La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Octobre, le mois où l'espoir refuse de prendre sa retraite
Entre les rubans roses, les cheveux blancs, les cartables en colère et les porte-monnaie à bout de souffle, la Claudine a trouvé un point commun : tout ce petit monde réclame finalement la même chose, le droit de vivre dignement. Et, à bien y regarder, ce n’est tout de même pas demander la lune !
La Claudine, elle a regardé passer octobre avec son œil habituel, celui qui voit les belles choses sans oublier les vilaines, et qui se méfie autant des grands discours que des promotions à moins 70 %. Parce qu’elle en a vu, des octobres, des printemps prometteurs, des automnes désenchantés et des lendemains qui devaient chanter mais qui, faute de répétitions, ont fini par fredonner dans leur coin. Et pourtant, cette année encore, elle s’est dit qu’il se passait quelque chose. Pas une révolution, non. Pas même un miracle. Juste des gens qui, chacun à leur manière, refusent de se résigner.
D’abord, il y a eu Octobre rose. Des femmes, des familles, des associations, des soignants, des bénévoles. Des rubans, des marches, des rencontres, des sourires et parfois des larmes qu’on cache derrière une plaisanterie. La Claudine, elle sait bien que le cancer ne se soigne pas avec des ballons roses ni des discours inauguraux. Mais elle sait aussi qu’une main tendue, une prévention accessible, un dépistage et une présence attentive peuvent changer beaucoup de choses. À Sanvignes, le 11 octobre, ils étaient 432 à marcher pour Octobre rose. Quatre cent trente-deux personnes, des baskets, des sourires, des bénévoles et cette volonté de ne laisser personne seul face à la maladie. Elle s’est dit que, dans ce bassin minier où la solidarité a longtemps été une question de survie, les bonnes habitudes n’avaient heureusement pas toutes disparu. Et elle a trouvé plutôt réjouissant qu’on puisse encore faire autant de chemin ensemble sans avoir besoin de se disputer sur la direction à prendre.
Ce qui la chiffonne, c’est qu’il faille encore rappeler que la santé n’est pas un luxe, que l’accès aux soins ne devrait pas dépendre du code postal et que la solidarité ne devrait pas être une opération de communication limitée à trente et un jours. Elle aimerait bien qu’après Octobre rose, il y ait novembre, décembre et les dix autres mois de la même couleur humaine.
Puis il y a eu la Semaine bleue. Celle des anciens, des retraités, des cheveux argentés, des genoux qui grincent et des mémoires qui tiennent encore debout quand le reste commence à protester. La Claudine, ça la fait sourire, cette manie de consacrer une semaine aux vieux. Elle trouve ça gentil, évidemment. Mais elle se demande toujours ce qu’on fait d’eux pendant les cinquante et une autres. On les remercie pour ce qu’ils ont construit, on célèbre leur expérience, on leur explique qu’ils sont une richesse pour la société. Et puis, quand il s’agit de leur pension, de leur autonomie, de leur solitude ou de trouver un médecin, la richesse semble subitement moins évidente. Elle se dit que vieillir ne devrait pas être une épreuve administrative, financière et médicale. Et qu’une société qui ne sait plus respecter ses anciens ferait bien de se demander ce qu’elle prépare à ses jeunes.
Justement, les jeunes, parlons-en ! Voilà que les lycéens manifestent, s’inquiètent, contestent, parfois débordent. La Claudine n’aime ni les incendies ni la casse. Elle a toujours pensé qu’une poubelle brûlée ne faisait pas avancer les idées, sauf peut-être celles des fabricants de poubelles.
Elle a regardé ce qui se passait devant le lycée Henri-Parriat, le 6 octobre. Des jeunes qui réclamaient de meilleures conditions d’études, des remplacements, des emplois du temps adaptés et qui contestaient Parcoursup. Elle n’a pas apprécié les tirs de mortiers d’artifice essuyés par les policiers, mais elle a constaté que le rassemblement devant le lycée s’était ensuite déroulé dans le calme. La Claudine, elle trouve qu’il faut savoir distinguer ceux qui veulent se faire entendre de ceux qui ne trouvent rien de mieux à faire que du bruit. Parce qu’à force de ne retenir que les pétards, on finit par ne plus entendre les paroles. Derrière les slogans, les cortèges et les colères, elle entend surtout des questions qui devraient empêcher les adultes de dormir : quel avenir leur prépare-t-on ? Quel travail ? Quel logement ? Quelle planète ? Quelle place dans une société qui leur demande d’être responsables tout en leur expliquant qu’ils sont trop jeunes pour comprendre ? La Claudine se souvient qu’à leur âge, on promettait aux jeunes qu’ils vivraient mieux que leurs parents. Aujourd’hui, on leur recommande surtout de ne pas vivre au-dessus de leurs moyens. C’est une façon comme une autre de mesurer le progrès : autrefois, on ouvrait des horizons ; maintenant, on distribue des calculatrices.
Et puis il y a eu la marche contre la vie chère. Celle qui rappelle que les fins de mois commencent parfois le 12, que remplir un caddie relève de l’arbitrage budgétaire et que le pouvoir d’achat n’est pas seulement une expression destinée aux plateaux de télévision.
