SAÔNE-ET-LOIRE, UNE HISTOIRE
Épisode 2 : 1790 : on invente la Saône-et-Loire
Comment une révolution transforma des Bressans, des Charolais, des Autunois, des Chalonnais et des Mâconnais en habitants d’un même département
Dans notre premier épisode, nous avions laissé notre territoire dans une situation assez extraordinaire.
Il existait depuis des millénaires, mais il n’existait pas.
Solutré avait vu passer les chasseurs préhistoriques. Bibracte avait connu Vercingétorix et César. Autun était héritière de Rome. Cluny avait rayonné sur l’Europe. Mâcon et Chalon commerçaient depuis des siècles grâce à la Saône. Le Charolais avait connu les Bourguignons puis les Habsbourg. La Bresse avait longtemps regardé vers la Savoie. Mais personne n’avait jamais habité en Saône-et-Loire.
Puis arrive la Révolution française et, parmi les bouleversements gigantesques qu’elle provoque, il en est un auquel nous ne pensons presque plus parce qu’il nous paraît aujourd’hui parfaitement naturel : elle invente notre géographie administrative.
En quelques mois, des hommes vont prendre une carte de France, supprimer des découpages vieux parfois de plusieurs siècles, tracer des lignes nouvelles et décider que désormais nous habiterons ensemble. La Saône-et-Loire va naître. Encore faudra-t-il savoir où elle commence, où elle finit et, question déjà beaucoup plus sensible, qui va la commander.
Avant 1789 : un magnifique désordre français. Pour comprendre la révolution administrative, il faut revenir quelques instants à ce que nous avons vu dans notre premier épisode. La France de Louis XVI n’est pas divisée en départements, et surtout, elle n’est pas organisée selon une carte administrative unique. Il existe des provinces, des généralités, des gouvernements, des bailliages, des diocèses, des juridictions, des seigneuries. Et leurs frontières ne correspondent pas forcément.
Sur le territoire de notre actuelle Saône-et-Loire, les paroisses pouvaient ainsi dépendre, selon les matières, de circonscriptions complètement différentes. Les trois grandes villes d’Autun, Chalon et Mâcon étaient sièges épiscopaux. Mais certaines paroisses de notre territoire actuel dépendaient également des diocèses de Besançon, Lyon, Saint-Claude ou même Nevers.
Autrement dit, votre juge, votre collecteur d’impôts et votre évêque ne regardaient pas nécessairement la même carte. Pour les révolutionnaires, tout cela devient insupportable. Ils veulent construire une nation composée de citoyens égaux. Et pour administrer également des citoyens égaux, encore faut-il disposer d’une administration rationnelle. Le grand ménage commence.
Une idée révolutionnaire : rapprocher le pouvoir du citoyen. Nous avons tendance à considérer la création des départements comme une simple réforme territoriale, en fait, elle est beaucoup plus que cela car elle constitue un projet politique.
La France nouvelle doit être administrée de façon relativement uniforme. Le territoire doit être découpé en circonscriptions suffisamment cohérentes pour permettre aux citoyens d’accéder aux administrations. La logique est radicalement différente de celle des anciennes provinces. On ne veut plus que le nom du territoire rappelle nécessairement une dynastie, un duché ou une vieille principauté, on choisira souvent la géographie avec les fleuves, les rivières, les montagnes, les côtes.
Voilà pourquoi apparaissent la Côte-d’Or, le Jura, la Nièvre et chez nous deux cours d’eau : la Saône et la Loire. C’est presque brutal dans sa simplicité. Des siècles de Bourgogne, de Charolais, de Mâconnais, de Bresse, de seigneuries et de possessions dynastiques disparaissent administrativement derrière deux noms de rivières. Saône-et-Loire. Le nom raconte déjà le programme révolutionnaire, on ne demande plus qui possédait le territoire, on demande où il se trouve.
Mais comment dessiner ce nouveau territoire ? Voilà que les choses se compliquent. Sur une carte contemporaine, les limites de la Saône-et-Loire nous paraissent évidentes. En 1789, elles ne le sont absolument pas. Les députés doivent assembler des territoires qui n’ont jamais constitué une seule administration. Ils doivent tenir compte des distances, des villes, des voies de communication, des anciens ressorts, des habitudes des habitants, des intérêts locaux et évidemment des ambitions politiques. À la charnière de 1789 et 1790, les discussions sont longues.
