La Somalie, loin du cœur ?
par Pierre Moscovici et Safia Otokoré
« Les images qui parviennent de la famine qui sévit en Somalie et plus généralement dans la Corne de l’Afrique rappellent douloureusement la grande crise qui avait frappé l’Ethiopie en 1984/1985. Chacun se souvient de l’ampleur du désastre qui avait touché cette partie du continent africain, un drame au bilan humain considérable qui avait durablement marqué les consciences, rappelé la fragilité de la condition humaine et contribué à changer l’organisation institutionnelle de la planète, les ONG conquérant à cette occasion une légitimité et une popularité considérables. Les premières victimes de la grande famine qui s’annonce seront malheureusement les personnes les plus fragiles : femmes, enfants, personnes âgées.
Chacun se souvient aussi de l’exceptionnelle émotion qui avait saisie la France, de la mobilisation de nombreux artistes, en particulier Renaud et Franck Langolff, dont la chanson SOS Ethiopie (“Loin du coeur, loin des yeux”) avait permis de collecter d’importantes sommes au profit de Médecins sans frontières. Le phénomène était d’ailleurs mondial puisque la même émotion et la même mobilisation s’emparaient des Etats-Unis, immortalisées par “l’hymne” de Quincy Jones, “We are the World”.
La famine qui frappe la corne de l’Afrique n’a pas jusqu’à présent bénéficié du même élan de solidarité et de créativité, mais nous souhaitons très sincèrement que celui-ci naisse. Cet espoir paraîtra peut-être naïf, mais nous sommes convaincus qu’il existe encore, en France, malgré la crise, malgré la tentation du repli du soi, malgré les crispations identitaires, une générosité qui peut ressortir à l’occasion des crises les plus graves.
La situation actuelle le justifie. Dix à douze millions de personnes seraient concernées par la famine dans la Corne de l’Afrique, avec près de 4 millions en Ethiopie, 3,5 millions au Kenya et près de 3 millions en Somalie, où la sécheresse s’ajoute à la guerre civile qui déchire le pays quasiment de manière continue depuis 1991.
Derrière ces chiffres, forcément déshumanisants, abstraits, il faut se représenter des familles, des individus, des visages émaciés et des souffrances dont nous ne pouvons qu’imaginer, vu d’Europe, l’intensité. Nous appelons l’ensemble des Français à faire preuve de générosité, à donner quand ils le peuvent aux ONG qui interviennent dans la région mais aussi à se mobiliser pour contacter leurs élus et plaider pour que la solidarité nationale soit au rendez-vous de cette crise. Nous sommes dans le temps de l’urgence : il faut donc soutenir les organisations urgentistes sans hésitation.
Lundi 25 juillet, l’organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) a tenu une réunion d’urgence pour aider les pays de la Corne de l’Afrique. La FAO estime les besoins financiers pour lutter contre cette famine à plus de 1.1 milliard d’euros. La France, malheureusement, y a été très discrète et a promis 10 millions d’euros, soit 1% des besoins et six fois moins que la Grande-Bretagne.
Comment ne pas ressentir là une certaine gêne, sinon une grande honte ? nous avons été choqués de voir Mr Bruno Le Maire se glorifier de ce geste d’une faiblesse insigne et en appeler à des « investissements massifs au Sud » : il y a là plus que de la récupération, de l’indécence. Une nouvelle fois, notre gouvernement ne se distingue pas par sa générosité ce qui témoigne, à défaut de générosité, d’une triste constance puisque, au-delà de l’urgence, les besoins en matière d’aide au développement sont depuis trop longtemps négligés. L’aide au développement française n’atteindra pas les 0,7% du PIB promis pour d’abord pour 2012, puis pour 2015, mais elle n’atteindra même pas, si rien ne change, 0,5%.
En effet, la plate-forme des ONG françaises, Coordination Sud, estime que l’aide réelle de la France est plus proche des 0,3% que des 0.5%, mais aussi, de manière plus précise, que “les instruments de l’aide française ne permettent pas de soutenir les petits paysans et l’agriculture vivrière (…) en 2009, huit pays recevaient ainsi une aide négative dans le secteur de l’agriculture et de la sécurité alimentaire, c’est à dire qu’ils ont remboursé des sommes plus importantes que celles qu’ils ont reçues” (il s’agissait de la Tunisie, de l’Ile Maurice, du Maroc, du Kenya, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Burundi et de l’Angola). Les dons consacrés au financement de projets dans les secteurs sociaux, essentiellement en Afrique sub-saharienne, sont en chute libre.
En 2010, l’enveloppe consacrée au financement de nouveaux projets s’élevait à 175 millions d’euros seulement, en baisse de 46% par rapport à 2006! Enfin la France est particulièrement « radine » avec ses ONG, puisqu’elle ne leur confie que 1,5% de son aide, loin derrière l’Irlande (31%), l’Espagne (20%) ou les Pays Bas (18%). Elle se classe 26e sur 27 des pays de l’Union européenne! Bien sûr, la bonne utilisation des sommes engagées devra être vérifiée, leur efficacité évaluée, les bénéficiaires bien identifiés. Mais ne jetons surtout pas le bébé avec l’eau du bain, en refusant de soutenir des ONG sous prétexte que l’aide au gouvernement n’a pas toujours été efficace dans le passé : le professionnalisme de nos urgentistes n’est plus à démontrer et beaucoup de progrès ont aussi été réalisés en ce qui concerne l’aide au développement, qui prend en charge les problèmes de plus long terme.
nous appellons donc la France à faire preuve de générosité et à tenir à terme ses engagements : chaque année doit nous rapprocher de l’objectif des 0,7%, même si un délai est désormais inéluctable compte tenu du retard accumulé depuis plusieurs années. Cela doit aussi permettre aux ONG françaises, qui sont réactives, efficaces, reconnues partout dans le Monde et connaissent déjà le terrain somalien, où elles opèrent depuis des années, d’intervenir beaucoup plus massivement dans des situations telles que celle que connaît aujourd’hui la Corne de l’Afrique ».
Pierre Moscovici, député (PS) du Doubs
Safia Otokoré Vice présidente de la région Bourgogne

