Donald Trump : le mensonge porté au pouvoir
Quand la parole présidentielle ne décrit plus le réel, mais prétend le remplacer
Donald Trump exagère, invente, prophétise, dément ce qu’il vient parfois de dire et répète ce qui a déjà été réfuté. Le phénomène dépasse largement le mensonge électoral ordinaire. Il interroge le crédit que l’on peut accorder à l’homme le plus puissant du monde, mais aussi notre époque, les citoyens qui continuent de le croire et les institutions démocratiques qui paraissent incapables d’arrêter légalement cette extraordinaire entreprise de déréalisation. Reste une question : Trump est-il seulement la caricature de tous les responsables politiques, ou constitue-t-il véritablement un cas à part ?
Un inventaire qui donne le vertige. Il faut commencer par une précaution : toute erreur n’est pas un mensonge. Mentir suppose que l’on connaisse la vérité et que l’on décide de la dissimuler. À distance, il est souvent impossible de pénétrer les intentions exactes d’un homme. Les vérificateurs parlent donc prudemment « d’affirmations fausses ou trompeuses ».
Mais avec Donald Trump, la quantité, la répétition et la persistance changent la nature du phénomène. Le Washington Post a recensé 30 573 affirmations fausses ou trompeuses pendant son premier mandat, soit environ 21 par jour. Le rythme aurait atteint 39 par jour durant sa dernière année. Ce décompte peut naturellement être discuté dans son détail : une affirmation répétée plusieurs fois est comptabilisée plusieurs fois. Il reste néanmoins sans équivalent connu à ce niveau de responsabilité.
Voici quelques-uns de ses morceaux de bravoure les mieux documentés.
« La plus grande foule » de l’histoire. Dès son investiture, en janvier 2017, Donald Trump affirme que la foule présente fut la plus importante jamais réunie pour une cérémonie présidentielle. Les photographies, les transports publics et les estimations disponibles montrent clairement une assistance inférieure à celle de Barack Obama en 2009. L’affaire paraît presque enfantine. Elle est pourtant fondatrice : le nouveau pouvoir demande au public de ne plus croire ce qu’il voit. La photographie devient suspecte dès lors qu’elle contrarie le chef.
Barack Obama ne serait pas né aux États-Unis. Pendant des années, Trump entretient l’idée que Barack Obama pourrait être né à l’étranger et ne serait donc pas légitime pour exercer la présidence. L’acte de naissance hawaïen avait pourtant été rendu public et les autorités compétentes avaient confirmé son authenticité. Trump finira par reconnaître en 2016 qu’Obama est bien né aux États-Unis, sans véritablement assumer le rôle déterminant qu’il avait joué dans la propagation de cette théorie. Ce n’était pas une simple erreur administrative : le soupçon visait à faire d’un président noir un étranger installé frauduleusement au sommet de l’État.
Les musulmans qui auraient applaudi le 11-Septembre. En 2015, Trump assure avoir vu « des milliers et des milliers » de personnes célébrer dans le New Jersey la chute des tours du World Trade Center. Aucune image, aucun rapport policier, aucun témoignage fiable n’a établi l’existence d’une telle scène. L’affirmation est politiquement redoutable : elle transforme une communauté entière en ennemi intérieur, en s’appuyant sur le souvenir le plus traumatique de l’histoire américaine récente.
L’ouragan, l’Alabama et le feutre noir. En septembre 2019, Trump annonce que l’Alabama risque d’être touché par l’ouragan Dorian. Les services météorologiques indiquent que ce n’est pas le cas. Plutôt que de reconnaître une erreur, il présente ensuite une carte officielle sur laquelle la trajectoire de l’ouragan semble avoir été prolongée au feutre noir vers l’Alabama. Cette affaire, surnommée « Sharpiegate », pourrait être une plaisanterie de cour d’école. Elle révèle quelque chose de plus sérieux : quand les faits démentent le chef, ce sont les faits que l’on retouche.
Le coronavirus qui devait disparaître « comme par miracle ». En février 2020, Trump assure que le coronavirus finira par disparaître, « comme un miracle ». La pandémie fera ensuite plus d’un million de morts aux États-Unis. Le 23 avril 2020, lors d’une conférence de presse, il s’interroge publiquement sur la possibilité de faire pénétrer dans le corps un produit désinfectant afin de lutter contre le virus. Il n’a pas exactement ordonné aux Américains de « boire de l’eau de Javel », comme cela est parfois résumé. Mais il a bien évoqué devant les caméras une forme « d’injection » ou d’administration interne, obligeant les autorités sanitaires et les fabricants à rappeler que les désinfectants sont toxiques. La précision est importante : il n’est nul besoin d’exagérer les propos de Trump pour en montrer l’ahurissante irresponsabilité.