Les intérêts de Dijon, Autun, Chalon et Mâcon se croisent notamment dans les débats bourguignons sur la nouvelle organisation. Ce qui deviendra la Saône-et-Loire est finalement constitué à partir d’une grande partie de la Bourgogne méridionale. Mais les anciennes identités ne disparaissent évidemment pas parce qu’une assemblée vient de voter. Un Charolais reste Charolais, un Bressan reste Bressan comme un Mâconnais reste Mâconnais. Simplement, ils vont désormais appartenir en plus à quelque chose de nouveau.
Sept territoires pour fabriquer le département. La première Saône-et-Loire ne ressemble d’ailleurs pas administrativement à celle que nous connaissons. Elle est organisée en sept districts : Autun, Bourbon-Lancy, Chalon-sur-Saône, Charolles, Louhans, Mâcon et un septième district dont le chef-lieu est d’abord envisagé à Semur-en-Brionnais avant d’être finalement fixé à Marcigny en juin 1790.
Nous sommes donc très loin de nos arrondissements actuels. Ces districts sont eux-mêmes divisés en cantons, puis viennent les communes. Et cette dernière révolution est peut-être encore plus profonde qu’il n’y paraît car la Révolution transforme les anciennes communautés et paroisses en municipalités.
Le village cesse progressivement d’être seulement une communauté organisée autour de son église et de ses structures anciennes, il devient une cellule administrative de la Nation. Notre commune moderne commence à apparaître.
Et soudain une question explosive : où mettre le chef-lieu ? Il faut maintenant administrer le nouveau département. Donc installer quelque part ses institutions. Et là, tout le monde comprend immédiatement qu’être chef-lieu n’est pas seulement une question de prestige, c’est accueillir les administrateurs, les bureaux, les élus, les archives, les visiteurs, les professions qui gravitent autour de l’administration, c’est concentrer une partie du pouvoir.
Et lorsqu’il y a du pouvoir quelque part, il y a généralement plusieurs candidats pour l’accueillir. Chez nous, le choix va notamment opposer Mâcon et Chalon-sur-Saône. Et la querelle n’est pas une légende inventée deux siècles plus tard, elle remonte jusqu’à l’Assemblée nationale.
Mâcon contre Chalon : le premier grand derby départemental. Regardons les deux candidates.
Chalon possède des arguments impressionnants, c’est une ville ancienne, un port majeur sur la Saône, une cité commerçante. Elle bénéficie d’une position importante sur le grand axe fluvial, elle possède des activités économiques nombreuses et un poids urbain considérable. Sur le papier, Chalon peut donc parfaitement prétendre devenir la capitale du nouveau département.
Mais Mâcon possède ses propres arguments. La ville est aussi ancienne et située aussi sur la Saône. Elle possède une tradition administrative et judiciaire et surtout sa situation méridionale lui permet de rayonner vers le Mâconnais et les territoires du sud.
Commence alors ce que nous appellerions aujourd’hui une intense campagne de lobbying territorial. Chaque ville défend son dossier, chacune démontre qu’elle est mieux située, plus accessible, plus importante, plus adaptée.
Bref, deux siècles avant les batailles pour obtenir une gare TGV, une université, un hôpital ou le siège d’une administration, nos élus et notables savaient déjà parfaitement défendre l’attractivité territoriale.
Les mots ont changé, pas nécessairement les méthodes.
Même l’Assemblée nationale doit intervenir. La bataille devient suffisamment sérieuse pour remonter jusqu’à Paris. Le 28 mai 1790, le comité de Constitution rend compte devant l’Assemblée nationale d’une « contestation élevée entre les villes de Chalon et de Mâcon » à propos du chef-lieu de Saône-et-Loire. La solution initiale est prudente en ce sens que Mâcon obtient provisoirement le chef-lieu. Mais la décision définitive doit revenir aux électeurs du département après la première session. C’est un détail formidable. Même après avoir créé la Saône-et-Loire, les révolutionnaires ne sont donc pas encore certains de l’endroit depuis lequel elle doit être administrée. Le département existe, sa capitale reste à consolider et finalement, Mâcon l’emporte. Elle restera le chef-lieu et Chalon devra accepter une situation qui, deux siècles plus tard, continue parfois d’étonner : la ville la plus importante démographiquement du département n’en est pas la préfecture.
