Un poème à la gloire des Montcelliens et Montcelliennes
Au creux d’une vie, une seconde naissance
Les hommes sont venus.
Puis les femmes.
Puis les enfants.
Et derrière eux,
les maisons abandonnées,
les champs que l’on ne reverrait plus,
les mères restées de l’autre côté des frontières,
les guerres qui ne finissaient jamais de brûler les cartes.
Ils venaient de l’Est.
De cette Pologne
si lointaine pour les géographes,
si proche pour la mémoire.
Ils venaient d’Italie,
d’Espagne,
du Portugal.
Ils fuyaient les guerres,
les fascismes,
les dictatures,
la faim,
la peur,
et parfois simplement
l’absence d’avenir.
On disait :
« Ce sont des bras. »
Mais les bras avaient un regard.
Les regards avaient un nom.
Les noms portaient une langue.
Et chaque langue
portait un monde.
Alors ils descendirent.
Toujours plus profond.
Là où le jour n’entre pas.
Là où la roche résiste.
Ils ouvrirent la terre
comme on ouvre un livre ancien.
Ils allèrent chercher,
dans les entrailles du monde,
la chaleur
que d’autres trouveraient,
le soir,
au coin de leur cheminée.
Ils donnaient leur obscurité
pour que d’autres connaissent la lumière.
Ils remontaient noirs.
Mais jamais vaincus.
Ils remontaient couverts de charbon,
et c’était presque une autre peau,
la peau du travail,
la peau du courage,
la peau des hommes
qui tiennent debout
parce qu’ils savent
que d’autres comptent sur eux.
Puis la guerre sans nom
les poussa encore.
Les bateaux.
Les ports.
Les quais.
Les longues colonnes de valises.
Les regards qui jugent avant de connaître.
Les mots qui blessent.
Les rires qui excluent.
Ils furent étrangers.
Étrangers jusque dans leur accent.
Étrangers jusque dans leurs gestes.
Étrangers jusque dans leur silence.
Parfois maudits.
Parfois moqués.
Parfois pourchassés.
Mais il est une chose
que l’on ne peut empêcher.
Le temps.
Le travail partagé.
La peine commune.
Le pain rompu ensemble.
Dans le chaudron minier,
dans la poussière des corons,
dans les vestiaires,
dans les cafés,
dans les jardins ouvriers,
dans les fanfares,
dans les matchs du dimanche,
dans les écoles où les enfants mélangeaient les mots
avant de mélanger leurs vies,
quelque chose s’est lentement accompli.
Les étrangers
ont cessé de l’être.
Non parce qu’ils avaient oublié.
Mais parce qu’ils avaient ajouté
une patrie
à celle de leur naissance.
La vieille langue
n’a jamais disparu.
Elle revient encore
dans une chanson,
dans une prière,
dans une recette,
dans un juron,
dans les silences des anciens.
Et c’est heureux.
Car les racines
ne demandent jamais
à s’effacer.
Elles demandent seulement
à rencontrer d’autres racines.
Alors la ville
a fait son œuvre.
Elle n’a pas demandé
d’où l’on venait.
Elle a demandé
si l’on était prêt
à partager le même destin.
Et peu à peu,
sans discours,
sans décret,
sans proclamation,
Est née cette étrange évidence :
On peut avoir deux patries.
L’une
vous donne la vie.
L’autre
vous apprend
qui vous êtes.
La première
est celle du sang.
La seconde
est celle du serment silencieux
que l’on prête
sans même s’en apercevoir.
Cette seconde patrie
porte un nom.
Montceau.
Non pas seulement une ville.
Une communauté de peine.
Une fraternité de travail.
Une mémoire construite
avec les épaules des mineurs,
les mains des femmes,
les rires des enfants
et les espérances de ceux
qui avaient tout quitté.
Alors je te le dis,
à toi
qui porte peut-être encore
un nom venu d’ailleurs,
à toi
dont les grands-parents parlaient
une autre langue,
à toi
qui hésites parfois
entre deux histoires,
écoute bien.
Ta seconde naissance
est ici.
Montcellien.
Montcellienne.
Non parce que le hasard
t’y a conduit.
Mais parce que cette ville
a fini par entrer en toi
comme tu es entré en elle.
Vous vous êtes façonnés
l’un l’autre.
Dans une lente alchimie.
Dans une symbiose.
Dans une osmose.
Il est des villes
qui naissent d’un fleuve.
D’autres
d’un château.
D’autres encore
d’un roi.
Montceau est née
de la sueur des hommes.
Du courage des femmes.
Des blessures des familles.
Des luttes ouvrières.
Du sang des gens du cru
Du sang des gens venus d’ailleurs
De tous ces enfants de paysans
En exode depuis les campagnes
D’ici et d’autres ailleurs
De la solidarité
plus forte que les origines.
Voilà pourquoi
elle ne pourra jamais
renier ceux
qui l’ont bâtie.
Car les veines
qui traversent cette terre
ne transportaient pas seulement le charbon.
Elles transportaient déjà
les hommes.
Et aujourd’hui encore,
sous les rues,
sous les maisons,
sous les souvenirs,
ce ne sont plus des galeries
qui soutiennent la ville.
Ce sont les générations
qui se sont succédé,
venues d’ailleurs,
pour faire d’un morceau de terre
un pays du cœur.
Gilles Desnoix


