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samedi 27 juin 2026 à 05:22

L’économie Française et Européenne dopées à la défense ?

Une contradiction apparente : plus de chômage, mais davantage d'embauches



 

 

Au premier trimestre 2026, le taux de chômage français a atteint 8,1 % de la population active, soit une hausse de 0,7 point sur un an. Le nombre de chômeurs a augmenté de 68 000 personnes en un trimestre et atteint environ 2,6 millions.

Dans le même temps, le secteur de la défense multiplie les recrutements. Les offres d’emploi dans la défense ont augmenté de 41 % depuis 2021 alors qu’elles ont légèrement diminué sur le marché du travail global. Il faut se rendre compte que la France représente environ 43 % des offres d’emploi européennes du secteur et que l’emploi dans l’industrie de défense a progressé de 15 % entre 2022 et 2024. Les perspectives actuelles sont de plusieurs dizaines de milliers d’emplois supplémentaires dans les années à venir. Cela ne signifie pas que la défense compense la dégradation générale de l’emploi. Au contraire, cela montre qu’une partie de l’économie ralentit tandis qu’une autre bénéficie d’un soutien public massif.

Nous avons à faire à une économie française qui change de moteur

Depuis 2022, trois phénomènes ont profondément modifié les priorités économiques européennes. Le premier c’est la guerre en Ukraine, le second tient à la montée des tensions internationales (Moyen-Orient, mer de Chine, rivalités sino-américaines) et le troisième provient de la remise en question de la protection militaire américaine.

Les gouvernements européens ont donc décidé d’augmenter fortement leurs dépenses militaires. La France suit ce mouvement avec une hausse continue de son budget de défense.

D’un point de vue économique, cela revient à injecter de l’argent public dans un secteur industriel précis comprenant l’aéronautique militaire, l’électronique, la cybersécurité, le spatial, les missiles, les drones, les munitions et le naval militaire.

Cette politique soutient directement des groupes comme Thales, Safran, Naval Group, MBDA ou Dassault Aviation. Il s’agit en fait, d’une forme de réindustrialisation, mais concentrée sur la défense.

Nous sommes là face à un secteur important… mais encore limité dans l’économie nationale

L’industrie française de défense représente environ 210 000 emplois directs et indirects, 4 500 entreprises, environ 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Pour mesurer l’importance réelle de ce chiffre, il faut le comparer à l’économie française : le PIB français dépasse 3 000 milliards d’euros, la consommation des ménages représente plus de 1 500 milliards, l’ensemble de l’industrie manufacturière représente plusieurs centaines de milliards d’euros. Autrement dit, même si 30 milliards d’euros constituent une activité significative, la défense ne représente qu’environ 1 % du PIB français. Cela explique pourquoi une forte croissance du secteur ne peut pas, à elle seule, résoudre le problème du chômage national.

Et il s’agit d’une croissance tirée par l’État davantage que par le marché.

Contrairement à des secteurs comme le tourisme, le commerce ou les services numériques, la défense dépend principalement des commandes publiques, des exportations d’armement, des programmes européens.  Cette croissance n’est donc pas spontanée. Elle est largement financée par l’impôt ou par l’endettement public. Cela soulève une question fondamentale : produit-on davantage de richesse ou redirige-t-on simplement une partie de la richesse existante vers la défense ? La réponse est nuancée.

Oui, il y a création de valeur car les entreprises recrutent, les sous-traitants investissent., les salaires versés alimentent la consommation, les exportations améliorent la balance commerciale, les compétences technologiques progressent.

Mais il y a aussi un coût d’opportunité puisque l’argent consacré à un missile n’est pas consacré à l’hôpital, au logement, à la transition énergétique, à l’éducation, aux infrastructures civiles. L’effet économique dépend donc de ce que l’on compare.

La France profite-t-elle seule de cette croissance ?

Non et c’est probablement l’un des aspects les moins visibles du débat. Les programmes d’armement modernes sont rarement nationaux. Le missile, l’avion ou le satellite du XXIe siècle est généralement produit dans plusieurs pays. Par exemple :  MBDA est franco-britannique-italien, Airbus Defence est européen, de nombreux composants électroniques viennent des États-Unis ou d’Asie et certaines matières premières sont importées.

Une partie importante de la valeur ajoutée reste en France, mais une autre est répartie entre partenaires européens, chez des fournisseurs étrangers, dans des chaînes de production mondialisées.

Le réarmement européen enrichit donc la France, mais aussi l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni et parfois les États-Unis.

La montée de la défense révèle un choix politique

L’évolution actuelle traduit un changement de doctrine économique. Pendant plusieurs décennies, les gouvernements européens ont considéré que la mondialisation assurait la paix, que les dépenses militaires pouvaient être réduites et que les chaînes d’approvisionnement internationales étaient fiables.

Depuis 2022, cette vision est remise en cause et le mot d’ordre tient en 4 axes : souveraineté, autonomie stratégique, sécurité des approvisionnements, réindustrialisation. La défense devient alors un outil industriel autant qu’un outil militaire.

Ce choix politique est-il durable ?

C’est la question essentielle et la réponse également car à court terme, c’est probablement oui, à long terme il apparait des limites.

Dans un avenir à court et proche moyen terme, les carnets de commandes sont remplis pour plusieurs années et les budgets militaires européens continuent d’augmenter. Mais, à long terme, plusieurs limites apparaissent. Elles seront dues à la dépendance aux budgets publics : une crise budgétaire pourrait ralentir les commandes., à la Pénurie de main-d’œuvre qualifiée : ingénieurs, soudeurs, techniciens et électroniciens manquent déjà, à la dépendance technologique extérieure pour certains composants stratégiques et aux cycles géopolitiques : si les tensions internationales diminuent fortement, les dépenses militaires pourraient être revues à la baisse.

Ce que l’on peut en conclure c’est que la hausse spectaculaire de l’emploi dans la défense ne constitue pas le signe d’une économie française globalement florissante. Elle révèle plutôt une réorientation stratégique de l’investissement public et industriel.

Alors que le chômage remonte et que de nombreux secteurs ralentissent, la défense apparaît comme l’un des rares pôles de croissance industrielle. Cette dynamique contribue au PIB, soutient l’emploi qualifié et favorise certaines exportations. Mais son poids reste limité à l’échelle de l’économie française, et sa prospérité dépend largement des choix budgétaires de l’État ainsi que des tensions géopolitiques internationales.

En réalité, la progression de la défense est moins le symptôme d’une économie en expansion généralisée que celui d’une économie qui se réorganise autour des enjeux de souveraineté, de sécurité et de puissance industrielle dans un monde devenu plus conflictuel.

Gilles Desnoix

 

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