Et Autun ? Autun aurait pourtant pu présenter un CV assez impressionnant. Capitale des Éduens transférée depuis Bibracte à l’époque romaine, grande cité d’Augustodunum, siège épiscopal, ville de prestige intellectuel et religieux. Historiquement, difficile de faire beaucoup mieux, mais la géographie a changé. La grande circulation économique se structure davantage autour de la Saône et des nouveaux axes. Autun est plus occidentale, plus enclavée et donc le prestige historique ne suffit plus. Cette histoire dit quelque chose de très moderne : une capitale administrative n’est pas nécessairement la ville possédant l’histoire la plus prestigieuse, ni même celle qui deviendra la plus peuplée. Elle est aussi le résultat d’un rapport de forces et d’un compromis géographique à un moment précis de l’histoire.
Et Montceau dans tout cela ? Rien ou presque. Et pour nous, habitants du bassin minier, c’est peut-être le détail le plus spectaculaire. Lorsque la Saône-et-Loire est créée en 1790, Montceau-les-Mines n’existe pas encore comme ville, le territoire est rural. Il existe évidemment des hameaux, des exploitations agricoles et une population. On connaît la présence du charbon dans le bassin. Mais la grande cité minière que nous connaîtrons plus tard n’est pas encore née. Le Creusot, lui, commence déjà sa transformation industrielle. À la veille de la Révolution, les activités métallurgiques et manufacturières y ont pris une importance considérable et le site compte déjà plusieurs centaines d’ouvriers. C’est passionnant car la Révolution dessine un département selon la géographie humaine de 1790. Mais quelques décennies plus tard, la révolution industrielle va bouleverser cette géographie, des villes secondaires vont devenir gigantesques, des bourgs vont devenir des centres industriels.
Une ville entière, Montceau, va pratiquement naître de la mine, le centre de gravité économique du département va se déplacer.
La carte administrative et la carte économique vont commencer à raconter deux histoires différentes : Sept districts, mais pour peu de temps. La Révolution adore réformer y compris ses propres réformes. Les sept districts de 1790 ne survivront que quelques années, ils disparaissent en 1795 Puis, en 1800, sous le Consulat, une nouvelle organisation apparaît : les arrondissements. Cette fois, cinq grandes circonscriptions sont installées autour d’Autun, de Chalon-sur-Saône, de Charolles, de Louhans et de Mâcon.
Nous reconnaissons beaucoup mieux notre carte contemporaine. Les régimes changeront : Empire, Restauration, monarchie de Juillet, République, Second Empire, nouvelle République. Mais l’architecture départementale mise en place par la Révolution et réorganisée par Bonaparte va montrer une extraordinaire résistance. Deux siècles plus tard, nous vivons toujours dans un département dont les fondations ont été posées en 1790.
La Révolution change aussi les pouvoirs. Créer un département ne consiste pas seulement à déplacer quelques fonctionnaires. En effet, la Révolution bouleverse toute la société, les privilèges féodaux sont abolis, les biens du clergé deviennent biens nationaux, les anciennes institutions religieuses sont profondément transformées, les administrations sont réorganisées, la justice change, les municipalités nouvelles prennent leur place et les archives elles-mêmes doivent déménager.
Les institutions supprimées doivent transférer leurs papiers vers les nouveaux chefs-lieux. Ce qui peut nous paraître aujourd’hui purement administratif est en réalité hautement symbolique. Les papiers des anciens pouvoirs changent de propriétaire.
L’État nouveau hérite physiquement de la mémoire de l’ancien monde. Parfois, il la conserve, parfois, dans l’enthousiasme révolutionnaire, il la brûle. Les Archives départementales conservent ainsi la trace d’une décision prise en l’an II à Mâcon : certains documents liés à la féodalité doivent être brûlés publiquement. L’image est saisissante, une révolution ne se contente pas d’écrire de nouvelles lois, elle veut parfois brûler les papiers de l’ancien monde.
La religion elle-même change de carte. La création du département bouleverse également une géographie religieuse vieille de plusieurs siècles. Avant 1789, notre territoire relevait principalement des diocèses d’Autun, Chalon et Mâcon, mais certaines zones dépendaient aussi de Besançon, Lyon, Saint-Claude ou Nevers. La Révolution veut là encore simplifier. La Constitution civile du clergé de 1790 tend à faire correspondre l’organisation ecclésiastique à la nouvelle carte départementale qui est constituée. Un département, un diocèse, une nouvelle bataille. Mâcon, Chalon et Autun peuvent chacune revendiquer un héritage religieux. Mais cette fois, Autun conserve le siège épiscopal.
