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jeudi 5 mars 2026 à 03:45

Juste un moment d’égarement ou d’effroyable lucidité.

Le monde pique, les yeux aussi.



 

Plus le monde devient anxiogène, plus je deviens comique. Ce n’est pas un choix, c’est une réaction chimique. Le réel me serre, alors je desserre les dents. Je montre les miennes. Ça ressemble à un sourire, mais c’est peut-être un dispositif de survie. Le monde tremble. Moi aussi. Alors je transforme le tremblement en trémolo. C’est plus musical.

On me dit : “Tu ris beaucoup en ce moment.” Oui. Je ris de plus en plus. C’est pour couvrir le bruit. Parce que le monde fait un bruit effroyable quand il se fissure. Ça ne s’entend pas tout de suite. Ça commence par des petits « crac ». Des crises. D’ailleurs, une crise, c’est un crac qui a pris de l’importance.

Alors je ris plus fort. Mon rire fait “ha ha”. Le monde fait “ah !” Nous ne parlons pas la même langue.

Plus je ris, moins je vois. C’est pratique, le rire : ça plisse les yeux. On appelle ça les rides du bonheur. Moi, ce sont des stores intérieurs. Je baisse le rideau. Le monde peut bien s’écrouler, je suis en représentation. Je pratique l’optimisme sonore. Je fais du bruit pour prouver que je suis encore debout.
Un peu comme ces vieilles maisons qui grincent pour signaler qu’elles tiennent encore.
Si un jour je ne ris plus, inquiétez-vous, c’est que j’aurai arrêté de grincer.

Mais parfois, entre deux éclats, quelque chose déraille. Mon rire part trop haut. Il monte dans les aigus comme s’il cherchait une sortie de secours. Il devient si léger qu’il en perd le poids du monde. Or un rire sans poids, c’est suspect. Ça flotte. Je me méfie des rires qui flottent. Ils ne touchent plus terre. Alors je tente un rire grave. Un rire avec des fondations. Mais le sol manque.

Plus je ris, plus je sens que ça sonne faux. Ce n’est pas que je mens, c’est que la vérité a changé de tonalité.

Avant, le monde était rond. On pouvait en faire le tour. Maintenant il ne tourne plus rond et aujourd’hui, il est pointu. On s’y pique en permanence. Alors je polis les angles avec des calembours. Je transforme l’effondrement en fond d’écran. Je fais de la catastrophe un numéro d’équilibriste. Je marche sur un fil… Un fil d’actualité mais qui casse régulièrement.
Heureusement, j’ai le fou rire en parachute.

On me dit : “Tu exagères.”, non, j’allège. Car si j’alourdis, je coule. Or je ne veux pas couler, je veux couler des jours heureux, c’est différent. Parfois je me demande en tendant bien l’oreille « et si mon rire était un sonar ? », un sonar inversé. Il ne repère pas les obstacles, il les efface.

Plus je ris, plus le monde devient flou. Plus il devient flou, plus il semble supportable. Mais plus il est supportable, plus je sais qu’il ne devrait pas l’être. Et c’est là que ça sonne faux. Un rire juste naît d’une joie. Le mien naît d’une alarme. Je ne ris pas parce que c’est drôle, je ris parce que c’est grave.

D’ailleurs, je confonds souvent grave et aigu. Le monde est grave mais mon rire est aigu. Nous formons un accord dissonant. Mais je continue, parce que si j’arrête, j’entends tout. Et si j’entends tout, je comprends trop.

Alors je ris, pas pour oublier, pas pour nier, mais pour tenir. Je ris comme on allume une bougie dans une cave. Ce n’est pas le soleil et ce n’est même pas une solution, mais c’est une lumière qui fait croire que l’ombre hésite. Et parfois, l’ombre hésite vraiment. Et quand elle hésite, je ris moins fort, parce que là, ce n’est plus tout à fait faux.

 

Gilles Desnoix

 

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