) et de la capitulation de la social-démocratie. En septembre 2013 nous avons précisé le sens du triptyque: les classes sociales, la conscience de classe, la lutte des classes. Dans cette contribution nous analysons le concept de prolétariat et son évolution.
Recherche sur le prolétariat
L’origine du terme prolétariat remonte à la Rome antique. Le prolétariat romain (prolétarius, de proles « lignée ») constituait la classe inférieure du peuple qui ne pouvait être utile à l’état que par sa nombreuse progéniture. Les esclaves, qui étaient fortement majoritaires, ne faisaient pas partie du peuple romain.
A la charnière des XVIII et XIX siècles, au temps de la révolution industrielle, le terme prolétariat change de signification et devient d’usage courant. Les prolétaires sont les travailleurs salariés dont les conditions d’emploi sont les plus précaires, les conditions de travail les plus pénibles et les salaires les plus bas (les « prolos »).
Selon la définition de Marx, est prolétaire le travailleur qui ne possède rien d’autre que sa force de travail et qui est obligé de la vendre, en échange d’un salaire, pour pouvoir se procurer les moyens de subsistance. Le prolétaire produit de la richesse, de la valeur, mais n’en reçoit qu’une faible part (le salaire précisément). Il est spolié d’une grande part de la valeur qu’il produit. La part accaparée par le capitaliste, possesseur des moyens de production, est la plus-value appelée aussi sur-valeur. Le prolétaire fait donc l’objet d’un processus de domination, d’exploitation et d’aliénation qui permet au capitaliste de s’enrichir et au Capital de se valoriser et de s’accumuler (c’est l’extorsion de plus-value qui crée le profit sans lequel le mode de production capitaliste ne pourrait exister).
L’organisation en classes de la société, par rapport à celle que Marx a pu étudier, a évolué au rythme des profonds changements du capitalisme et les aspects techniques du travail se sont considérablement modifiés. Rien d’étonnant donc à ce que le concept de prolétariat ne cesse de susciter le débat dans les milieux intellectuels qui gravitent autour de la pensée de Marx. Pour certains, comme Nicos Poulantzas, seul le travailleur productif, c’est à dire celui qui produit de la plus-value, fait partie du prolétariat. Pour d’autres, comme Ernest Mandel, ce sont tous ceux qui vendent leur force de travail pour un salaire qui appartiennent au prolétariat (incluant la masse des employés et des travailleurs intellectuels), ici la notion de travail productif disparaît.
Identifier qui sont les prolétaires au XXI siècle est une problématique importante
L’intérêt de la définition de Marx est évidente car elle permet d’ôter tout sens misérabiliste au concept de prolétariat qui retiendrait exclusivement l’idée d’un travail de type manuel, au sein d’un procès de production industriel, fastidieux, ingrat et abrutissant. Aujourd’hui, la grande masse des salariés travaille au sein d’un procès de production n’existant que par la combinaison des travaux de ses divers éléments (ouvriers, agents de maîtrise, techniciens, cadres, ingénieurs, chercheurs), ce qu’on appelle le « travailleur collectif ». Dans cette réalité nous pouvons dire que le plus grand nombre de ces forces productives constitue le prolétariat, mais il faut bien identifier qui sont les prolétaires.
Au sein de ce « travailleur collectif », tous ces éléments participent (directement ou indirectement) à la production de plus-value mais quelques uns seulement en reçoivent une partie. C’est la force de travail « haut de gamme » qui s’accapare une partie de la plus-value créée par le « travailleur collectif » sous forme de hauts salaires, de bonus, de stocks options. Cette force de travail « haut de gamme » peut même devenir improductive dans la mesure où elle reçoit plus de plus-value qu’elle ne contribue à en produire au sein du « travailleur collectif ». Il va de soit que cette force de travail « haut de gamme » ne fait pas partie du prolétariat. Elle se situe clairement du côté du Capital.
La situation ambivalente des cadres – Si les cadres ont des conditions d’emploi moins précaires et des salaires plus élevés qui leur assurent de meilleures conditions de vie que les ouvriers et employés, ils ont néanmoins avec eux des traits communs. Ils ne possèdent rien d’autre que leur force de travail et sont obligés de la vendre en échange d’un salaire pour pouvoir se procurer les moyens de consommation. Ils se trouvent eux aussi dominés, exploités et aliénés (à des degrés divers selon la qualification de leur force de travail) par un système en crise qui, un jour, peut les rejeter eux aussi en les précipitant au chômage ou en leur faisant subir une souffrance au travail n’ayant guère à envier à celle des ouvriers travaillant à la chaîne.
Un fait est certain aujourd’hui – La masse des exploités ne cesse de croître et elle se grossit d’éléments des couches moyennes, si nombreux dans les pays développés, qui seront déclassés et précipités dans les couches inférieures du fait de la crise systémique et chronique du capitalisme qui s’est amplifiée depuis la crise financière de 2008.
Les conséquences de la crise actuelle
La France compte aujourd’hui 900 000 pauvres de plus qu’en 2008 avant la crise ; cette pauvreté touche désormais 8,9 millions de personnes (qui vivent avec moins de 977 euros par mois). Le nombre des très pauvres (moins de 814 euros par mois) atteint 4,9 millions (580 000 de plus qu’en 2008). Plus de 2 millions de ces pauvres ont pourtant un travail (100 000 de plus qu’en 2008). Depuis 2008, le chômage a explosé et touche toutes les catégories socioprofessionnelles (manœuvres + 66%, ouvriers qualifiés + 64%, employés qualifiés +58%, cadres +41%). Ce sont désormais 5,4 millions de personnes qui pointent à Pôle emploi (2 millions de plus qu’en 2008). 500 000 emplois ont été détruits dans le secteur marchand depuis 2008. Les plans sociaux se multiplient : Gad, Air France, Goodyear, Alcatel-Lucent, Virgin, Michelin, La Redoute, Fagor Brandt, Mory Ducros etc …(source : Alternatives Economiques, novembre 2013)
Le prolétariat d’aujourd’hui. – Dans ce contexte nous pouvons donc affirmer encore plus fermement que le prolétariat est constitué de tous les travailleurs, les « cols bleus » et les « cols blancs » (ceux qui perçoivent un salaire guère supérieur à celui des ouvriers et employés), et qui sont contraints de vendre leur force de travail pour pouvoir se procurer les moyens de subsistance et qui produisent de la plus-value. Il faut aussi inclure dans le prolétariat tous les sans-travail en attente de pouvoir vendre leur force de travail et qui sont de plus en plus nombreux. (l’ « armée de réserve des prolétaires » selon l’expression de Marx). Tout ceci forme un vaste ensemble qui vient contredire la disparition, maintes fois annoncée, du prolétariat.
Reste la question de tous ces gens qui tentent de survivre dans une misère totale et qui sont souvent dans la rue en marge de la société. C’est, selon l’expression de Marx en allemand, le « lumpenproletariat » ou sous-prolétariat, ou encore prolétariat en haillons. Ceux ci semblent être tombés trop bas pour pouvoir espérer se procurer les moyens de subsistance par la vente de leur force de travail, d’autant plus que le chômage atteint des niveaux historiques. Pour le Capital, ils ne sont plus que des « rebuts » inutilisables, inemployables et donc inexploitables.
« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »
Ainsi se termine le « Manifeste du parti communiste » de 1847 et ainsi s’ouvre l’ère des grands bouleversements sociaux. Encore aujourd’hui cet appel a toute sa valeur mobilisatrice face au capitalisme mondialisé en crise profonde.
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Jacky Jordery, Serge Roigt et Bruno Silla