Une élection « volée » sans preuve. Après sa défaite de novembre 2020, Trump affirme massivement que l’élection lui a été volée. Recomptages, audits, responsables électoraux républicains, services fédéraux et décisions judiciaires ne mettent pourtant au jour aucune fraude susceptible d’inverser le résultat. L’Agence fédérale américaine chargée de la cybersécurité électorale qualifie alors le scrutin de 2020 de plus sûr de l’histoire américaine. Son propre ministre de la Justice, William Barr, déclare ne pas avoir constaté de fraude capable de changer l’issue de l’élection. Ici, nous ne sommes plus dans la vantardise. Trump avait reçu de multiples informations provenant de son administration, de ses conseillers et des autorités des États lui indiquant que ses accusations étaient fausses. Il a néanmoins continué à les répéter, jusqu’à la tentative d’empêcher la certification du résultat le 6 janvier 2021. Le mensonge n’avait plus seulement pour fonction d’impressionner un public : il devait retirer à des millions d’électeurs la victoire qu’ils avaient régulièrement accordée à son adversaire.
Les immigrés qui mangeraient les chiens et les chats. Lors du débat présidentiel de septembre 2024, Trump affirme qu’à Springfield, dans l’Ohio, des immigrés haïtiens « mangent les chiens » et « mangent les chats » des habitants. Les responsables municipaux et la police avaient indiqué qu’aucun signalement crédible ne confirmait cette rumeur. Celle-ci provenait de récits indirects propagés sur les réseaux sociaux. Elle fut néanmoins reprise devant des dizaines de millions de téléspectateurs. La ville connut ensuite menaces, évacuations et perturbations dans les écoles et les services publics. C’est l’une des mécaniques favorites du trumpisme : partir d’une inquiétude réelle, ici les difficultés d’une ville accueillant rapidement une population nouvelle, puis lui substituer une fable monstrueuse. On ne discute plus du logement, de l’école ou de l’emploi : on accuse les étrangers de dévorer les animaux domestiques.
Des médicaments moins chers de 1 500 %. Trump a également prétendu avoir réduit certains prix pharmaceutiques de 1 200 %, 1 400 % ou 1 500 %. Une baisse supérieure à 100 % est mathématiquement impossible : à –100 %, le médicament est gratuit ; à –1 500 %, le pharmacien devrait donner de l’argent au patient pour qu’il l’emporte. On peut discuter des politiques américaines du médicament. On ne peut pas négocier avec l’arithmétique.
Ment-il, délire-t-il ou se moque-t-il de la vérité ? Trump ne ment pas toujours comme ment un élève pris en faute ou un ministre cherchant à dissimuler un chiffre gênant. Il pratique souvent autre chose : une parole totalement indifférente à la vérité. Il dit ce qui lui est utile dans l’instant. Si l’affirmation provoque l’adhésion, la colère ou l’admiration, elle a rempli sa fonction. Qu’elle corresponde au réel devient secondaire. Le philosophe américain Harry Frankfurt distinguait ainsi le menteur du « baratineur » : le menteur respecte encore assez la vérité pour vouloir la cacher ; le baratineur ne s’en soucie tout simplement plus. Trump possède à cela un véritable talent scénique. Il ne propose pas seulement des faits : il raconte un monde. Dans ce monde, l’Amérique était parfaite sous sa conduite, catastrophique avant lui et menacée après lui ; toutes ses réussites sont historiques ; toutes ses difficultés sont causées par des traîtres ; ses adversaires sont corrompus ; les juges qui lui donnent raison sont honnêtes et ceux qui le condamnent appartiennent à un complot. Ce récit est simple, total et affectivement confortable. Il dispense de la complexité.