Le 17 octobre, ils étaient environ 300 à défiler dans les rues de Montceau. Des retraités, des lycéens, des étudiants, des syndicalistes, des Gilets jaunes et des citoyens venus dire qu’ils en avaient assez de compter les centimes. La Claudine a trouvé la date particulièrement bien choisie : c’était la Journée mondiale du refus de la misère. Elle s’est dit qu’il était tout de même dommage qu’il faille une journée mondiale pour rappeler qu’on devrait pouvoir manger, se chauffer et vivre de son travail les 365 jours de l’année.
Mais elle a surtout retenu une chose : dans les rues de Montceau, les générations marchaient ensemble. Les uns défendaient leur présent, les autres leur avenir. Et finalement, tous défendaient un peu les deux.
La Claudine, elle connaît la chanson. On lui parle d’inflation qui ralentit, de moyennes qui s’améliorent, d’indicateurs qui se redressent. Elle veut bien croire les chiffres. Seulement, elle a remarqué une chose : quand les prix augmentent moins vite, ils ne redescendent pas forcément. Et le porte-monnaie, lui, ne lit pas les communiqués de presse. Elle pense à ceux qui travaillent et comptent leurs sous, aux retraités qui surveillent leur chauffage, aux familles qui calculent les courses, aux jeunes qui retardent leur installation dans la vie. Tous ces gens dont on parle beaucoup, qu’on consulte parfois et qu’on écoute trop rarement jusqu’au bout.
Alors la Claudine a fini par comprendre ce qui reliait toutes ces manifestations d’octobre.
Le rose demande le droit de rester en vie. Le bleu réclame celui de vieillir dignement. Les lycéens veulent pouvoir envisager demain. Les marcheurs contre la vie chère demandent simplement de pouvoir vivre aujourd’hui. Quatre combats, quatre générations parfois, quatre façons de dire une seule et même chose : une société n’a de sens que si elle prend soin de ceux qui la composent. Ce n’est pas bien compliqué, finalement. Il faut pouvoir naître avec des perspectives, grandir avec des chances, travailler sans s’épuiser à survivre, se soigner sans renoncer et vieillir sans devenir invisible. La Claudine trouve tout de même curieux qu’il faille tant de marches, de semaines thématiques, de banderoles et de rubans pour rappeler des évidences aussi élémentaires. Elle connaît son bassin minier. Elle sait qu’ici, les anciens ont transmis autre chose que des maisons, des jardins et des recettes de pâté aux pommes de terre. Ils ont transmis une certaine idée de la dignité, du courage collectif et de la solidarité. Une idée qui ne figurait pas toujours sur les fiches de paie, mais qui valait son pesant de charbon. Alors, quand elle voit les anciens marcher pour les malades, les jeunes réclamer leur avenir et les familles défendre leur quotidien, elle se dit que le fil n’est pas rompu. Il est parfois usé, quelquefois emmêlé, mais il tient encore. Et c’est peut-être là que commence l’espoir : dans cette obstination à ne pas laisser chacun se débrouiller tout seul.
La Claudine a remarqué aussi que le mot respect revenait partout. Respect des malades, des anciens, des jeunes, des travailleurs, des familles. Respect de ceux qui doutent, qui peinent, qui espèrent. Respect de ce peuple dont tout le monde se réclame et dont chacun prétend connaître les besoins, quelquefois sans avoir pris la peine de lui demander son avis.
Mais elle n’est pas du genre à croire que tout est perdu. Bien au contraire. Parce que, derrière les difficultés, elle a vu des bénévoles qui donnent leur temps, des associations qui ne lâchent rien, des jeunes qui s’engagent, des anciens qui transmettent, des familles qui s’entraident et des gens qui marchent ensemble alors qu’ils ne se connaissent pas. Elle a vu cette chose formidable que les statistiques mesurent mal : la capacité des êtres humains à ne pas abandonner les autres.
Et c’est peut-être cela, le véritable espoir d’octobre. Pas celui qu’on imprime sur les affiches, mais celui qui chemine tranquillement, de génération en génération, de main en main, de colère en solidarité. La Claudine, elle n’attend pas le grand soir. Elle aimerait déjà quelques matins meilleurs. Elle ne demande pas que tout le monde soit d’accord, seulement qu’on cesse de considérer les désaccords comme des insolences et les revendications comme des nuisances.
Elle croit encore au bon droit, à la justice, à la parole donnée, à la dignité des gens simples. Elle croit qu’une société peut retrouver le goût du collectif, que les plus jeunes et les plus vieux ont davantage à partager qu’à se reprocher, et que le respect du peuple devrait être une pratique quotidienne plutôt qu’une formule de campagne.
On lui dira qu’elle rêve.
Possible.
Mais la Claudine a toujours pensé que les gens qui ne rêvent plus finissent par trouver normal ce qui devrait les révolter.
Et sa petite conclusion de la semaine ? La Claudine a bien compris qu’en octobre, il fallait du rose pour la santé, du bleu pour les anciens, des banderoles pour les jeunes et des chaussures de marche pour défendre son pouvoir d’achat.
Elle se demande simplement s’il ne serait pas temps de trouver une couleur pour le respect de tout le monde, toute l’année.
Et puis elle s’est ravisée.
Le respect, ça n’a pas besoin d’une couleur. Ça a surtout besoin de gens qui le pratiquent.
Et ça, figurez-vous, ça ne coûte même pas un centime au budget de l’État !
Gilles Desnoix


