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samedi 7 novembre 2026 à 03:43

Surdité d’État : faudrait peut-être consulter !

  Il paraît que le pouvoir nous écoute. Bon. Alors il faudrait voir à vérifier les branchements.



 

Des remarques attrapées au vol dans les conversations, lues dans les journaux, captées à la télé… Nous avons mis tout ça dans la même marmite, remué un peu et laissé mijoter. Voilà le compte rendu satirique que nous en avons tiré pour nos lecteurs. À déguster avec le sourire. Et si ça vous rappelle quelque chose, c’est que vous aussi, vous avez tendu l’oreille.

 

Vous connaissez certainement quelqu’un comme ça. Vous lui demandez de débarrasser la table, aucune réaction. Vous recommencez, toujours rien. Vous pensez qu’il s’est assoupi. Mais allez donc murmurer dans la cuisine qu’il reste une part de tarte… Le voilà. Debout, l’œil vif, l’assiette à la main. Une guérison comme on n’en voit même pas à Lourdes.

Eh bien, pour l’État, c’est un peu pareil.

Vous pouvez lui parler salaires, retraites, hôpital, fins de mois, ça grésille. Ça coupe. On doit passer sous un tunnel. Mais qu’une agence de notation toussote à l’autre bout du monde et tout le monde se lève en pleine nuit pour lui apporter un verre d’eau.

Il y aurait donc une surdité d’État ? Une difficulté à entendre ce qui monte du pays ? Ou simplement une formidable aptitude à ne pas écouter ce qui dérange ?

Parce qu’enfin, il faut reconnaître que la panne est curieuse. Les applaudissements passent très bien. Les compliments aussi. « Vous avez été remarquable, Monsieur le ministre », ça s’entend depuis le bout du couloir, même avec l’aspirateur en marche. « On n’en peut plus », hurlé sous les fenêtres, beaucoup moins. Là, on ferme la fenêtre.

Pour mieux travailler aux problèmes des Français, évidemment.

 

Faudrait consulter. Mettons donc notre malade dans le cabinet d’un médecin. Un médecin qui a encore de la place, c’est déjà de la fiction, mais puisque nous y sommes, allons jusqu’au bout.

— Alors, qu’est-ce qui vous arrive ?
— On me reproche de ne pas entendre les gens.
— Et vous, qu’en pensez-vous ?
— Qu’ils devraient commencer par m’écouter.

Le médecin se gratte le menton. Ça commence bien.

— On va faire un petit essai. Je vous dis un mot, vous me répétez ce que vous avez entendu :  – Salaires.
— Charges.
— Hôpital.
— Dépenses.
— Retraites.
— Effort.
— Colère.
— Incompréhension.

Ah oui, tout de même. Ce n’est plus du bouchon de cérumen, à ce stade. Il y a quelque chose de solidement installé.

Le médecin tente une dernière expérience. Il se détourne et prononce tout bas :

— Vous pourriez perdre les prochaines élections.

— Comment ça, perdre ? Qui vous a dit ça ? Vous avez des chiffres ?

Bon. L’oreille fonctionne. On va chercher ailleurs.

C’est nous qui ne comprenons rien. D’ailleurs, on nous le dit assez. Si nous protestons, c’est que la réforme a été mal expliquée. Il faut faire de la pédagogie. J’adore.

Vous expliquez que vous n’arrivez plus à remplir le réfrigérateur, on vous répond que vous n’avez pas compris le budget. Vous demandez un rendez-vous chez un spécialiste, on vous présente une nouvelle organisation des soins. Vous dites que vous êtes fatigué, on vous démontre que vous pourriez travailler davantage.

Et si vous persistez, on recommence l’explication. Plus lentement. Des fois que vous soyez un peu limité.

C’est tout de même confortable, comme raisonnement : le responsable a raison, l’administré n’a pas compris. On pourrait essayer l’inverse, une fois, pour voir. Mais ça obligerait à refaire tous les discours. Alors on envoie un porte-parole.

Remarquez, le nom est bien choisi. Pour porter la parole, il y a du personnel. Pour rapporter la réponse, ça manque de bras.

On va vous donner la parole. Pour la suite, on verra. Et puis, attention, ne soyons pas injustes. Il y a des consultations. Des concertations. Des débats. On ne peut pas dire qu’on ne nous demande jamais notre avis. On nous le demande même avec une belle régularité, cet avis dont on ne sait plus très bien quoi faire une fois qu’on l’a donné.

On vous invite donc à une réunion. Il y a des chaises, des micros, des petites bouteilles d’eau. Quelqu’un vous remercie d’être venu. Quelqu’un d’autre vous explique que toutes les propositions seront examinées. Un troisième prend des notes. Vous dites : « Nous ne voulons pas de votre projet. » Il note. Vous précisez : « Il est mal fichu, il coûte cher et il ne répond pas à nos besoins. » Il note encore. À ce rythme-là, vous vous dites qu’il a compris.

Puis vous recevez le compte rendu : « Les participants ont souligné la nécessité de mieux accompagner le déploiement du projet. » Ah bon ? On a dit ça, nous ?

On était venu pour empêcher le train de partir, nous voilà inscrits pour pousser les wagons.

Et le lendemain, on apprend que le projet a été enrichi par la concertation. Enrichi de quoi ? Mystère. Mais vous avez participé. Il y a la feuille de présence pour le prouver.

Plus on monte, moins ça s’entend. Il faut dire aussi qu’entre le citoyen et celui qui décide, il y a du monde. Vous faites remonter un problème, il passe par un service, un chef de service, une direction, un cabinet. À chaque étage, on arrange un peu la formulation. Il ne faudrait pas affoler. En bas, vous avez dit : « On va dans le mur. » Au premier étage, ça devient : « La situation est préoccupante. » Un peu plus haut : « Quelques difficultés appellent notre vigilance. » Et quand ça arrive sur le bureau : « La mise en œuvre se poursuit. »

Forcément, le responsable est content. Ça se poursuit. Il demande même qu’on accélère.

Puis un jour, ça casse.

Et là, tout ce petit monde se regarde : « Mais pourquoi personne ne nous a prévenus ? »

On vous avait prévenus. Seulement, à force de mettre des coussins autour des mots, vous n’entendiez plus les coups.

Il y a tout de même de l’espoir. Car cette surdité connaît des rémissions spectaculaires. À l’approche des élections, notamment. Celui qui n’entendait pas dix mille personnes sous ses fenêtres distingue soudain la moindre remarque sur un marché. Il se penche, il écoute, il prend votre main. Il comprend vos difficultés. Il les comprend tellement qu’on se demande où il était quand vous les lui expliquiez. Il va même revenir. Il le promet.

Puis les élections passent et, selon les résultats, l’audition se maintient ou se dégrade. Chez certains, ça se rebouche dès la nomination.

Alors, de quoi relève cette surdité d’État ? De l’habitude de commander ? De la certitude de savoir ? Du confort de vivre entouré de gens dont le métier consiste à vous trouver intelligent ? Un peu de tout cela, sans doute. À force d’avoir toujours le dernier mot, on finit par ne plus écouter le premier des autres.

Mais ne désespérons pas. Nous avons trouvé, au cours de notre petite consultation, une phrase qui passe très bien. La prochaine fois qu’un responsable vous dira : « Je vous entends », répondez-lui tranquillement :

« Tant mieux. Parce qu’on envisage de vous remplacer. »

 

S’il vous fait répéter, ce ne sera pas pour la même raison.

 

Gilles Desnoix

 

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