Quel crédit accorder à un tel homme ? Le crédit ne peut pas être nul par principe. Même Donald Trump peut dire vrai, prendre une décision efficace ou identifier un problème réel. Refuser mécaniquement toute parole parce qu’elle vient de lui serait adopter, en sens inverse, la même indifférence aux faits. Mais sa parole ne peut plus bénéficier de la présomption ordinaire de sincérité que l’on accorde à un chef d’État. Toute affirmation importante venant de lui doit être vérifiée indépendamment, surtout lorsqu’elle concerne une guerre, une élection, une population désignée comme dangereuse, l’économie ou la santé publique. Autrement dit, Trump peut avoir raison, mais sa seule parole ne constitue jamais une preuve. C’est une dégradation considérable de la fonction présidentielle. La puissance d’un État repose aussi sur la crédibilité de celui qui parle en son nom. Si alliés, adversaires, marchés et citoyens ne savent jamais si une déclaration est une décision, une menace, une improvisation ou une vantardise, la parole présidentielle perd sa valeur diplomatique. Or une parole décrédibilisée n’est pas seulement ridicule. En matière nucléaire, militaire ou financière, elle peut devenir dangereuse.
Pourquoi ses partisans le croient-ils encore ? Tous ne le croient pas de la même manière. Certains tiennent ces propos pour vrais. Ils évoluent dans des univers médiatiques où les mêmes récits sont répétés et où toute contradiction est présentée comme une preuve supplémentaire du complot. Beaucoup croient la terre plate et l’univers créé, stricto sensu, en 7 jours par Dieu et donc les sciences, l’histoire sont suspectes à leurs yeux et sources de contrevérités.
D’autres ne le croient qu’à moitié, mais pensent qu’il exprime une « vérité plus profonde » : peut-être les immigrés ne mangent-ils pas réellement les chats, disent-ils, mais Trump traduirait une inquiétude légitime sur l’immigration. Le fait inventé devient alors une métaphore excusable.
D’autres encore savent qu’il ment et l’apprécient précisément parce que ses mensonges scandalisent leurs adversaires. La transgression devient une revanche sociale : « Il les fait enrager, donc il nous défend. »
Enfin, beaucoup ne votent pas pour sa véracité, mais pour les baisses d’impôts, le conservatisme religieux, la fermeture des frontières, la nomination de juges ou le rejet des élites démocrates. Ils acceptent le mensonge comme le prix à payer pour obtenir une politique conforme à leurs intérêts.
Les travaux sur le « raisonnement motivé » montrent que nous évaluons plus favorablement une information lorsqu’elle conforte notre identité politique. Nous ne croyons donc pas toujours une affirmation parce qu’elle est démontrée ; nous la jugeons démontrée parce qu’elle nous arrange. Ce travers n’est évidemment pas réservé aux électeurs de Trump. Mais Trump l’exploite avec une intensité exceptionnelle.
Ce que cela dit de notre époque. Le trumpisme est le produit presque parfait de l’économie contemporaine de l’attention. Une affirmation mesurée voyage lentement. Une absurdité scandaleuse traverse la planète en quelques minutes. Pendant que journalistes et spécialistes consacrent plusieurs heures à la réfuter, le mensonge initial a déjà été vu, aimé, commenté et transformé en centaines de vidéos. La vérité souffre d’un handicap : elle demande des preuves, des précautions et parfois trois paragraphes. Le mensonge se contente d’un slogan. Notre époque a également affaibli les arbitres communs. Les médias, la science, la justice, l’université et les administrations sont soupçonnés d’appartenir au même système. Lorsque toutes les institutions de contrôle sont réputées hostiles, leur démenti ne corrige plus la croyance : il la renforce. Si un juge contredit Trump, c’est que le juge est corrompu. Si dix juges le contredisent, c’est que le complot est immense. Le mensonge devient ainsi irréfutable. Et une affirmation que rien ne peut démentir n’est plus une opinion politique : c’est un acte de foi.
Pourquoi ne peut-on pas simplement le faire cesser ? Parce qu’une démocratie ne peut pas destituer un président uniquement parce qu’il ment, exagère ou tient des propos absurdes. Aux États-Unis, le premier amendement protège très largement la liberté d’expression, y compris les affirmations fausses. Un mensonge ne devient pénalement répréhensible que dans certaines circonstances : fraude, parjure, faux témoignage, diffamation, obstruction, appel direct à certaines violences ou fausse déclaration dans une procédure déterminée. Il faut alors établir les faits, l’intention, l’infraction précise et respecter les droits de la défense. Les mécanismes constitutionnels sont peu nombreux, en effet l’élection permet aux citoyens de renvoyer le président, la procédure d’impeachment exige une mise en accusation par la Chambre des représentants puis une condamnation par les deux tiers du Sénat, le 25ᵉ amendement permet de constater une incapacité à exercer la fonction, mais il n’a pas été conçu pour sanctionner le mensonge ou l’indignité, la justice peut poursuivre des infractions définies par la loi, mais elle ne peut pas punir une personnalité simplement parce que son comportement paraît politiquement ou moralement insupportable.