Voilà une sorte de répartition des rôles : Mâcon devient capitale administrative, Autun demeure capitale épiscopale et Chalon reste la grande puissance commerciale de la Saône. Cette organisation multipolaire va durablement caractériser le département.
Une identité peut-elle se décréter ? Nous arrivons alors à la question qui traverse toute notre série. En 1790, l’administration peut écrire « Département de Saône-et-Loire », elle peut dessiner une frontière, nommer Mâcon chef-lieu, créer sept districts, installer des fonctionnaires, organiser des élections, mais peut-elle fabriquer un Saône-et-Loirien ? Évidemment pas en une nuit. Les anciennes appartenances demeurent puissantes. On reste du Charolais, du Brionnais, du Mâconnais, de la Bresse, de l’Autunois, du Chalonnais. Et deux siècles plus tard, ces noms n’ont d’ailleurs toujours pas disparu car nous les utilisons encore. C’est peut-être justement l’une des grandes réussites de la construction départementale : elle n’a pas totalement effacé les identités précédentes. Elle s’est ajoutée à elles.
On peut être Brionnais et Saône-et-Loirien, Bressan et Saône-et-Loirien et ainsi de suite. L’identité départementale s’est construite par couches, comme son histoire.
Mais à peine le département est-il né qu’un autre monde commence. Et voilà peut-être le plus extraordinaire. Les révolutionnaires viennent tout juste de terminer leur carte qu’elle est déjà en train de devenir économiquement obsolète. Car sous leurs pieds se trouve du charbon, beaucoup de charbon. Au Creusot, l’industrie a commencé avant même la Révolution. Le canal du Centre, dont la réalisation s’achève au tournant révolutionnaire, va relier les bassins de la Loire et de la Saône. Le charbon pourra circuler, le minerai également, puis arriveront les machines à vapeur, les hauts-fourneaux, les grandes forges, les chemins de fer, les Schneider et Blanzy, Montceau, Gueugnon.
Et avec tout ça, des dizaines de milliers d’ouvriers, des migrations de population, des cités nouvelles, des fortunes gigantesques, des grèves, des syndicats, des luttes politiques.
En quelques générations, une partie de cette Saône-et-Loire encore profondément rurale en 1790 va devenir l’un des grands territoires industriels de France.
Et cette fois, ce ne sont plus les révolutionnaires qui vont redessiner la carte, ce seront les mines, les usines et les ouvriers.
La Saône-et-Loire est née, mais elle reste à fabriquer. C’est peut-être cela qu’il faut retenir de 1790.
La Révolution n’a pas créé notre territoire. Solutré, la Saône, Bibracte, Autun, Cluny, le Mâconnais, le Charolais, le Brionnais et la Bresse existaient depuis longtemps. Elle a fait quelque chose de différent : elle les a obligés à partager une administration et un nom. Elle a pris des habitants aux histoires différentes et leur a dit : « Désormais, vous appartenez aussi au même département. » Sur une carte, cela ne prend que quelques traits de plume, dans les têtes, il faudra beaucoup plus longtemps.
Mais quelque chose est né, une administration d’abord puis progressivement un territoire, puis une identité et bientôt, la révolution industrielle va faire le reste.
Car quelques décennies après avoir inventé la Saône-et-Loire administrative, le XIXᵉ siècle va inventer une autre Saône-et-Loire, une Saône-et-Loire noire de charbon, rouge du feu des forges, verte des prairies charolaises et toujours bleue de cette Saône qui, depuis des millénaires, continue de transporter hommes, marchandises et histoires.
À suivre : Épisode 3 — Le charbon, le fer et l’acier : quand la Saône-et-Loire entre dans la révolution industrielle.
Gilles Desnoix
Sources : Archives départementales de Saône-et-Loire, Archives parlementaires de la Révolution française, Assemblée nationale, France Archives, Bibliothèque nationale de France – Gallica, Société d’histoire et d’archéologie de Chalon-sur-Saône, Académie de Mâcon, Société éduenne des lettres, sciences et arts, Comité des travaux historiques et scientifiques, Centre national de la recherche scientifique, Ministère de la Culture, Archives nationales, Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), Université de Bourgogne, Musée Denon, Ville de Mâcon – Archives municipales, Ville de Chalon-sur-Saône – Archives municipales, Diocèse d’Autun, Chalon et Mâcon, Persée, MUSEFREM – Musiciens d’Église en 1790