Depuis l’arrêt de la Cour suprême de juillet 2024, un ancien président bénéficie en outre d’une immunité absolue pour certains actes relevant de ses pouvoirs constitutionnels et d’une présomption d’immunité pour les autres actes officiels. Ses actes privés ne sont pas protégés, mais la frontière entre les deux peut considérablement ralentir les procédures.
La difficulté est donc celle-ci : les institutions démocratiques sont conçues pour empêcher l’arbitraire. Elles doivent protéger également celui qui les respecte et celui qui cherche à exploiter leurs lenteurs. La loi ne peut pas devenir expéditive pour combattre un homme accusé de maltraiter l’État de droit, sans commencer elle-même à lui ressembler.
Mais l’impuissance n’est pas seulement juridique. Elle est politique. Trump a été deux fois mis en accusation par la Chambre des représentants sans être condamné par le Sénat. Il a perdu une élection, contesté son résultat, subi de nombreuses procédures, puis retrouvé le pouvoir par les urnes. Les institutions ne flottent pas au-dessus du peuple : elles reflètent aussi ses votes, ses divisions et ses renoncements.
Tous les responsables politiques sont-ils comme lui ? Non. Répondre oui serait confortable, mais faux. Tous les responsables politiques sélectionnent les chiffres qui les favorisent, embellissent leur bilan, simplifient leurs promesses, minimisent leurs échecs et utilisent parfois des arguments trompeurs. La politique n’a jamais été un couvent de chartreux voué à la transparence absolue. De gauche, de droite ou du centre, on peut mentir sur un budget, une promesse, un adversaire ou les conséquences d’une réforme. Mais il existe une différence entre arranger occasionnellement le réel et organiser systématiquement sa disparition.
La singularité de Trump tient à plusieurs éléments réunis : la fréquence des contrevérités, leur énormité, leur répétition après réfutation, la désignation constante d’ennemis, l’utilisation du mensonge pour contester une élection et la volonté de délégitimer par avance toute institution susceptible de le contredire. Une étude quantitative portant sur le langage présidentiel américain conclut d’ailleurs que son discours se distingue nettement de celui des candidats démocrates comme républicains des dernières décennies, notamment par son caractère antagoniste et répétitif. Dire « tous les politiques mentent » revient ici à confondre celui qui dépasse la limitation de vitesse avec celui qui roule volontairement à contresens sur l’autoroute. Tous deux enfreignent une règle, mais ils ne présentent ni le même comportement ni le même danger.
Le révélateur plus que l’accident. Trump n’est pas tombé du ciel. Il a été rendu possible par la défiance sociale, les inégalités, le sentiment d’abandon, l’affaiblissement de la presse, la polarisation politique, les réseaux sociaux et les renoncements d’une partie des élites économiques et républicaines. Il est moins la cause unique de la maladie que son symptôme devenu chef de service. Son extraordinaire longévité nous oblige donc à dépasser la psychologie d’un seul homme. La vraie question n’est pas seulement : « Pourquoi ment-il autant ? » elle est aussi : « Pourquoi tant de citoyens, de responsables, de médias et d’entreprises ont-ils intérêt à faire comme si cela n’avait plus d’importance ? »
Une démocratie ne meurt pas nécessairement le jour où un dirigeant ment. Les dirigeants ont toujours menti. Elle commence à se défaire lorsque la vérité et le mensonge deviennent, aux yeux du public, deux opinions également respectables.
Et peut-être faut-il reconnaître à Donald Trump une qualité : lorsqu’il repeint la réalité au feutre noir, il ne cache même plus le feutre. Encore faudrait-il que nous acceptions de regarder la carte.
Gilles Desnoix
Sources : The Washington Post ; Associated Press ; Reuters ; PolitiFact ; FactCheck.org ; Cour suprême des États-Unis ; commission d’enquête de la Chambre des représentants sur le 6 janvier ; CISA ; ministère américain de la Justice ; National Archives ; Michael Thaler ; Karen Zhou, Alexander Meitus, Milo Chase, Grace Wang, Anne Mykland, William Howell et Chenhao Tan.


